COMPTE-RENDU, opĂ©ra. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 15 mars 2019. TCHAÏKOVSKI : La dame de Pique. BolchoĂŻ / T. SOKHIEV

COMPTE-RENDU, opĂ©ra. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 15 mars 2019. TCHAÏKOVSKI : La dame de Pique. BolchoĂŻ / T. SOKHIEV. Et si la version de concert dans ces conditions exceptionnelles Ă©tait la perfection pour les opĂ©ras ? C’est un peu ce qui me paraĂźt Ă©vident ce soir en Ă©coutant et en vivant cette Dame de Pique dont la richesse symphonique est desservie dans une fosse. Tugan Sokhiev avait  dirigĂ© la Dame de Pique au Capitole en fĂ©vrier 2008, avec un immense succĂšs personnel pour sa parfaite comprĂ©hension de toutes les facettes de cet opĂ©ra complexe. La mise en scĂšne avait semblĂ© plus discutable Ă  certains.  Ce soir avec ses forces du BolchoĂŻ, le maestro va encore plus loin et nous entraĂźne encore plus avant dans la comprĂ©hension de cet opĂ©ra magnifique. L’orchestre du BolchoĂŻ est  incroyablement colorĂ©, puissant, compact. Les solistes n’ont peut ĂȘtre pas tous la dĂ©licatesse de ceux du Capitole, mais quelle puissance expressive est la leur ! Plus puissant et parfois plus sauvages, les musiciens moscovites sont pris par le feu absolu qui Ă©mane de la direction de Tugan Sokhiev. Le chƓur qui nous avait enchantĂ© la veille, est ce soir encore plus nombreux (presque le double) et sans partitions. Il s’amuse et il est facile de deviner que sur scĂšne, ils ont maintes fois jouĂ© ces personnages du chƓur.

 

 

Le BolchoĂŻ Ă  Toulouse
Une Dame de Pique historique !

 

tchaikovski-dame-de-pique-festival-france-russie-toulouse-tugan-sokhiev-bolshoi-france-concerts-opera-critique-classiquenews
 

 

Car dĂšs la premiĂšre scĂšne, les groupes sont multiples, et les dames chantent le chƓur d’enfants avec des voix plus blanches et une lĂ©gĂšretĂ© Ă©tonnante quand ont connait leur puissance. En ce qui concerne les chƓurs, deux moments opposĂ©s montrent sa qualitĂ© et sa ductilitĂ©, en mĂȘme temps que le gĂ©nie de la direction de Tugan Sokhiev. Le final du premier tableau de l’acte 2 (arrivĂ©e de la tsarine) et si imposant et noble que la prĂ©sence de la Grande Catherine semble vraie. Tant d’ampleur, de puissance, de largeur s’oppose en tout au dernier chƓur d’hommes de l’opĂ©ra dans sa compassion pour Hermann mourant. Cette Ă©motion de sons pianos si riches harmoniquement, si timbrĂ©s et Ă  la limite de la fragilitĂ© des voix, produit un effet  Ă©motionnel puissant en nĂ©gatif de la puissance sonore prĂ©cĂ©dente. Entre ces deux niveaux extrĂȘmes, toute les palettes musicales et Ă©motionnelles contenues dans la partition enveloppent le public, le fait Ă©voluer et changer.
La direction inspirée de Tugan Sokhiev, qui dirige en chantant tout par coeur, se donne totalement à la géniale musique de Tchaïkovski, la servant avec passion.

La distribution est sans faux pas, excellente pour des raison diffĂ©rentes. La Liza d’Anna Nechaeva est un fleuve vocal : puissance, homogĂ©nĂ©itĂ© de timbre, souffle large, timbre Ă©mouvant. Son mĂ©dium charnu et son grave sonore sont parfaits et les aigus lumineux. En Pauline, Elena Novak offre une gĂ©nĂ©rositĂ© vocale et musicale qui donne envie de l’entendre dans biens d’autres rĂŽles. Le Prince Yeletski d’Igor Golovatenko a toute la noblesse et l’émotion dans sa voix qui rendent ces interventions inoubliables, du lyrisme de son air Ă  la puissance de la scĂšne finale. Nikolay Kazanskiy en Tomski a une voix agrĂ©able et un chant plein d’empathie. La Comtesse d’Anna Nechaeva, dans un timbre d’une belle plĂ©nitude et une noblesse naturelle, chante Ă  la perfection une partie complexe que souvent des divas sur le retour ne phrasent pas aussi dĂ©licatement. C’est un vrai rĂ©gal et son extraordinaire tempĂ©rament dramatique donne toute la puissance Ă  son personnage qui redevient central. En Hermann, le tĂ©nor Oleg Delgov renoue avec les attentes de TchaĂŻkovski qui voulait pour son hĂ©ros une voix plus lyrique que dramatique. En effet la fausse tradition de donner ce rĂŽle Ă  une Ă©norme voix ne tient pas compte de l’italianitĂ© que TchaĂŻkovski attendait de son tĂ©nor et c’est plus gĂȘnant si l’on prend en compte la fragilitĂ© mentale extrĂȘme du personnage. L’intelligence d’Oleg Delgov force l’admiration tant il fait comprendre la complexitĂ© de son personnage. Il a semblĂ© plus dĂ©pendant de la partition quand tous ses collĂšgues savaient leur rĂŽle par cƓur, mais son Hermann restera dans les mĂ©moires. Le final en particulier a Ă©tĂ© bouleversant. Il faut prĂ©ciser que Tugan Sokhiev a terminĂ© Ă©puisĂ© ayant donnĂ© au final une dimension mĂ©taphysique bouleversante rendant lumineux le rapport au destin et Ă  l’inĂ©vitable de la mort pour chacun. Je n’ai jamais entendu ni en disque ni sur scĂšne un dernier tableau si Ă©levĂ© en terme de philosophie en musique et de spiritualitĂ©. L’émotion qui a gagnĂ© la salle a Ă©tĂ© si intense que la dernier geste du chef  a maintenu un trĂšs long silence recueilli avant que les applaudissements et le cris enthousiastes ne remplissent la Halle-aux-Grains. Immense succĂšs que nous devons aux « Grands InterprĂštes », partenaires de cette remarquable premiĂšre Musicale Franco-Russe pour ce concert idĂ©al. Tugan Sokhiev comprend et vit cette partition comme personne. Les forces moscovites survoltĂ©es, une distribution entiĂšrement russe, un public subjuguĂ©, 
tout a concouru Ă  faire de cette soirĂ©e un voyage inoubliable en terre de l’ñme russe, du rapport au destin, de ses effets inĂ©luctables et tragiques.

 

 

________________________________________________________________________________________________

COMPTE-RENDU, OpĂ©ra. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 14 mars 2019. Piotr Illich TCHAIKOVSKI (1840-1893) : La Dame de Pique, OpĂ©ra en trois actes et sept tableaux, version de  concert.  Avec :  Oleg Dolgov, Hermann ;  Nikolay Kazanskiy, Tomski ; Igor Golovatenko, Prince Yeletski ; Ilya Selivanov, Tchekalinski ; Denis Makarov, Sourine ; Ivan Maximeyko, Tchaplitski / Le maĂźtre des cĂ©rĂ©monies ; Aleksander Borodin, Narumov ; Elena Manistina, La Comtesse ; Anna Nechaeva, Liza ; Agunda Kulaeva, Pauline ; Elena Novak, La gouvernante ; Guzel Sharipova, Prilepa / Macha ; Orchestre et ChƓur du ThĂ©Ăątre du BolchoĂŻ de Russie , chef de chƓur Valery Borisov ;  Tugan Sokhiev, direction. Illustration : © H Stoeklin pour classiquenews 2019