CD. Schubert par Bertrand Chamayou, piano (Erato, 2013)

chamayou_erato_cd_schubert-chamayou-3CD. Schubert par Bertrand Chamayou, piano (Erato, 2013). Le toulousain Bertrand Chamayou, 32 ans, sort un nouvel album consacrĂ© Ă  Schubert chez Erato. Rien n’est comparable Ă  l’univers schubertien au piano : il y faut exprimer cette nostalgie de l’indicible : sensucht (mĂ©lancolie purement germanique propre aux Romantiques), vrai dĂ©fi pour l’interprĂšte. Les amateurs pourront en Ă©valuer la palpitante texture, remarquablement transmise entre transe et finesse Ă  l’opĂ©ra par Jonas Kaufmann qui n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  intituler ainsi (Sensucht) un rĂ©cent cd en tout point irrĂ©sistible … Pour son 5Ăšme disque, le trentenaire pianiste revient surtout Ă  une partition qui est le cƓur de son nouveau programme : la Wanderer fantaisie de Schubert, un massif qui se dĂ©robe souvent sous les doigts Ă©trangers, et qui parfois se rĂ©vĂšle sous le feu plus suggestif de quelques interprĂštes en affinitĂ©. Car mĂȘme si ses Schubertiades laissent un sentiment de jeunesse joviale et gĂ©nĂ©reuse, rĂ©unie entre musiciens virtuoses, il y a de la profondeur et une gravitĂ© pudique qui se lit partout, dans chaque mesure. Chamayou compose sa propre schubertiade, glanant ici et lĂ  parmi les Ɠuvres de Franz, intercalant aussi des piĂšces a priori hors sujet mais d’esprit proche et fraternel dans une progressive introspection Ă  partager : Lieder transcrits par Liszt, Impromptus, deux LĂ€ndler (inspirĂ©es par des thĂšmes folkloriques), une valse filtrĂ©e par Strauss lui-mĂȘme 
 C’est au final un portrait personnel et un hommage Ă  la figure de Schubert : compositeur viennois errant, sans attaches, qui laisse une ombre tenace mais Ă©vanescente d’une irrĂ©sistible profondeur, associant lĂ©gĂšretĂ© et amertume, blessure et espĂ©rance, renoncement et ivresse tendre, appĂ©tit et dĂ©sir, humilitĂ© et repli.

Schubert un peu lisse et poli 


A force de clarification, le jeu du solaire Bertrand Chamayou s’expose unilatĂ©ralement dans la 
 lumiĂšre. L’éloquence de son contrepoint, l’équilibre parfois trĂšs affirmĂ© (trop) de sa polyphonie contredisent la sensibilitĂ© d’un compositeur qui bascule constamment dans l’oubli, l’anĂ©antissement, l’effacement de soi, le grisĂątre fĂ©cond et milles autres nuances intermĂ©diaires
 le pianiste ferait-il trop de concerts au point de manquer de temps pour approfondir rĂ©ellement chacun de ses disques ? C’est le sentiment qui nous traverse Ă  l’écoute des premiers mouvements de son Schubert initial : Allegro con fuoco (ma non troppo – !) et Adagio de la Wanderer justement.
Dans ce portait aux facettes indirectes qui passent par les transcripteurs, Liszt donc ou le trĂšs intĂ©ressant Richard Strauss de la fin (Kupelwieser-Walzer de 1826 transcrite en 1943), la figure de Schubert reste lointaine ; les doigts agiles et dĂ©liĂ©s, moins prĂ©cis et nuancĂ©s Ă  la main droite en particulier dans les aigus affleurent le mystĂšre Schubert sans atteindre son essence (voilĂ  pourquoi le plus grands n’ont vraiment dĂ©livrer le message schubertien qu’en fin de carriĂšre). C’est pourquoi de notre point de vue, son disque Liszt prĂ©cĂ©dent Ă©tait beaucoup mieux investi, plus naturellement interrogatif. Restent les 3 Impromptus de l’opus D946 : le premier Allegro assai en mi bĂ©mol majeur suffoque Ă  peine (saturation de la sonoritĂ©, prise de son trop ronde ou lisse, il y manque les vertiges nuancĂ©s que d’autres plus inspirĂ©s ont su y apporter : l’ambiguitĂ©, l’ambivalence, les spasmes entre terreur et panique
). La neutralitĂ© du jeu par trop de retenue Ă©chappe Ă  toute intĂ©rioritĂ© dĂ©chirĂ©e (le choix du Steinway superbe Rolls au son plein et lisse Ă©vite ici toute aspĂ©ritĂ©, pourtant si bĂ©nĂ©fique dans le cas du trauma silencieux d’un Schubert Ă  jamais et surtout dans ce programme
 inatteignable). L’Allegretto en mi bĂ©mol mineur manque de cette lĂ©gĂšretĂ© fragile, filigranĂ©e, sur le fil mais l’énoncĂ© de l’innocence recouvrĂ©e, espĂ©rĂ©e, toujours caressĂ©e et lointaine Ă  la fois gagne une prĂ©sence mieux exprimĂ©e ; dans la rĂ©itĂ©ration du motif et dans le changement plus marcato du second thĂšme, le pianiste semble faire surtout de clartĂ© et sobriĂ©tĂ©, son principal  et dĂ©cidĂ©ment systĂ©matique mode expressif, au dĂ©triment d’une douleur plus secrĂšte qui reste malheureusement 
 absente. C’est comme s’il s’interdisait toute effusion sincĂšre, Ă©vacuant l’énoncĂ©, le prĂ©cipitant mĂȘme, sans failles ni doutes. EnchaĂźner aussi rapidement l’Allegro en ut majeur (dernier volet du triptyque) relĂšve pour nous de la faute comme s’il s’agissait d’évacuer toute la charge Ă©motionnelle qui a prĂ©cĂ©dĂ©, sans le temps nĂ©cessaire de la mĂ©ditation, du silence rĂ©parateur
 curieux sens des passages. Evidemment dans cet ultime Schubert, la digitalitĂ© extĂ©rieure voire dĂ©monstrative et percutante du pianiste sert mieux un morceau oĂč priment le nerf des contrastes, la vitalitĂ© comme le caractĂšre des motifs rythmiques. Dommage. La Schubertiade imaginaire de Bertrand Chamayou trop lisse, trop prĂ©cipitĂ©e nous laisse mitigĂ©s. Peut ĂȘtre attendions-nous trop de ce nouvel album
 Aborder Schubert n’est-il pas trop tĂŽt pour le pianiste?

Franz Schubert (1797-1828) : Wanderer Fantasie D760, 1822. 3 KlavierstĂŒcke, Impromptus, D946, 1828. Bertrand Chamayou, piano Steinway. 1 cd Erato. enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Paris Salle Colonne, en novembre 2013. Si le disque Schubert de Bertrand Chamayou nous laisse rĂ©servĂ©, faĂźtes vous votre propre opinion en Ă©coutant le pianiste lors de ses prochains passages Ă  Bordeaux et La Rochelle 


En concert : le 9 mars Ă  Bordeaux, le 7 avril 2014 Ă  La Rochelle