CRITIQUE, opéra. Paris. Opéra-Comique, le 25 sept 2021. BEETHOVEN : Fidelio. Michael Spyres, Katherine Broderick, Mari Eriksmoen. Pichon / Teste

fidelio pichon teste Mari Eriksmoen Katherine Broderick critique opera classiquenewsCRITIQUE, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra-Comique, le 25 sept 2021. BEETHOVEN : Fidelio. Michael Spyres, Katherine Broderick, Mari Eriksmoen, Gabor Bretz, Siobhan Stagg
 Choeur et Orch. Pygmalion. RaphaĂ«l Pichon, direction. Cyril Teste, mise en scĂšne. ‹‹‹RentrĂ©e Ă  l’OpĂ©ra Comique avec l’unique opus lyrique de Beethoven, Fidelio. Les talents concertĂ©s du chef RaphaĂ«l Pichon dirigeant son ensemble Pygmalion et du metteur en scĂšne Cyril Teste et son Ă©quipe artistique rĂ©alise ici une lecture plus humaniste que romantique. La distribution de trĂšs haut niveau rĂ©unit notamment le tĂ©nor Michael Spyres (Florestan) et la soprano Katherine Broderick (dans le rĂŽle-titre) in extremis, tandis que la soprano Siobhan Stagg, annoncĂ©e souffrante, assure nĂ©anmoins la crĂ©ation scĂ©nique. Une vĂ©ritable merveille musicale en dĂ©pit de toute adversité !

Un Fidelio, plus humaniste que romantique

Fidelio est un Singspiel ou « opĂ©ra allemand » avec une histoire singuliĂšre. CrĂ©Ă© Ă  Vienne en 1805 dans l’indiffĂ©rence, puis recrĂ©Ă© en 1806 sans succĂšs, il acquiert sa forme dĂ©finitive Ă  sa troisiĂšme crĂ©ation, aprĂšs refontes et remaniements, en 1814. OpĂ©ra de sauvetage avec l’influence indĂ©niable de l’EnlĂšvement au SĂ©rail de Mozart, son livret dĂ©finitif par Sonnleither et Treitschke est inspirĂ© de la piĂšce de Jean-Nicolas Bouilly « LĂ©onore ou l’Amour conjugal ». Le singspiel en deux actes raconte l’histoire de LĂ©onore, qui, pour libĂ©rer son Ă©poux Florestan, prisonnier politique retenu par l’affreux gouverneur de la prison, Pizarro, se dĂ©guise alors en jeune homme « Fidelio » et se fait ainsi engager comme assistant du geĂŽlier Rocco


Si l’on peut aborder la partition selon diffĂ©rentes perspectives, les thĂšmes politiques et sociaux sont toujours d’une grande pertinence, d’une parfaite actualitĂ©. La production s’inspire ici de la question du courage de l’hĂ©roĂŻne et l’effet de son passage travesti en prison, pour libĂ©rer son Ă©poux, Ă©videmment, mais surtout « pour changer le monde ».

Cyril Teste s’appuie trĂšs fortement et intelligemment sur la vidĂ©o -en direct ! – avec rĂ©fĂ©rence Ă  certaines prĂ©occupations du monde actuel. Pendant l’ouverture symphonique, par exemple, le mur des panneaux-Ă©crans sur scĂšne diffuse une scĂšne de brutalitĂ© policiĂšre Ă  l’encontre de Florestan, puis le travestissement de LĂ©onore dĂ©terminĂ©e Ă  sauver son mari coĂ»te que coĂ»te. La prison ressemble aux geĂŽles amĂ©ricaines de haute sĂ©curitĂ©, avec des lumiĂšres froides, une surabondance d’écrans de vidĂ©osurveillance. Cependant la production est ouvertement d’aspiration atemporelle et a-gĂ©ographique.
La prĂ©sence des panneaux-Ă©crans face au public, transmettant en direct la vidĂ©o du cadreur-opĂ©rateur sur le plateau, avec des nombreux plans prĂšs des visages, qui nous regardent, crĂ©e un effet de mise en abyme intĂ©ressant. L’exploration de la question du regard va parfaitement dans le sens du parti-pris et permet parfois d’illustrer plus profondĂ©ment certaines strates de signification de l’ouvrage. Par exemple, pendant l’air du geĂŽlier au 1er acte, que nous appelons volontiers l’air de l’argent ou du salaire, oĂč Rocco explique Ă  Marcelline, sa fille, et Ă  « Fidelio », qu’on ne peut pas vivre d’amour, mais qu’il faut un salaire pour ĂȘtre heureux, nous l’observons en train de s’adonner Ă  la corruption ; il vole puis partage les objets et les deniers confisquĂ©s aux prisonniers, en direct, discrĂštement.

Si l’opus peut parfois donner l’impression qu’il manque un peu de cohĂ©rence dramatique, il est riche de passages sublimes et de gĂ©niales intuitions musicales que les solistes, choristes et instrumentistes interprĂštent brillamment, dignement, avec une ardeur et une vigueur Ă  la hauteur de la partition !
L’ensemble Pygmalion se montre tout brio dĂšs les premiĂšres mesures de la cĂ©lĂšbre ouverture, et la direction Ă©nergique de Pichon fait rayonner l’orchestre merveilleusement. Toute la science et tout l’art symphonique de Beethoven se dĂ©voilent dans leur performance, avec des cordes fiĂšres, des bois sublimes, des cuivres hĂ©roĂŻques, en une complicitĂ© musicale ravissante ! Une prestation simplement formidable, de surcroĂźt surprenante s’agissant de la premiĂšre fois que l’ensemble interprĂšte l’Ɠuvre ! Le chƓur est moyennement sollicitĂ© dans cet opus, mais ses passages sont des pages les plus belles, le finale de l’acte 1 : le trĂšs cĂ©lĂšbre chƓur des prisonniers « O welche Lust ! » devient hymne musical presque spirituel.
Presque spirituelle aussi est l’entrĂ©e en musique du tĂ©nor Michael Spyres en Florestan au 2e acte. Non parce qu’il fait son entrĂ©e avec une musique des plus intenses, ni parce que le premier mot qu’il prononce est le mot dieu
 Mais prĂ©cisĂ©ment en raison de tout ce qu’il met dans le chant, avec une Ă©mission sans dĂ©faut, un sublime legato, le timbre beau et un jeu d’acteur bouleversant de ferveur. L’entreprise menĂ©e par LĂ©onore prend alors tout son sens : qui ne risquerait pas tout pour retrouver cet homme ? A la fin de cet air « Gott! Welch dunkel hier! » s’entendent les premiers bravos et applaudissements effrĂ©nĂ©s de la soirĂ©e, par un auditoire entiĂšrement captivĂ©.
La soprano Katherine Broderick, chantant le rĂŽle-titre depuis la fosse, est tout aussi captivante. AppelĂ©e in extremis pour remplacer Siobhan Stagg souffrante, ce n’est pas juste la LĂ©onore qui sauve Florestan, mais l’artiste qui sauve la reprĂ©sentation nous offrant au passage, avec une grande gĂ©nĂ©rositĂ© et grandeur d’ñme, toutes les qualitĂ©s de son talent artistique. Son grand air avec rĂ©citatif accompagnĂ© « Abscheulicher! Wo eilst du hin? », morceau le plus redoutable de bravoure et d’hĂ©roĂŻsme atteint le sublime en un chant dramatique imprĂ©gnĂ© d’ardeur et de dignitĂ©, inoubliable.

Tous les solistes semblent habitĂ©s du mĂȘme dĂ©sir d’honorer l’Ɠuvre, d’honorer l’art, de s’honorer eux-mĂȘmes ainsi que l’auditoire, par le dĂ©ploiement Ă©vident de tous leurs talents. La complicitĂ© des instrumentistes se trouve Ă©galement sur le plateau chez ses formidables chanteurs-acteurs. La Marcelline de la soprano Mari Eriksmoen, faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra Comique est une vĂ©ritable dĂ©couverte ! Son air du 1er acte, « O wĂ€r ich schon mit dir verein » est rayonnant et charmant ; sa voix ronde et saine, au timbre lumineux, ravit trĂšs tĂŽt les cƓurs. Le Rocco du baryton Albert Dohmen a quelque chose de touchant, tout en campant une caractĂ©risation pompiĂšre et bon enfant, ajoutant un je ne sais quoi de gai et de drĂŽle dans ses passages et dans les ensembles. Le Pizarro de la basse Gabor Bretz est excellent ! Le personnage est mĂ©chamment intense et malĂ©fique s’exprimant en graves saisissants, pour preuve le rythme tout Ă  fait endiablĂ© de son air « Ah! Welch ein Augenblick ». Remarquons Ă©galement les prestations courtes mais mĂ©morables du tĂ©nor Linard Vrieland au trĂšs beau timbre dans le rĂŽle de Jaquino, et du baryton-basse Christian Immler d’une grande classe en Don Fernando. Enfin la soprano Siobhan Stagg, souffrante, a su assurer le rĂŽle au niveau scĂ©nique malgrĂ© son Ă©tat.
Une Ɠuvre incroyable avec des musiciens de trĂšs haut niveau triomphant sur l’adversitĂ©, Ă  l’instar de la vie du compositeur, plus humaniste que romantique au final. Une production pleine de mĂ©rite Ă  vivre sans modĂ©ration ! En direct sur arteconcert.com le vendredi 1e octobre Ă  20h, puis le samedi 23 octobre sur France Musique Ă  20h. A l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Comique les 25, 27 et 29 septembre ainsi que les 1er et 3 octobre 2021.

VOIR en REPLAY sur ARTEconcert, jusqu’au 30 septembre 2022 :
https://www.arte.tv/fr/videos/103924-000-A/fidelio-de-beethoven-a-l-opera-comique/

PARIS, Opéra Comique. FIDELIO, 25 sept > 3 oct 2021

Fidelio-beethoven-teste-pichon-opera-comique-septembre-2021-annonce-critique-opera-classiquenewsPARIS, OpĂ©ra Comique. BEETHOVEN : Fidelio. 25 sept > 3 oct 2021. Pichon / Teste. AprĂšs les deux premiĂšres versions crĂ©Ă©es en 1804 et 1805, sous le nom de « LĂ©onore », la 3Ăš et derniĂšre proposition par l’auteur, jouĂ©e Ă  Vienne en 1814, s’intitule dĂ©sormais « Fidelio ». Le metteur en scĂšne exploite les champs significatifs liĂ©s au travestissement de l’épouse fidĂšle LĂ©onore, devenu « Fidelio » pour sauver son Ă©poux emprisonnĂ© : « J’ai choisi (
) de considĂ©rer le travestissement comme une expĂ©rience identitaire vertigineuse dans laquelle je est toujours un autre.

Leonore ou Fidelio ?

Une fois changĂ©e en homme, LĂ©onore n’est pas plus LĂ©onore que Fidelio mais son corps est devenu une arme politique capable de renverser l’ordre du monde. De dĂ©jouer un systĂšme injuste dans lequel l’idĂ©ologie de la surveillance rĂšgne en maĂźtre. Il y a quelque chose de l’ordre de la naissance dans ce travestissement : devenir homme ici, c’est renaĂźtre, mais renaĂźtre au cƓur d’un paradoxe : dans le corps de l’ennemi, le gardien de prison. Sommet de l’imposture : faire semblant d’appartenir Ă  un systĂšme que l’on attaque de l’intĂ©rieur ; en Ă©pouser les codes, les gestes, la langue pour construire un rĂ©cit fictif qui se dĂ©ploie au cƓur du rĂ©el, et qui paraĂźt plus vrai que vrai. La fiction Fidelio trompe non seulement les travailleurs et le gouverneur de la prison mais aussi Marceline dans l’intimitĂ© de son dĂ©sir. C’est dire son pouvoir de subversion et sa puissance », prĂ©cise Cyril Teste, acteur principal de la nouvelle production.

Le spectacle devrait aussi mettre en lumiĂšre ce qui est tenu cachĂ©, dans l’obscuritĂ© de l’arbitraire injuste, le choeur des prisonniers et Florestan, l’époux incarcĂ©rĂ© de Leonore / Fidelio, victime d’un procĂšs partial et d’un systĂšme tyrannique abject. Beethoven est clairement du cĂŽtĂ© de la libertĂ© fraternelle, contre le despotisme incarnĂ© ici par Pizzaro, brute sadique qui organise l’exĂ©cution de Florestan par injection lĂ©tale (Acte II : « sans sang, sans arme, et sans douleur »). Toute l’action au final heureux, traverse les tĂ©nĂšbres barbares pour renaĂźtre Ă  la lumiĂšre
 De sorte qu’avec la libĂ©ration de Fidelio, la constance indĂ©fectible de Leonore, l’espoir peut vaincre la fatalitĂ©.

PARIS, Opéra Comiqueboutonreservation
Beethoven : Fidelio
5 représentations, du 25 septembre au 3 octobre 2021
Singspiel en deux actes. Livret de Joseph Sonnleithner et Georg Friedrich Treitschke.
Créé (version III) en 1814 au Theater an der Wien

Leonore  : Siobhan Stagg
Florestan : Michael Spyres
Marzelline : Mari Eriksmoen
Rocco : Albert Dohmen
Don Pizarro : Gabor Bretz
Don Fernando : Christian Immler
Jaquino : Linard Vrielink

Choeur et orchestre Pygmalion
Direction musicale : Raphaël Pichon
Mise en scĂšne : Cyril Teste

Spectacle en allemand surtitré en français et en anglais
Durée estimée : 2h05 sans entracte

INFOS, RÉSERVATIONS
sur le site de l’OpĂ©ra Comique Ă  PARIS
https://www.opera-comique.com/fr/saisons/saison-2021/fidelio

Tarifs :  145, 125, 100, 75, 50, 35, 15, 6 €
Renseignements www.opera-comique.com

samedi 25 septembre Ă  20h
lundi 27 septembre Ă  20h
mercredi 29 septembre Ă  20h
vendredi 1 octobre Ă  20h
dimanche 3 octobre Ă  15h