Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 12 février 2014. Jules Massenet : Werther. Abdellah Lasri, Karine Deshayes, Jean-François Lapointe, HélÚne Guilmette. Michel Plasson, direction musicale. Benoßt Jacquot, mise en scÚne

Abdellah_Lasri_Revelation_classique_Adami_2010Pour la derniĂšre de cette reprise du Werther de Massenet dans la production de BenoĂźt Jacquot, l’OpĂ©ra de Paris a eu la main heureuse en confiant le rĂŽle-titre Ă  un jeune tĂ©nor franco-marocain que nous suivons depuis longtemps dĂ©jà : Abdellah Lasri. Nous l’avions dĂ©couvert tout Ă  fait par hasard en 2008 dans une production de Don Giovanni montĂ©e par le CNSM de Paris, au sein de laquelle il incarnait un saisissant Ottavio – aux cĂŽtĂ©s d’Alexandre Duhamel et GaĂ«lle Arquez, respectivement Leporello et Zerlina –, portant dĂ©jĂ  en lui la marque des trĂšs grands. AprĂšs son prix dans cette mĂȘme institution, remportĂ© haut la main, nous avons continuĂ© Ă  suivre de loin une carriĂšre s’étoffant lentement mais sĂ»rement de l’autre cĂŽtĂ© du Rhin, le jeune artiste prĂ©fĂ©rant l’apprentissage concret que permet le systĂšme allemand grĂące aux troupes. Et c’est avec bonheur que la nouvelle de ses dĂ©buts sur les planches de l’OpĂ©ra Bastille – et quels dĂ©buts ! – nous est parvenue, le faisant succĂ©der Ă  Roberto Alagna pour cette unique soirĂ©e. Une seule et unique date, chance autant que gageure. Chance, car la fatigue n’a pas le temps de faire son Ɠuvre ; gageure, car l’erreur n’est pas permise.

Un Werther vient de naĂźtre

Et c’est un coup de maĂźtre. DĂšs les premiĂšres phrases, on mesure combien ce jeune artiste fait jeu Ă©gal avec ses plus illustres aĂźnĂ©s : le timbre est d’une rare couleur mordorĂ©e, immĂ©diatement reconnaissable, lait et miel Ă  la fois, d’une chaleur enveloppante dans sa texture qui fait penser Ă  Luciano Pavarotti, ainsi qu’une Ă©galitĂ© dans la ligne de chant, un sens des nuances et un ciselĂ© dans la diction qui rappellent rien moins que Georges Thill.
AprĂšs un premier acte trĂšs assurĂ©, c’est au deuxiĂšme, dans « Quand l’enfant revient d’un voyage » que le tĂ©nor dĂ©ploie toute sa voix, en un superbe crescendo Ă©motionnel. Au troisiĂšme acte, son « Pourquoi me rĂ©veiller », trĂšs attendu, dĂ©chaĂźne l’enthousiasme de la salle par l’élĂ©gance de son phrasĂ© et l’éclat de son aigu, avant de se donner tout entier Ă  la fin de la scĂšne, fuyant vers son suicide. Mais c’est dans la scĂšne finale que le drame se fait leçon de beau chant, l’émotion affleurant par la seule splendeur de la vocalitĂ© et le poids des mots, d’une Ă©pure dans les effets qu’on n’avait plus entendue depuis des lustres, laissant au loin toute tentation « naturaliste », pourtant souvent commode Ă  ce moment de la soirĂ©e. Une mort bouleversante par sa sobriĂ©tĂ© et son raffinement, l’interprĂšte paraissant simplement parler sur des notes, comme libĂ©rĂ© du besoin de passer l’orchestre, du trĂšs grand art.
Le comĂ©dien apparaĂźt quant Ă  lui moins Ă  l’aise, visiblement gĂȘnĂ© par l’inclinaison de la scĂšne rendant ses dĂ©placements pĂ©rilleux, et semble par instants n’avoir pas pu rĂ©pĂ©ter suffisamment la mise en scĂšne, mais au paroxysme de la passion, il se laisse simplement porter par la musique et trouve ainsi les gestes justes. Et c’est tout naturellement qu’il recueille au rideau final une spectaculaire ovation
 dont il se montre le premier heureusement surpris.
Nous avons assistĂ© ce soir Ă  la naissance d’un grand Werther, et, plus gĂ©nĂ©ralement, Ă  l’éclosion d’un tĂ©nor idĂ©al pour les emplois de demi-caractĂšre français, et promis, cela paraĂźt dĂ©sormais une Ă©vidence, Ă  un brillant avenir. Gageons que les grandes maisons de la planĂšte ne vont pas tarder Ă  se pencher sur Abdellah Lasri, c’est le meilleur qu’on lui souhaite.
C’est de ces vƓux que nous profitons pour espĂ©rer prudemment que, malgrĂ© sa prestation Ă  saluer bien bas, le rĂŽle de Werther ne lui soit pas trop vite confiĂ© dans d’autres maisons de la taille du vaisseau parisien et face Ă  un orchestre aussi largement exposĂ©. Pareille Ă©criture vocale donne l’impression de le pousser parfois dans ses retranchements en matiĂšre de largeur et d’impact, surtout dans ces conditions sonores particuliĂšres, et il serait regrettable qu’un instrument aussi brillant et souple, si sain dans sa construction et sa vibration, en vienne Ă  perdre de si belles qualitĂ©s. Prudence est mĂšre de sĂ»retĂ©, dit-on. C’est en tout cas notre credo, et celui qui, on l’espĂšre, guidera la carriĂšre de ce jeune tĂ©nor riche de promesses.
Face Ă  lui, des chanteurs chevronnĂ©s, maintenant cette reprĂ©sentation Ă  un trĂšs haut niveau. Pour sa premiĂšre Charlotte, Karine Deshayes fait valoir sa fougue et la beautĂ© de son timbre, incarnant avec vĂ©ritĂ© la femme dĂ©chirĂ©e entre l’amour et le devoir. NĂ©anmoins, plus le temps passe, plus la voix paraĂźt vouloir monter vers le registre supĂ©rieur, son centre de gravitĂ© semblant nettement se dĂ©placer vers le haut. Le mĂ©dium se rĂ©vĂšle ainsi trĂšs peu sonore, et le grave semble Ă©trangement poitrinĂ©, comme pas encore totalement ouvert et connectĂ©. En revanche, le haut-mĂ©dium et l’aigu impressionnent par leur puissance et leur facilitĂ©, augurant Ă  notre sens de trĂšs beaux emplois parmi les rĂŽles de soprano lyrique.
Nous ne pouvons nous empĂȘcher d’émettre la mĂȘme remarque au sujet de Jean-François Lapointe, qui donne vie de façon trĂšs crĂ©dible Ă  la figure peu sympathique d’Albert, mais Ă  la couleur vocale tirant trĂšs nettement vers le tĂ©nor central plutĂŽt que le baryton annoncĂ©, malgrĂ© un rĂ©el effort d’assombrissement du timbre et de l’émission. LĂ  aussi, le centre de gravitĂ© de l’instrument apparaĂźt audiblement plus haut que celui de l’écriture vocale qu’il sert. Saluons toutefois cet artiste, qui paie comptant et chante franchement.
Adorable Sophie, HĂ©lĂšne Guilmette croque avec malice ce personnage attachant et attendrissant, usant de la finesse de sa voix avec naturel et Ă©vidence, virevoltant sur scĂšne comme un oiseau, toujours le sourire aux lĂšvres, un rayon de soleil au milieu du drame.
Efficaces et parfaitement à leur place, le Bailli de Jean-Philippe Lafont ainsi que les compÚres Schmidt et Johann incarnés par Luca Lombardo et Christian Tréguier, tous complÚtement idéalement une distribution soignée qui sert avec les honneurs ce répertoire et le style qui lui est propre.
La mise en scĂšne de BenoĂźt Jacquot, devenue dĂ©jĂ  un classique, donne Ă  lire l’intrigue telle que Massenet et ses librettistes l’ont voulue, ni plus ni moins. Et l’atmosphĂšre toute germanique qui teinte cette scĂ©nographie rappelle l’origine goethĂ©enne de cet opĂ©ra.
De retour aux commandes de cette Ɠuvre, Michel Plasson confirme, s’il Ă©tait besoin, son amour profond pour cette musique, dont il souligne toutes les teintes et fait naĂźtre les atmosphĂšres comme un peintre devant sa toile, suivi comme un seul homme par l’orchestre maison, Ă  la pĂąte sonore somptueuse. Le chef français rend en outre Ă  certains tempi leur justesse, ramenant Massenet Ă  lui-mĂȘme, pour notre plus grand plaisir.
Une révélation qui porte un nom, Abdellah Lasri, et dont le succÚs ressemble fort à un envol.

Paris. OpĂ©ra Bastille, 12 fĂ©vrier 2014. Jules Massenet : Werther. Livret d’Edouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann d’aprĂšs Johann Wolfgang von Goethe. Avec Werther : Abdellah Lasri ; Charlotte : Karine Deshayes ; Albert : Jean-François Lapointe ; Sophie : HĂ©lĂšne Guilmette ; Le Bailli : Jean-Philippe Lafont ; Schmidt : Luca Lombardo ; Johann : Christian TrĂ©guier ; KĂ€tchen : Alix Le Saux ; BrĂŒhlmann : Joao Pedro Cabral. MaĂźtrise des Hauts-de-Seine / ChƓur d’enfants de l’OpĂ©ra National de Paris. Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Michel Plasson, direction musicale. Mise en scĂšne : BenoĂźt Jacquot ; DĂ©cors et lumiĂšres originales : Charles Edwards ; Costumes : Christian Gasc ; LumiĂšres : AndrĂ© Diot

Illustration : Abdellah Lasri (DR)