CD, compte rendu. Emil Gilels : récital de Seattle 1964 (1 cd Deutsche Grammophon)


gilels emil seattle 1964 cd review presentation critique cd classiquenews compleete review on classiquenews cd compte rendu critique cd deutsche grammophonCD, compte rendu. Emil Gilels : récital de Seattle 1964 (1 cd Deutsche Grammophon)
. Les crépitements nerveux, d’un feu énergique puissamment assumé, voire parfois vindicatif (ampleur orchestrale du jeu) affirme l’engagement de l’artiste chez Beethoven (Sonate n°21, énoncée avec une fougue électrique, d’une force diabolique). Son Chopin, plus emprunt de grâce et de vocalità (Variations sur Là ci darem la mano) ouvre d’autres champs plus intérieurs et presque oniriques, d’une ivresse absente chez le premier Beethoven. Quoique très vite, le pianiste plus déchainé qu’enivré, fait couler des torrents d’énergie dramatique là aussi impressionnante.

Le pianiste de 48 ans (qui mourra en 1985), est au sommet de sa mûre expérience comme soliste et récitaliste. Le récital américain que réédite Deutsche Grammophon (pour le centenaire Gilels 2016 : il est né en octobre 1916) rend idéalement compte de son immense tempérament, carrure de lion et conteur irrésistible… alliant caresse et passion rageuse. C’est un monstre-interprète, virtuose des épisodes contrastés, d’une urgence enivrée quasi vertigineuse à suivre (le développement du motif mozartien chez Chopin, dont l’interprète au clavier fait une nuit fantastique, course effrénée et visions haletantes…).

CLIC_macaron_2014Le presque quasi contemporain de Richter (né un an avant Gilels en 1915, – et comme lui immense musicien), impose ici une impétuosité électrique incandescente dont la braise semble véritablement enflammer le clavier (urgence parfois panique de la Sonate n°3 opus 28 de Prokofiev). Le talent rude, au physique de bucheron, découvert alors par Arthur
Rubinstein, se montre d’une éloquence véritablement hypnotique dans les 3 séquences de Debussy (Images I : Reflets, enchanteurs ; hommage à Rameau, énigmatique et « satien »).

Miroirs de Ravel (Alborada del gracioso) envoûte par le même feu liquide très subtilement énoncé, d’une ciselure nerveuse aux scintillements et arrières plans dignes d’un orchestre (phénoménale architecture).

Gilels-Emil-02Malgré la prise de son pas toujours très propre (2ème mouvement du Beethoven), l’acuité, l’assise, le feu poétique, la terrifiante agilité du pianiste s’impose à nous, plus de 50 ans après la réalisation du concert de Seattle. Certainement un témoignage majeur de la fièvre musicale du pianiste russe (né à Odessa, actuelle Ukraine, en 1916). On reste médusé par la nature des critiques américains et germaniques lui reprochant le côté provincial et maniéré de son jeu à la russe… même inexacte et maladroite la réserve finit par atteindre l’immense pianiste. Il ne faut qu’écouter la vie, l’appel à l’ivresse de la danse russe de Petrouchka pour mesurer la spontanéité miraculeuse du jeu de Gilels. Un géant assurément du piano au XXème. Réédition légitime. Pour son centenaire, Deutsche Grammophon devait bien souligner l’originalité puissante d’un interprète à bien des égards fascinant. Cet inédit rend hommage à son très grand talent. A écouter absolument.

Simultanément à DG, Sony classical célèbre aussi le talent impressionnant de Gilels, en rééditant l’intégrale des enregistrements RCA et Columbia. Compte rendu critique à venir sur classiquenews.com.

CD, compte rendu. Emil Gilels, piano : récital de Seattle 1964 : Beethoven, Chopin, Debussy, Prokofiev (1 cd Deutsche Grammophon) — Parution le 19 août 2016.

 

CD. Jean Martinon (1910-1976) : Chicago Symphony Orchestra. The complete recordings (10 cd RCA Sony classical. 1964-1969)

martinon-jean-complete-recordings-chicago-symphony-orchestra-1964---1969-10-cd-box-CLIC-de-classiquenews-mars-2015-compte-rendu-critiqueCD. Jean Martinon (1910-1976) : Chicago Symphony Orchestra. The complete recordings (10 cd RCA Sony classical. 1964-1969). Le coffret Sony classical regroupe quelques unes de perles inestimables du Martinon américain alors au sommet de sa vibrante sensibilité orchestrale, comprenant la fin de son engagement à la direction musicale du Chicago Symphony Orchestra soit 10 albums, édités dans leurs pochettes et présentations recto / verso d’origine, entre 1964 et 1969 (avec toutes les notices originelles). Le chef qui devait ensuite (1969 à 1973) se dédier au National de France, laisse ici une empreinte forte de son héritage symphonique. A ceux qui pensent que son activité à Chicago ne fut qu’un passage, l’écoute des bandes témoignent d’une finesse d’approche irrésistible, Martinon opérant par clarté, mesure, équilibre, transparence, réussissant dès le premier album (Ravel et Roussel, les piliers de son répertoire) une plénitude de son et une profondeur dans l’approche, idéales. La suite n°2 de Bacchus et Ariane saisit par sa langueur élégantissime, aux résonances de l’ombre, une lecture introspective d’une infinie poésie qui fouille jusqu’à la psychanalyse le dialogue du dieu et de son aimée enivrée….

 

 

 

Eteint en 1976, le Français Jean Martinon réalise une carrière mirifique qui passe par la direction du Chicago Symphony Orchestra

Miroitant symphonisme de Martinon

 

Martinon Jean 4CLIC_macaron_2014Trop courte approche qui prolonge ses excellentes gravures pour Philips de 1954 : fragilité palpitante, agogique murmurée, le chef semble étirer le temps et recréer l’oeuvre en creusant chaque mesure, lui apportant une résonance énigmatique et spirituelle d’une incroyable puissance suggestive. Que ce chef a à nous dire, laissant contradictoirement, la partition respirer par elle-même, dévoilant d’insondables richesses sonores, d’imprévisibles failles mystérieuses qui alternent avec des frémissements échevelés d’insectes conquérants… De l’ombre à la transe, la traversée bouleverse par son intelligence, sa sensualité, sa précision et sa délicatesse rythmique.Ce Roussel est l’enregistrement le plus ancien du legs Sony (il s’agit des archives RCA), remontant à novembre 1964 (mais Martinon connaît son Roussel depuis au moins 10 ans déjà!). Le Ravel (Daphnis et Chloé) déploie une opulence flamboyante, exploitant toutes les ressources de l’orchestre en combinaisons sonores et instrumentales, en nuances millimétrées. Du grand art.

 

CT  CTH ARTS CSOSymphoniste scintillant et dramatique, Martinon domine très largement aussi l’interprétation de Varèse (Arcana) et Frank Martin (Concerto pour 7 instruments à vent, Chicago mars 1966) ; de même Nielsen (et sa Symphonie n°4 “inextinguible”, octobre 1966), L’Arlésienne, Suites 1 et 2 (avril 1967) ; l’éblouissant Mandarin merveilleux (Suite de concert, avril 1967) ; très intéressant, le programme du cd 6 qui regroupe la Symphonie n°4 de Martinon (Le jardin vertical : Adagio misterioso : un écho du christianisme sincère et hautement spirituel de l’auteur qui fut aussi un alpiniste assidu – la partition lui a été commandée pour les 75 ans de l’Orchestre de Chicago), et la n°7 en un mouvement (mais 8 séquences caractérisées) de Peter Mennin (1923-1983), l’un des plus européens des compositeurs américains (ses 9 symphonies sont composées avant 30 ans). Le cd 8 est un enchantement ravélien (Rapsodie espagnole et surtout, manifeste d’intelligence et de raffinement équilibré, Ma Mère l’Oye, Chicago, avril 1968). L’énergique et lumineuse Symphonie n°1 de Bizet (douée d’un tension ciselée aux cordes ce dès le premier mouvement) comme le Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn respectivement enregistrés en avril 1968 et mai 1967, attestent de la maturité artistique de l’orchestre née de sa complicité avec le chef Français. Ce legs de l’intégrale enregistré à Chicago montre le degré d’accomplissement et d’approfondissement artistique auquel un maestro hexagonal a su mener l’un des meilleurs orchestres américains : l’élargissement du répertoire, la culture de la musique de son temps, le retour régulier tel un ressourcement salutaire, aux impressionnistes français dénotent une claire conscience musicale qui savait jouer et penser la musique : ici se situe sa proximité avec Furtwängler qu’il apprécia etpu observer, plus que tout autre… Après Martinon, parfait continuateur de son prédécesseur Fritz Reiner, c’est Solti qui recueillera les fruits du Français menant la phalange jusqu’à l’incandescence, au début des années 1970.

 

 

Jean Martinon (1910-1976) : Chicago Symphony Orchestra. The complete recordings (10 cd RCA Sony classical. 1964-1969). Parution annoncée le 16 mars 2015.