CD, critique. La Guerre des TE DEUM : Blanchard / Blamont (Marguerite Louise, Stradivaria, 1 cd Château de Versailles, 2018)

blanchard blamont te deum chateau de versailles stradivaria choeur marguerite louise te deum guerre critique cd concert classiquenews Madin te deum daniel cuiller critique review classiquenewsCD, critique. La Guerre des TE DEUM : Blanchard / Blamont (Marguerite Louise, Stradivaria, 1 cd Château de Versailles, 2018). Live à Versailles, Chapelle royale, juin 2018 : D’emblée, saluons l’excellente caractérisation en particulier chorale de chaque section : dans le Blanchard, l’articulation du portique d’ouverture, arche majestueuse et exaltée tout autant (Te Deum Laudamus), plus collectif d’individualités électrisées que massif monolithique indifférencié, montre le travail du chœur Marguerite Louise dont la majorité des membres vient des Arts Florissants : ceci expliquant cela, leur maîtrise, le sens d’une théâtralité palpitante, le jeu des brillances individuelles au sein du chœur, ce fiévreux scintillement au service du texte… se montrent … superlatifs. L’orchestre Stradivaria sait exalter lui aussi la vitalité engageante des instruments : bois et cuivres (flamboyant, incisifs) soutenus par les timbales dans un cadre idéalement réverbérant, solennisant. Avec le Te Deum, c’est le bruit voire le vacarme des armes qui investit la Chapelle.

 

 

 

Le Chœur Marguerite Louise est exaltant,
percutant, habité : jouissif…
un comble pour un Te Deum, d’esprit martial

 

 

 

Petite réserve pour le haute contre préliminaire chez Blamont, étroit, trop frêle, aux aigus maigrelets, trop minces pour une partition d’exaltation et un sujet où l’on fête la gloire divine. Ce qui perce directement ici c’est le geste du chœur, flexible et expressif comme jamais, tirant des œuvres de commande et célébratives vers un théâtre de témoignages investis : retenez le nom du choeur excellemment préparé « Marguerite Louise » : sa vibrante implication fait la différence.
Le focus se fait ici sur une querelle musicale, un fait d’armes chez les compositeurs, si nombreux dans l’histoire royale et versaillaise (il y eut d’autres épisodes de ce type révélant la concurrence entre Blamont et… Campra) : alors que Rameau fait créer sa Platée mirobolante, sommet lyrique déjanté propre au règne de Louis XV, le Te Deum écrit pour la Victoire de Fontenoy, est composé et dirigé devant la Reine par Blanchard (1696 – 1770), quand l’usage eut voulu que ce soit le Surintendant de la musique de la Chambre qui accomplisse cette tâche (en l’occurrence Blamont : 1690 – 1760, en poste depuis 1719). Par l’intermédiaire du Duc de Richelieu (mai 1745) et contre l’intrigue de la Reine, Blamont adressa un avertissement au favori de Marie Leczinska.

Osons dire après comparaison des deux Te Deum, notre préférence pour celui de Blanchard (même si les faits historiques optent pour la victoire de Blamont, prestige de sa position oblige) : plus tendre, plus humain, d’une vivacité qui rappelle celle de Rameau (redoutable récits de la basse taille : æterna fac puis Salvum fac).
Côté forme, Blanchard opte pour un enchaînement plus traditionnel, sollicitant le haute contre qu’après 3 sections chorales (d’ouverture) : dans Pleni sunt cæli et terra (Romain Champion qui fut chez Hugo Reyne, un vibrant Atys), quand Blamont ouvre son édifice par un solo (un peu trop fragile comme il a été dit / Sebastien Monti). Blanchard favorise les voix hautes davantage que Blamont : duo de dessus (Tu Rex gloriæ, de plus de 4mn, la plus longue section : voix aigrelettes là aussi, et tendues, en manque de souplesse et d’éclat). Leur différence de style se dévoilant surtout dans la section finale « In te Domine speravi » : mordant, théâtral ; sautillant, animé chez Blanchard ; plus déclamatoire et martial (roulement de tambour à la clé), un rien ampoulé et répétitif chez Blamont.

L’excellente prise de son détaille, tout en restituant la vibration de l’espace réverbérant.

CLIC D'OR macaron 200Après un excellent Te Deum de Madin, – applaudi par classiquenews (avril 2016, également défendu par Stradivaria / Daniel Cuiller), ces deux Te Deum résonnent d’une vibration régénérée, en particulier grâce à l’implication caractérisée du chÅ“ur, au verbe articulé, exalté, d’une prodigieuse activité. Ce qui frappe ici, c’est l’importance de la partie chorale qui exige des chanteurs de premier plan : défi totalement relevé par Marguerite Louise. La collection Château de Versailles offre d’écouter les partitions versaillaises dans les lieux naturels et historiques de leur création : l’apport musique et patrimoine est idéalement restituée ; et même d’une pertinence irrésistible. Même si en 1745, la Chapelle royale telle que nous la connaissons n’existait pas : cette exaltation des timbres renforce au contraire le relief des instruments et du formidable choeur. Malgré les faiblesses de certains solistes, la révélation est au rendez vous. Et avec elle, la concurrence âpre livrée entre les compositeurs officiels eux mêmes à l’époque de Louis XV. Passionnante exhumation.

 

 

 

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CD, critique. La Guerre des TE DEUM : Blanchard / Blamont (Marguerite Louise, Stradivaria, 1 cd Château de Versailles, 2018)

CD. Rameau : Les Fêtes de Polymnie, 1745. Orfeo Orchestra, György Vashegyi (2 cd Glossa)

rameau-cd-fetes-de-polymnie-1745-orfeo-orchestra-gyorgy-Vashegyi-2-cd-glossa-clic-de-classiquenewsCD. Rameau : Les Fêtes de Polymnie, 1745. Orfeo Orchestra, György Vashegyi (2 cd Glossa). Voici le premier cd découlant de l’année Rameau 2014. Le présent titre est d’autant plus méritoire qu’il dévoile la qualité d’une partition finalement très peu connue et qui mérite ce coup de projecteur car elle incarne le sommet de l’inspiration du Dijonais, ces années 1740 qui marquent assurément la plénitude de son génie … 1745 est une année faste pour Rameau.  Aux côtés de Platée, ces Fêtes de Polymnie soulignent une inventivité sans limites. Le compositeur mêle tous les genres,  renouvelle profondément le modèle officiel et circonstanciel déjà conçu et développé par Lully. En guise d’une Å“uvre qui fait l’apologie de Louis XV comme l’a fait Lully s’agissant de Louis XIV au siècle précédent, Rameau livre un triptyque d’une flamboyante diversité de formes et de genres poétiques.  Les titres de chaque Entrée indiquent ainsi les développements musicaux libres et originaux : histoire,  fable,  féerie.  Un prodige de renouvellement des modes dramatiques d’autant plus qu’il n’est pas uniquement question de mythologie : à ce titre l’argument et le climat de la troisième dépasse tout ce qui a été entendu jusque là tant le dernier volet développe singulièrement le thème féerique qui le porte…

Prolongement de l’année Rameau 2014, le Fêtes de Polymnie sont une redécouverte majeureDélices orchestraux et vocaux de Polymnie

Un Rameau méconnu : Les Fêtes de PolymnieLe lien de tout cela est préservé par un formidable orchestre qui palpite et bondit, s’enivre et s’alanguit, réussissant la caractérisation de chaque danse, revendiquant par une instrumentation miroitante et brillante (trompettes et cors sont tous même spécifiquement honorés et sollicités par Zimes dans le III),  la souveraineté expressive de l’orchestre : la divine musique que nous sert Rameau en particulier dans cette entrée III, saisit par sa majesté comme sa suavité. Orfeo Orchestra sous la baguette fine et nerveuse de György Vashegyi décuple de saine inspiration dans La Féerie : la puissance évocatrice de l’orchestre qui en guise de fond féérique imagine la clameur de la chasse et du motif cynégétique, captive : c’est un déferlement d’invention mélodique, harmonique, rythmique, perpétuel… le tout attestant du génie de Rameau et renouvellant de fait, la tradition de l’opéra ballet de circonstance.

La distribution convainc différemment selon les tableaux.  Disons que les hommes se montrent à la hauteur de la partition… Le soprano charnu d’Aurélie Leguay pose un problème d’intention poétique et de technique : le chant déborde souvent la délicatesse ramélienne : réserves soulevées par sa Mnémosyne carrément surjouée et peu intelligible (Prologue); puis dans son Argélie,  carrément ampoulée,  aux aigus étranglés pour le troisième volet (et une justesse bien aléatoire) ; en revanche quel aplomb et quel panache linguistique affirme Mathias Vidal, énergie voire véhémence d’un engagement toujours parfaitement articulé (voilà qui prolonge ses réussites exemplaires avec le CMBV : Atys de Piccinni,  et relevant de la même année Rameau 2014 : Bacchus surtout Trajan dans la très convaincante récréation du Temple de la gloire, autre révélation de cette année de commémoration avec donc cette Polymnie flamboyante. Un prochain disque du Temple de la Gloire est également annoncé d’ici la fin 2015.

CLIC D'OR macaron 200Au sommet d’une partition qui aurait pu seulement plaire et flatter – c’est à dire polir et sculpter la solennité décorative au sacrifice de l’intériorité,  le baryton Thomas Dolié se distingue nettement. La seconde entrée, L’histoire, impose un étonnant brio des cuivres, la résonance des percus et le chÅ“ur à la fête, visiblement très engagés dans l’expression du retour de la gloire grâce au héros vertueux et clément (Séleucus) : à nouveau la noblesse héroïque de Thomas Dolié, campe le vainqueur sublime Séleucus ; dans sa somptueuse virilité chantante s’écoule déjà tous les souverains idéalisés par Les Lumières : roi magnanime et compréhensif, surtout père préoccupé, exemplaire… la richesse du timbre, la simplicité et le naturel de l’articulation, l’intelligibilité font ici un modèle de chant engagé, précis, d’une rare intelligence dramatique. Puis, le chanteur touche au sublime pathétique dans la solitude de Zimes au III… souci du verbe, justesse émotionnelle,  simplicité et mesure du style (air : Que deviens je ?)… tant de grâce noble et raffinée fait espérer demain un superbe Thesée (Hippolyte et Aricie) ou un non moins coeur foudroyé idéal pour le rôle d’Anthénor dans Dardanus et son fameux air “Monstres affreux”…: que les directeurs n’oublient pas son formidable potentiel.

Lumineuse,  tendre,  d’un brio irrésistible,  le soprano d’EmÅ‘ke Baráth est l’autre perle vocale de la distribution (Polymnie puis une syrienne dans le Prologue et le III). La présence de Véronique Gens reste précieuse même si la voix hélas n’offre plus rien dans les aigus à peine soutenus et constamment confus.
Sa Stratonice a la distinction altière et royale (malgré ses aigus tirés, vibrés, confus) : elle fait une princesse tiraillée, dont l’amour pour son beau fils, Antiochus, fait une cougar, traîtresse au roi Séleucus. Son “Triste recours des malheureux” partage avec Phèdre d’Hippolyte et Aricie, une souveraine gravité, digne des plus grandes tragédies de Rameau.Distinguée, racée, ainsi Gens / Stratonice parvient à convaincre (n’a t elle pas l’âge et la fatigue manifeste du rôle?). Sachons donc reconnaître la finesse de sa diction toujours d’un port princier. .. qui fait mouche même dans le rôle de la mère aux vertus magiciennes d’Oriane.

Thomas Dolié,  Mathias Vidal,  EmÅ‘ke Baráth font les délices vocaux de cette récréation attendue pour l’année Rameau.  La tenue musicale,  fluide, ronde,  précise de l’orchestre,  la qualité du chÅ“ur ajoutent à l’excellence artistique du présent enregistrement : un autre fleuron à posséder d’urgence dans le prolongement du Rameau concertant et transposé du jeune ensemble Zaïs de Benoît Babel (1 cd Parary)…. en attendant le Zaïs avec la subtile et irrésistible Sandrine Piau dans le rôle clé de Zélidie (voir notre reportage vidéo Zaïs de Rameau,  recréation de novembre 2014).

CD. Rameau : Les Fêtes de Polymnie, 1745. Ballet héroïque en un Prologue et Trois actes : La Fable, L’Histoire, La Féerie. Avec Thomas Dolié, Mathias Vidal, Emoke Barath, Véronique gens, Aurélia Legay, Marta Stefanik, Domonkos Blazsó… Purcell Choir, Orfeo Orchestra. György Vashegyi, direction. Enregistrement réalisé en Hongrie, Palace des Arts, en avril 2014 (2 cd Glossa réf.: GCD 923502).

VIDEO : voir notre reportage exclusif Les Fêtes de Polymnie de Rameau, extraits musicaux de la production dirigée en Hongrie par György Vashegyi