CD. Haendel : Orlando (Archiv, René Jacobs, 2013).

Orlando rene jacobs archiv-CDCD. Haendel : Orlando (RenĂ© Jacobs, 2013). HĂ©ros aux pieds d’argile. Avant nos Batman,  Spiderman,  Hulk ou Superman…. autant de vertueux sauveurs dont le cinĂ©ma ne cesse de dĂ©voiler les fĂŞlures sous la… cuirasse, les figures de l’opĂ©ra ont elles aussi le teint pâle car sous le muscle et l’ambition se cachent des ĂŞtres de sang,  inquiets, fragiles d’une nouvelle humanitĂ© tendre et faillible. Ainsi Hercule chez Lully,  Dardanus chez Rameau, surtout Orlando de Haendel… avant Siegfried de Wagner, hĂ©ros trop naĂŻf et si manipulable. Sur les traces de la source littĂ©raire celle transmise par L’Arioste au dĂ©but du XVIème siècle et qui inspire aussi Vivaldi,  voici le paladin fier vainqueur des sarasins,  en prise aux vertiges de l’amour, combattant si frĂŞle face Ă  la toute puissance d’Eros. Un chevalier dĂ©risoire en somme, confrontĂ© au dragon du dĂ©sir. …

Mais impuissant et rongĂ© par la jalousie le pauvre hĂ©ros s’effondre dans la folie. Que ne peut-il pourtant fier conquĂ©rant inflĂ©chir le coeur de la belle asiatique Angelica qui n’a d’yeux que pour son Medoro. En un effet de miroir subtil, Haendel construit le personnage symĂ©trique mais fĂ©minin de Dorinda, tel le contrepoint fraternel des vertiges et souffrances du coeur : elle aime Orlando qui n’a d’yeux que pour la belle AngĂ©lique.

Passionanntes Angelica et Dorinda

La musique exprime le souffle des héros impuissants, la toute puissance de l’amour, sait pourtant s’alanguir en vagues et déferlantes pastorales (l’orchestre est somptueux en poésie et teintes du bocages), annonce comme Rameau quand il nous parle d’amour (Les Indes Galantes), cet essor futur du sentiment, nuançant en bien des points les figures un rien compassées et mécaniques du séria napolitains.  Gorgé d’une saine vitalité, René Jacobs séduit immédiatement par sa frénésie dramatique qui sait caractériser les personnages et les situations. C’est nerveux parfois secs et tranchant mais toujours vif et exalté. Christie reste indépassable par le sentiment et l’alanguissement.

Car seule faiblesse de l’enregistrement le contre-tĂ©nor en couverture : Bejun Mehta a certes une projection fluide et claire mais le style aguicheur et fleuri Ă  l’excès manque singulièrement de simplicitĂ© et de naturel. A force de vouloir en dĂ©montrer, le chanteur rate son incarnation et demeure rien que maniĂ©rĂ© : un contresens qui lui est fatal. A contrario de sa contreperformance, les chanteuses sont… superlatives, en particulier, l’Angelica de Sophie Karthäuser (qui allie la grâce mozartienne Ă  la prĂ©cision de ses vocalises) et la soprano vedette de l’écurie Jacobs depuis des lustres, l’irradiante et diamantine Sunhae Im, d’une fraĂ®cheur juvĂ©nile et tendre capable d’expressivitĂ© ardente et naturelle : un modèle d’élocation dramatique qui rĂ©Ă©claire le rĂ´le de Dorinda, en fait bien cette sĹ“ur en douleur de l’impuissant Paladin devenu fou. L’orchestre fiĂ©vreux, bondissant redouble de nuances et dynamiques : voilĂ  un chef qui comprend sans cependant en exprimer les teintes mordorĂ©es voire tĂ©nĂ©bristes (Ă©couter ici Christie), le roman de l’Arioste entre l’illusion de l’amour, la sincĂ©ritĂ© du cĹ“ur, la folie de la jalousie : de fait, l’orlando de Haendel est contemporain du choc orchestrĂ© par Rameau son contemporain (Hippolyte et Aricie, 1733), et de 20 ans plus tardif que les sommets lyriques prĂ©cĂ©dents signĂ©s Vivald Ă  Venise…  Aucun doute cet Orlando – rĂ©serve Ă©mise au chanteur dans le rĂ´le-titre, est Ă  classer parmi les meilleures rĂ©ussites de la discographie dĂ©jĂ  riche. Avec un chanteur plus simple en tĂŞte d’affiche, la lecture aurait dĂ©crochĂ© le « CLIC ». Avec le rĂ©cent Belshazzar de William Christie (et ses chĹ“urs des Arts Florissants rien moins qu’inouĂŻs), Haendel dĂ©ploie Ă  nouveau ici sous la baguette acĂ©rĂ©e, vive du gantois Jacobs, son irrĂ©sistible invention lyrique. Coffret très très recommandable.

Haendel (1685 – 1759) : Orlando, 1733. Bejun Mehta, Sophie Karthäuser, Kristina Hammarström, Sunhae Im, Konstantin Wolff… B’Rock Orchestra. RenĂ© Jacobs, direction. Enregistrement rĂ©alisĂ© au Concertgebouw de Bruges Ă  l’étĂ© 2013. 2 cd ARCHIV Produktion 0289 479 2199 8