CRITIQUE, opéra. NICE, le 27 mars 2022. LULLY : Phaéton. Cachet, Lombard, Goicoechea, Caton, Richard… Corréas / Oberdorff.

CRITIQUE, opéra. NICE, le 27 mars 2022. LULLY : Phaéton. Cachet, Lombard, Goicoechea, Caton, Richard… Corréas / Oberdorff. Saluons l’Opéra de Nice de produire cet opéra de Lully, indéniablement un chef d’Å“uvre : la force des tableaux, des contrastes entre eux, l’équilibre entre récits, duos, ensembles,… sans omettre l’architecture globale et le déroulement même du drame : pas un temps mort.
On ne cesse à chaque écoute de Lully de découvrir et d’apprécier tel et tel aspect, telle nuance de son écriture, son raffinement instrumental, son intelligence dramatique, et dans le choix du sujet, des thèmes moraux et philosophiques qui transportent ; son travail sur la langue, son expressivité musicale comme sa justesse poétique qui captivent à chaque session. Comme Wagner, en effet, Lully a pensé l’opéra comme un spectacle total. En une dizaine de drames, il aura inventé l’opéra à la française. Phaéton appartient à ses derniers.

 

 

 

A Nice, un Phaéton poétique,
visuellement puissant et noir

 

 

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« L’opéra du peuple » ainsi qu’on l’a nommé à sa réception à Versailles en 1683 (comme on dit d’Atys que c’est « l’opéra du roi ») met l’accent de fait sur la figure héroïque de Phaéton, figure suprême de l’ambition comme du courage humain… Mais le propre de Lully est d’humaniser son héros, de creuser ses failles et sa part d’ombre… d’en faire un amant “sans foi”, un traître par vanité et par orgueil, vis à vis de l’ardente et si loyale Théone (véritable protagoniste de ce drame tragique), sorte d’Elvira avant l’heure, qui l’aime passionnément autant que lui ambitionne ; tout en la trouvant admirable, il n’hésite pas à sacrifier leur amour pour sa gloire : ainsi épouser Libye pour devenir roi ; se faire reconnaître d’Apollon comme le fils indiscutable de ce dernier… et à ce titre pouvoir conduire le char du soleil – rien de moins.

Pas facile de mettre en scène un ouvrage spectaculaire et tragique, qui surtout articule en un vrai huis-clos psychologique, les passions humaines ; et, tout en suivant Phaéton, en sa volonté déraisonnable, précipite sa chute…
C’est bien un coup de génie d’avoir préparer ainsi le spectateur vers le tableau final : trop ambitieux, trop téméraire… mais pas assez maître de lui-même, Phaéton est foudroyé par Jupiter ; le soleil, malconduit, allait brûler la terre. A travers ce héros d’argile, Lully et Quinault plonge au cÅ“ur du mystère du pouvoir et de sa filiation divine : Louis XIV ne détenait-il pas sa souveraineté de Dieu lui-même ? Aucun autre « prétendant » ne pourrait occuper son rôle. Cela est dit de façon violente, autoritaire et pourtant (grâce à la magie de la musique), poétique. La mise en scène d’Éric Oberdorff a la qualité de l’épure et de la lisibilité, tout en n’écartant pas l’intimisme ni les suggestions multiples d’un Lully autant héroïque et barbare, qu’attendri et rêveur.

Entre temps combien de séquences oniriques, souvent pastorales qui expriment le sentiment du compositeur pour la nature ; et aussi la nuit [quand Protée s'endort avant de dévoiler à sa mère Clymène, le sort de son fils Phaéton, fin du I] ; mais également la mort [quand Apollon convoque l'esprit du Styx en jurant d’exaucer Phaéton, au IV]. Car Phaéton est un opéra sombre et grave, noir.

La production démontre plusieurs atouts : elle utilise habilement la tournette sur le plateau permettant, parce qu’elle ne cesse de se mouvoir, s’ouvrant et se refermant : mouvements, actions simultanées, apparitions, ensembles…, mais aussi il combine astucieusement danseurs (Compagnie Humaine)  et chanteurs dont certains n’hésitent pas non plus à bouger, et jouer sans entrave.

On reste ébloui par la concision du texte, l’acuité et la beauté des images comme des sentiments qu’ils expriment. Il faut infiniment de précisions, d’agilité technique pour ciseler et projeter les mots de Quinault dont l’éloquence égale répétons le, Racine.

Confrontés à ce défi linguistique et expressif, seuls quelques solistes s’en tirent brillamment, plus naturellement intelligibles que leurs partenaires : Jean-François Lombard en triton puis surtout en Apollon donne une leçon de caractérisation ciselée ; les voix basses ensuite, Arnaud Richard [Protée] et Frédérique Caton [le roi] ; puis l’Épaphus de Gilen Goicoechea, cÅ“ur noble, princier, loyal à sa promise Libye. Des chanteuses, seule la Théone de Deborah Cachet tire son épingle du jeu : abattage, articulation, caractère… Tout suggère idéalement chez elle, la passion amoureuse qui la dévore littéralement et d’ailleurs explique son très bel air désespéré au début du III, au point où sans espoir ni illusion sur son aimé, l’amoureuse écartée exhorte les dieux à punir Phaéton, avant de se dédire. Magnifique incarnation. Pleine de finesse, et de lumineuses noirceurs, il est le plus travaillé sous la plume de Lully et Quinault et le plus bouleversant.
A l’inverse, dommage que Chantal Santon-J., certes aux beaux sons filés [dans ses duos avec Épaphus] incarne une âme finalement trop linéaire et plus lisse, malgré ce lien qui les reliait alors mais qui à cause d’un Phaéton trop ambitieux, est désormais rompu [magnifique duo des deux voix accordées au IV]. Difficile d’évaluer la prestation de l’américain Mark Van Arsdale dans le rôle-titre : annoncé avec une laryngite, le ténor se sort honnêtement d’un rôle écrasant et lui aussi finement portraituré. Mais l’articulation pêche par imprécision, ce qui peut refroidir quand ici chaque mot revêt une importance capitale.

Dans la fosse, l’orchestre (Les Paladins) peine dès l’ouverture à exprimer sous la majesté lullyste, son allant, ses respirations, sa texture sensuelle et flamboyante. Même la superbe chaconne qui ferme le II, manque d’accents et de relief comme d’onctuosité : tout sonne serré et trop dense. La tenue s’améliore évidemment en cours de représentation sans pour autant faire oublier ce que d’autres en leur temps ont su exprimer de l’orchestre de Lully, décidément rebelle mais captivant : Rousset et ses Talens Lyriques parfois ; avant lui, Christie ou Reyne, surtout JC Malgoire. Nonobstant ces infimes réserves la production égale notre enthousiasme ressenti à cet autre spectacle lullyste présenté au début de ce mois, au Grand Théâtre de Genève : Atys par Preljocaj et Alarcon (lire ci-après), lequel, avec un tout autre projet chorégraphique, ne disposait pas d’un aussi beau plateau vocal.

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. NICE, le 27 mars 2022. LULLY : Phaéton. Cachet, Lombard, Goicoechea, Caton, Richard… Corréas / Oberdorff. Photos : © Opéra de Nice mars 2022.

 

 

 

 

Autres spectacles / cd LULLY récents critiqués sur CLASSIQUENEWS
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ATYS à GENEVE, par Alarcon / Preljocaj, le 4 mars 2022 :

 

 

 

ATYS-lully-gradn-theatre-geneve-alarcon-preljocaj-critique-opera-classiquenewsCRITIQUE, opéra. GENÈVE, GTG, le 3 mars 2022. LULLY: Atys. Alarcón / Preljocaj. Voici un Atys très convaincant dont le mérite tient à cette fusion réussie entre danse et action ; ce défi singulier renforce la cohésion profonde du spectacle conçu par le chorégraphe (et metteur en scène) Angelin Preljocaj lequel a travaillé l’éloquence des corps qui double sans les parasiter le chant des solistes lesquels jouent aussi le pari d’un opéra dansé, chorégraphiant avec mesure et justesse airs, duos, trios ; même le chœur est sollicité offrant {entre autres} dans le sublime tableau du sommeil (acte III), cette injonction collective qui vaut invective car alors que la déesse Cybèle avoue son amour à Athys endormi, chacun lui rappelle ici qu’il ne faut en rien décevoir la divinité qui a choisi d’abandonner l’Olympe pour aimer un mortel…

 

 

 

 

lully-grands-motet-vol-2-miserere-stephane-fuget-les-epopees-cd-critique-classiquenews-review-chateau-versailles-spectacle-CLIC-de-classiquenewsGRANDS MOTETS par Stéphane Fuget / Les ÉPOPÉES – cd CVS Volume 2 : Grands MotetsCe Volume 2 des Grands Motets complète la réussite du premier volume ; il confirme l’excellence du chef Stéphane Fuget à l’endroit de Lully dont il révèle comme aucun avant lui, le sentiment de grandeur et l’humilité misérable du croyant ; la sincérité de l’écriture lullyste, sa langue chorale et solistique, surtout son génie des étagements, un sens de la spacialité entre voix et orchestre (qui prolonge les essais polychoraux des Vénitiens un siècle avant Lully). Le Florentin recueille aussi les dernières innovations des français Formé et Veillot. D’ailleurs le seul fait de dévoiler la maîtrise de Lully dans le registre sacré est déjà acte audacieux tant nous pensions tout connaître du Florentin, à la seule lumière de sa production lyrique (déjà remarquable). Et pourtant le Surintendant de la musique n’occupa aucune charge officielle à la Chapelle royale. Paru en mars 2022.

 

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Autres spectacles / productions de l’Opéra de Nice,  critiqués sur CLASSIQUENEWS
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glass-akhnaten-philip-GLASS-opera-on-line-opera-de-nice-classiquenews-annonce-critique-operaCOMPTE-RENDU, opéra. Opéra de Nice, e-diffusion du 20 nov 2020. GLASS : Akhnaten. Di Falco, Ciofi… Lucinda Childs / Warynski (session enregistrée in situ le 1er nov 2020). L’Opéra de Nice multiplie les initiatives et malgré l’épidémie de la covid 19, permet à tous de découvrir le premier opéra à l’affiche de sa nouvelle saison lyrique. Une e-diffusion salutaire et exemplaire… Danses hypnotiques de Lucinda Childs, gradation harmonique par paliers, vagues extatiques et répétitives de Philip Glass, Akhnaten (1984) est un opéra saisissant, surtout dans cette réalisation validée, pilotée (mise en scène et chorégraphie) par Lucinda Childs, par visio conférences depuis New York. Les cordes produisant de puissants ostinatos semblent recomposer le temps lui-même, soulignant la force d’un drame à l’échelle de l’histoire. Les créations vidéo expriment ce vortex spatial et temporel dont la musique marque les paliers progressifs. Peu d’actions en vérité, mais une succession de tableaux souvent statiques qui amplifient la tension ou l’intensité poétique des situations.

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LIRE aussi notre ANNONCE d’Akhnaten de Philipp Glass à l’Opéra de Nice, Live streaming du 20 nov 2020 : https://www.classiquenews.com/opera-de-nice-akhnaten-de-philip-glass-en-streaming-des-le-20-nov-2020/

 

 

Lully par Les Paladins. Nouveau Phaëton à Nice

phaeton_nice_correas opera classiquenews annonce critique classiquenews-1-1NICE, Opéra. LULLY : Phaëton. 23, 25, 27 mars 2022. Jérôme Corréas et son ensemble Les Paladins réalisent une nouvelle production de l’opéra Phaëton de Lully, ouvrage rare, créé en 1683. La caractérisation des passions est un champ artistique investi depuis longtemps par le baryton Jérôme Corréas et son ensemble sur instruments d’époque, les Paladins : ils viennent de faire paraître un excellent programme Haendel avec Sandrine Piau… A Nice, les interprètes remontent le temps jusqu’à la création de l’opéra français au XVIIè, conçu pour Louis XIV, comme le miroir spectaculaire de son prestige et de son pouvoir. Phaëton ne fait pas exception. En abordant le cas du fils du Soleil, qui par ambition désobéit, ose conduire le char de son père, risque et les foudres autoritaires et menace l’équilibre du monde. Le message est évident et direct : le pouvoir du Roi-Soleil est unique, exclusif, omnipotent, indiscutable. Comme les rois de l’Egypte ancienne, ne puisant son autorité que de Dieu lui-même, le roi terrestre est aussi le seul garant de l’ordre universel. Voilà qui est dit. Tout ennemi est condamné à être foudroyé, comme le fut le surintendant Fouquet après son éclat à Vaux qui en éblouissant le Roi-Soleil par sa superbe, suscita immédiatement les foudres royales.

PHAËTON FOUDROYÉ… A Lully et à son librettiste en titre, le poète Quinault, de mettre en scène et en musique l’épisode qui voit, l’ambition déraisonnable de Phaëton, sa fausse ascension pilotant le char solaire, sa chute et sa mort, la menace qu’il fait peser sur la terre, les premiers ravages, fruits de son acte sacrilège, puis le rétablissement de l’ordre…
Outre le relief des héros : Phaëton l’ambition incompétent, c’est son rapport aux parents (Clymène et Hélios), c’est aussi la figure protectrice et très humaine d’Apollon qui séduit et s’impose parmi la distribution. Elément important des tragédies de Lully, l’articulation et la déclamation du texte dont être parfaite, intelligible, aux justes accents. Et l’expression de tableaux spectaculaires, ciselée dans la puissance et la précision : Phaëton s’il est l’opéra le plus court (et le plus efficace) de Lully, est celui qui déploie de formidables tableaux : les métamorphoses de Protée à la fin du I ; le tableau des heures et des saisons au début du IV… évidemment la chute du char du soleil au moment où Jupiter foudroie l’orgueilleux fils irresponsable…
On connait la précédente lecture et l’enregistrement du drame lullyste par Les Talens Lyriques (oct 2012 : imparfait en raison d’erreurs dans le choix des solistes) :
https://www.classiquenews.com/cd-lully-phaeton-1683-rousset-2012/

En courtisan aussi avisé qu’il était bon musicien, Lully tint à faire de Phaéton un ambitieux et non un maladroit. Le Roi- Soleil assista à toutes les représentations : la vengeance est un plat qui se mange froid…
La Tragédie lyrique privilégiait le sens des paroles chantées à la pure virtuosité vocale, faisait alterner le chant, les chœurs et les divertissements dansés, jouait d’une ma- chinerie sophistiquée. Ce fut une merveille d’équilibre entre les arts, entre les affects et les passions. Car Phaéton est aussi une histoire d’amour et d’amour du pouvoir. La Tragédie lyrique tint bon pendant deux siècles, jusqu’à la Révolution française et à la chute de la monarchie.

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Opéra de NICE
MER 23 Mars 2022 à 20h,
VEN 25 Mars 2022 à 20h,
DIM 27 Mars 2022 à 15h

PLUS D’INFOS sur le site de l’Opéra de Nice
https://www.opera-nice.org/uploads/opera_nice_saison_2021-2022.pdf

RÉSERVEZ VOS PLACES sur le site des Paladins
/ Jérôme CORREAS
https://www.lespaladins.com/agenda/phaeton/

Durée : 2h40 environ
et un entracte de 30 minutes

Tragédie en musique en 5 actes avec prologue
Livret de Philippe Quinault.
Création au Palais Royal de Versailles le 6 janvier 1683

Direction musicale : Jérôme Correas
Mise en scène : Eric Oberdorff
Lumières Jean-Pierre Michel
Théone : Deborah Cachet
Clymène, Astrée : Aurelia Legay
Libye : Anna Reinhold
Phaéton : Mark Van Arsdale
Triton, Le Soleil, La Terre : Jean-François Lombard
Epaphus : Gilen Goicoechea
Merops, Saturne : Frédéric Caton
Protée Jupiter : Arnaud Richard

Orchestre Philharmonique de Nice
Chœur de l’Opéra de Nice

CRITIQUE, CD événement. LULLY : Grands Motets VOL.1 (Les Epopées, Stéphane Fuget, 1 CD Château de Versailles Spectacles, 2020)

grands motets_Lully stephane fuget epopees critique classiquenewsCRITIQUE, CD événement. LULLY : Grands Motets VOL.1 (Les Epopées, Stéphane Fuget, 1 CD Château de Versailles Spectacles, 2020) – Face au manuscrit du XVIIè, si fragmentaires pour l’interprète actuel, – comment restituer ici nuances, instrumentation, ornements, coups d’archet, tempos…?, autant d’éléments qui manquent sur les manuscrits de Lully. Stéphane Fuget se pose les bonnes questions et trouve les options justes pour la réalisation de ses Grands Motets dont voici le volume 1, « pour le temps de pénitence ». Battements, tremblements, martèlements… sont quelques uns des effets inventoriés, possibles, avérés sur le plan historique, que le chef des Epopées connaît et use avec une grande finesse et un à propos souvent fulgurant, .. soit un discernement qui dévoile combien il connaît le répertoire et les sources d’informations historiques (de Muffat à Bacilly… dont les noms émaillent la trop courte introduction qu’il a rédigé en intro au livret). En maître des ornements, le chef nous offre de (re)découvrir la ferveur de Lully, le reconsidérer comme alchimiste et orfèvre, ici grand dramaturge de la déploration lacrymale où perce le relief des mots. Le grand amuseur du Roi sait aussi faire pleurer la Cour. C’est manifestement le cas pour le Dies Irae et le De Profundis joués en 1683 à Saint-Denis pour les funérailles de la reine Marie-Thérèse. Lully y déverse des torrents de scintillements recueillis, bouleversant la tradition musicale où l’on connaît aussi Robert, Dumont, Lalande, Desmarets…

L’accentuation textuelle, la durée des notes, l’affirmation de certaines syllabes composent une tenture liturgique des plus riches, d’autant plus saisissantes que le traitement spécifique du texte sacré, aux accents légitimes, gagne une vérité impressionnante, de surcroît dans l’acoustique particulière de la chapelle royale, un chantier architecturale que ne connut pas Lully mais à laquelle la musique semble s’accorder idéalement entre faste et sincérité. L’articulation et la projection du texte, les cris maîtrisés, les respirations, les suspensions, jusqu’aux silences, tout surprend et saisit par l’intelligence linguistique ; autant d’accents qui partagés chez solistes (sans exception) et chœurs, produisent une vaste tragédie humaine, cette vallée de larmes par exemple (« O Lachrymae », motet plus ancien, remontant à 1664), aux épisodes bien contrastés, individualisés, et pourtant unifiés… exprimant la profondeur de la déploration inconsolable qui cependant étend une ineffable dignité collective… à laquelle répond le nimbe des flûtes (« O fons amoris »).

 

 

Flexibilité chorale, individualisation et caractérisation des voix solistes, splendide nimbe orchestral : les Épopées triomphent

Somptueux théâtre de la mort

 

 

Plus grave et sombre encore, le très impressionnant « De Profundis » édifie un théâtre funèbre d’une intensité exceptionnelle ; il déploie une somptueuse pâte sonore, instrumentale comme vocale (l’orchestre de Lully est une autre voie fabuleuse à explorer, aux côtés de ses 12 motets)… Chaque soliste, parfaitement à sa place, chante à pleine voix là encore la noble douleur du deuil, et la tragédie de la mort, et le déchirement de la perte. Et dans chaque élan subtilement distribué parmi les voix solistes et le choeur, se dresse la si vaine symphonie des sentiments humains face à la faucheuse, la prière terrestre qui implore, à la fois fragile et pénitente, mais engagée dans chaque inflexion. Ce travail du verbe agissant, du geste vocal est remarquable. CLIC_macaron_2014Autant de caractérisation dramatique, aussi orfévrée, faisant chatoyer chaque nuance de la tapisserie lullyste marque l’interprétation du genre. Un Lully à la fois solennel et majestueux, ardent, fervent, humain, aux vertiges murmurés inédits (« Requiem æternam dona eis Domine », aux lueurs éplorées et comme gagnées de haute lutte, in extremis : avec l’accent suspendu sur la dernière phrase « Et lux perpetua luceat eis »). Les Épopées ont tout : la fièvre de l’opéra, le sentiment de la ferveur. On attend déjà la suite avec impatience car c’est bien l’intégrale des Grands Motets de Lully qui s’annonce ainsi de bien belle façon.

 

 

 

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CRITIQUE, CD événement. LULLY : Grands Motets VOL.1 (Les Epopées, Stéphane Fuget, 1 CD Château de Versailles Spectacles, enregistré, filmé en mars 2020) / CLIC de CLASSIQUENEWS hiver 2022.

 

 

 

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TEASER VIDEO ici :
https://www.facebook.com/chateauversailles.spectacles/videos/379915923285260/

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VOIR en replay le programme de ce CD Grands Motets de Lully (vol 1) sur ARTEconcert / jusq’11 nov 2023 :
https://www.classiquenews.com/streaming-concert-grands-motets-de-lully-les-epopees-stephane-fuguet-2020/

Parmi le choeur, des solistes de première valeur : Claire Lefilliâtre, Ambroisine Bré, Cyril Auvity, Marc Mauillon, Renaud Delaigue, Marco Angioloni, … autant de tempéraments qui dans la mesure et la nuance nécessaire, requise par la sensibilité orfévrée du chef Stéphane Fuget, expriment l’individualité des croyants assemblés. Ce sens de l’incarnation distingue l’approche de toutes celles qui l’ont précédée : collectif certes, surtout réunion de fervents dont l’ardeur personnelle et intime, revendiquent l’émotion, dans les duos, trios alanguis, les sursauts collectifs, rythmiquement intrusifs, comme précipités, qui leur succèdent… Remarquable compréhension de la ferveur lullyste et versaillaise … Présentation par Alban Deags.

 

 

 

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CD, critique. ORPHEE AUX ENFERS (Vox Luminis, A Note temporis, 1 cd Alpha, 2019)

orphee aux enfers charpentier vox luminis nocte temporis meunier mechelen cd alpha critique opera baroque classiquenewsCD, critique. ORPHEE AUX ENFERS (Vox Luminis, A Note temporis, 1 cd Alpha, 2019). La Descente d’Orphée aux enfers est le joyau de ce double regard orphique qui comprend aussi la courte cantate plus ancienne et sur le même thème Orphée descendant aux enfers (1684). La partition plus ancienne est une première épure, directe, serrée, incisive comme une gravure économe de ses traits. La Descente plus développée, en tableaux aboutis, au souffle pathétique et tragique – est composée pour la cour de Marie de Lorraine probablement en 1687 : Charpentier n’a rien laissé du 3è acte où Orphée était dévoré par les ménades. Comme chez Monteverdi, le début met en scène des nymphes charmantes bientôt apitoyées par le deuil qui étreint et dévore Orphée ayant perdu Eurydice, Charpentier excelle dans l’évocation des bocages tendres. Pourtant une tension enfle très vite – nervosité propre au baroque français, car tous invectivent l’inflexibilité des dieux. Le mordant du choeur s’enflamme et perce directement au choeur, tandis que l’Orphée de Reinoud van Mechelen se languit dans la perte d’une insondable douleur. Charpentier suit les Italiens et son maître à Rome Carrissimi et aussi Monteverdi, tout inspiré par la figure du poète blessé, atteint au coeur.

Charpentier aime s’alanguir et respirer dans une volupté élastique dont la courbe expressive et la flexibilité se dévoilent idéalement dans la couleur et la cohérence indiscutable du chœur des Nymphes & des Bergers, incarnés par les chantres magistraux de Vox Luminis, collectif de luxe et de passion maîtrisée (qualité de leur effusion lacrymale dans le chœur final du premier acte).
La seconde partie qui est celle de la Descente aux enfers proprement dite vaut surtout pour le choeur là encore, aux accents et nuances picturales, et pour la Proserpine à la fois intense et franche de la soprano Stéphanie True. Dans l’articulation qui mène de la terre pastorale des bergers au gouffre infernal, Charpentier articule et s’électrise même à la Lully, évoquant le drame mais aussi la volonté d’Orphée d’en découdre (intermède entre les deux actes, très investi et au relief expressif).
Lénifiant, suave voire un peu lisse, Orphée sait adoucir les tourments des trois torturés rencontrés ici bas (Ixion, Tantale, Titye) vraie préfiguration dans le lugubre infernal, des trois Parques à venir chez Rameau (Hippolyte et Aricie). On y détecte la même tension pour le rictus (de douleur), l’imprécation exacerbée, sans les audaces harmoniques raméliennes.
Dans l’empire de la mort, Orphée sait infléchir et toucher le coeur de Proserpine, meilleure entrée pour vaincre et adoucir la rigueur de Pluton : de fait, s’il réclame la résurrection de son aimée Eurydice, Orphée souligne combien sa requête est fugace ; il reviendra mortel avec sa belle, se soumettre à Pluton… Ainsi vivent et meurt les hommes, mais sur terre, l’amour leur est capital.

En dépit des beautés chorales de cette lecture très esthétique, on reste moins convaincu par l’accentuation du vieux françois, où « souviens-toi » devient « souviens touè », intégrant une saveur rustique dans l’air charmant et séducteur d’Orphée : « Ah, Ah, laisse touè toucher… » ; rien à reprocher au chant ondulant et flexible du soliste Reinoud van Mechelen. Mais c’est décidément les couleurs profondes, intérieures du continuo (A Nocte temporis, collectif fondé par le ténor flamand) et de l’admirable chœur qui atteint souvent l’homogénéité expressive des Arts Flo, qui nous charment ici, avant toute chose (dernier choeur des Ombres heureuses, avec lequel Charpentier achève sa partition). En descendant aux enfers, Orphée les a pacifiés. Divin pouvoir du chant. Voici certainement, malgré quelques réserves, les piliers de la nouvelle génération baroque.

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CD, critique. ORPHEE AUX ENFERS (Vox Luminis, A Nocte temporis, 1 cd Alpha, 2019)

 

ACHETER le programme : https://lnk.to/Orphee_CharpentierYV

 

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TEASER VIDEO :

 

 

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Reportage vidéo. Les Funérailles de la Reine Marie-Thérèse, De Profundis de Marc-Antoine Charpentier (1683)

marie-therese-d-autriche-portrait-reine-versaillesReportage vidéo. Les Funérailles de la Reine Marie-Thérèse, De Profundis de Marc-Antoine Charpentier (1683). A Versailles, alors que le concours pour renouveler les compositeurs de la Chapelle royale vient de se clôre, la Reine meurt à la fin de juillet 1783. Très vite il faut composer dans l’urgence une musique cérémonielle, à la fois solennelle et profonde : Mar-Antoine Charpentier écrit alors l’un des plus beaux et des plus bouleversants De Profundis de toute la musique française, annonçant par ses climats graves et désespérés, fervents et mystérieux, les grandes messes du XVIIIè et les Requiem spectaculaires de Berlioz ou de Verdi… Programme original défendu par les solistes, Chantres, Pages de la Maîtrise du CMBV, La Rêveuse… (continuo par Benjamin Perrot et Florence Bolton), sous la direction d’Olivier Schneebeli © studio CLASSIQUENEWS.COM. Réalisation : Philippe Alexandre Pham.

Funérailles de Marie-Thérèse à Versailles (1683)

Versailles, Chapelle Royale. Samedi 10 octobre 2015, 20h. Requiem pour Marie-Thérèse. L’année du tricentenaire de la mort de Louis XIV, le Centre de musique baroque de Versailles célèbre aussi la disparition de son épouse, mariée en 1660, alors de fastueuses représentations du Xerse du compositeur vénitien Cavalli, invité à grands frais et grand train par le Cardinal Mazarin.

marie-therese-autriche-reine-epouse-de-louis-XIV-messeLa Reine Marie-Thérèse décéda le 30 juillet 1683 après une maladie de quatre jours. Le 10 août suivant, le corps embaumé est inhumé à la Basilique Saint-Denis : « La Musique de la Reyne chantait le De Profundis » rapporte la Gazette. Mais dès le 2 août, on avait chanté un service solennel à la Cathédrale Notre-Dame de Paris avec une Pompe funèbre conçu par le décorateur renommé (à juste titre) Bérain. Louis XIV qui n’aimait guère son épouse, mais qu’il « honorait » chaque nuit (entre deux maîtresses ?), épousa peu après la mort de la Reine, et en secret Madame de Maintenon. A propos de la mort de marie-Thérèse, Lous XIV déclara non sans ironie et cynisme : « Voilà le seul chagrin qu’elle m’ait causé ». Propre au décorum lié aux personnalités royales, les Funérailles sont un théâtre et un rituel spectaculaire. Grâce à l’abondante documentation conservée, il est possible de se faire une idée très précise des Funérailles à Saint-Denis. Le dispositif musical comprenait trois entités distinctes avec leur répertoire propre qui alternaient en permanence : plain-chant pour les chantres placés près du catafalque, messe polyphonique pour les chanteurs de la Musique de la Chapelle (Missa pro defunctis de Charles d’Helfer) et motets à grands chœur pour les chanteurs et instrumentistes de la Musique de la Chambre (les fameux Dies iræ et De profundis de Jean-Baptiste Lully créés pour la circonstance).

Musiques de Charpentier pour les funérailles royales

marie_therese_bdHélas pour les cérémonies organisées à Versailles, on ne sait rien. À la vérité, on ne sait trop quels compositeurs et Maîtres de Chapelle participèrent aux nombreuses cérémonies organisées à cette occasion, tant à Versailles, à Paris et partout en province. C’est pourquoi la figure de Marc-Antoine Charpentier prend ici un sens et une portée légitime. Le corpus des trois Å“uvres composées par Charpentier, est unique en son genre, autant par l’importance historique qu’il revêt que par sa profonde qualité artistique. En effet, dans les trois Å“uvres, dans le Luctus écrit pour 3 voix solistes, dans l’impressionnant In obitum qui revêt toutes les caractéristiques des motets dramatiques et Histoires sacrées du compositeur, – c’est à dire dans une écriture italienne, sensuelle et raffinée apprise à Rome auprès de son maître Carissimi-, dans le De profundis enfin, on retrouve au plus haut degré d’inspiration, le génie de Charpentier, son originalité inégalée en matière de musique sacrée en cette seconde moitié du XVIIème siècle. Une telle musique de funérailles, plus somptueuse encore que ne le seront les Funeral Sentences écrites par Purcell pour la Reine Anne bouleverse toujours l’auditeur du XXIème siècle, comme les contemporains de la Reine Marie-Thérèse purent être touchés voire bouleversés par le spectacle funèbre des Funérailles de la Reine en 1683. Outre sa grande qualité et son éloquence funéraire d’une gravité prenante directe, avant celle d’un Rameau par exemple (et qu’Olivier Schneebeli a précédemment abordé à l’occasion en 2014, charpentier marc antoinedes 250 ans de la mort de Rameau), la musique de Charpentier jouée ainsi dans l’écrin le plus sacré et le plus solennelle du Château de Versailles pose clairement la question de la place et de l’estime de sa musique à la Cour de Louis XIV : s’il n’a jamais occupé de fonctions officielles comme Lully, Charpentier fut un tempérament très apprécié du Roi qui n’a cessé de lui témoigner un soutien constant pendant le règne. Jouer Charpentier est donc légitime d’autant que sans réelles sources précises ni témoignages fiables, aucun document n’indique les compositeurs sollicités pour la Messe des funérailles de Marie-Thérèse. Au regard de la qualité et de la justesse de l’écriture de chaque partition, on peut facilement imaginer qu’elles aient pu être écrites à cette occasion.

 

 

 

boutonreservationVersailles, Chapelle Royale
Samedi 10 octobre 2015, 20h.
Musiques pour les funérailles de la Reine Marie-Thérèse, 1683.

 

Marc-Antoine Charpentier : Luctus de Morte Augustissimae, In obitum augustissimae, De Profundis…

Les Pages et Les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles
La Rêveuse
Benjamin Perrot et Florence Bolton, direction
Olivier Schneebeli, direction