C’est dans la très agréable et confortable salle du Teatro Municipal de Bragança, cette magnifique cité médiévalo-ducale sise aux confins nord-est du Portugal, à quelques encablures de l’Espagne, que le 6e Festival Internacional de Música de Bragança a baissé le rideau. Et quel rideau ! Pour cette soirée de clôture, la direction artistique du festival, incarnée par le pianiste Filipe Pinto-Ribeiro, et la municipalité de Bragança, représentée par sa maire Isabel Ferreira, avaient convié un hôte de marque : l’Orchestre de Chambre de Budapest « Ferenc Liszt ». Une formation d’élite, dirigée du violon par son konzertmeister Péter Tfirst, qui a offert au public portugais une véritable leçon de musique hongroise, de Dohnányi à Bartók, en passant par Liszt.
Le programme, intégralement consacré au génie musical hongrois, a débuté avec la « Sérénade » en ut majeur, op. 10 d’Ernő Dohnányi. D’emblée, la phalange magyare a imposé sa signature sonore : une transparence de cristal, une homogénéité saisissante et une chaleur de timbre immédiatement reconnaissable. Cette œuvre précoce, encore teintée de brahmsisme, mais déjà parcourue de ces inflexions populaires qui feront la marque du compositeur, a été servie par une lecture d’une superbe élégance, où chaque dialogue entre les pupitres semblait couler de source. Péter Tfirst, du haut de son pupitre de premier violon, insufflait une direction souple et vivante, sans jamais forcer le trait, laissant respirer la phrase musicale avec une musicalité désarmante.
Changement d’atmosphère avec le Divertimento n° 1 de Leó Weiner. Cette partition, plus rare au concert, est un petit bijou d’esprit et de malice, mêlant verve populaire et construction classique. L’orchestre s’y est engouffré avec une gourmandise communicative, faisant ressortir avec une précision d’orfèvre les rythmes asymétriques et les mélodies empruntées au folklore. Les cordes ont déployé une palette de couleurs d’une richesse infinie, du plus tendre pianissimo aux éclats les plus francs, dans une lecture qui a su allier la rigueur de l’architecture à la liberté du chant.
Puis vint Franz Liszt. Avec la « Rapsodie hongroise n° 2 », le ton est monté d’un cran. Dans la version pour orchestre de cordes, l’œuvre retrouve une forme d’intimité paradoxale, mais sans rien perdre de sa fougue. L’orchestre a négocié les célèbres contrastes – entre la lenteur extatique de la lassan et la frénésie vertigineuse de la friska – avec un brio stupéfiant. L’alternance entre les épisodes langoureux, portés par des solos d’une expressivité bouleversante, et les passages endiablés, où l’ensemble semblait ne faire qu’un seul archet, a tenu le public en haleine. La virtuosité n’était jamais gratuite ; elle était entièrement mise au service de l’éloquence dramatique de la page.
Mais le sommet de la soirée fut sans conteste le Divertimento pour orchestre à cordes de Béla Bartók. Œuvre charnière de 1939, composée juste avant que l’Europe ne bascule dans la nuit, elle oscille entre la nostalgie d’un monde révolu et une angoisse sourde, prémonitoire. Sous les archets de l’Orchestre de Chambre « Ferenc Liszt », cette dualité a pris une intensité presque insoutenable. Le premier mouvement, avec ses motifs fugués et son lyrisme contenu, a déployé une tension sourde remarquablement maîtrisée. Le deuxième, d’une mélancolie poignante, a offert un moment de pure magie, avec des cordes d’une douceur infinie. Quant au final, d’une énergie débridée et d’une complexité rythmique folle, il a été littéralement électrisant, l’orchestre négociant les changements de mesures et les syncopes avec une aisance déconcertante. La direction de Tfirst a montré ici toute sa pertinence : une écoute mutuelle absolue, des entrées d’une précision millimétrée, une respiration collective organique. Après cet Everest émotionnel, le « Mephisto Waltz n° 1 » de Liszt, dans une transcription pour orchestre de cordes, a fait office de feu d’artifice final. Les célèbres traits du violon solo, lancés par Péter Tfirst, ont fusé avec une diabolique élégance, et l’orchestre a enveloppé l’auditoire dans un tourbillon sonore d’une sensualité trouble, à la mesure de la danse infernale évoquée par le titre.
Le public, debout, a réservé une ovation triomphale à l’orchestre et à son chef d’attaque. L’émotion était palpable dans la salle comble, qui n’a pas ménagé ses applaudissements, réclamant avec insistance un supplément d’âme. Le bis, une rare danse de Pavel Fischer, a été une délicieuse surprise : une pièce d’une vitalité contagieuse, quelque part entre la tarentelle et la danse slave, qui a fait exploser une dernière fois la joie communicative des musiciens.
Cette soirée de clôture a confirmé, s’il en était besoin, le rayonnement international du Bragança ClassicFest. En quelques éditions, le festival est devenu un projet culturel ambitieux, ancré dans un territoire magnifique, qui ose les programmes audacieux et attire les meilleures formations européennes. Filipe Pinto-Ribeiro et son équipe peuvent être fiers : ils ont offert à Bragança une conclusion digne des plus grands festivals, une soirée où l’excellence artistique a rencontré un public fervent dans un écrin patrimonial unique. Nul doute que ce Bragança ClassicFest, de par sa programmation exigeante et son esprit d’ouverture, continuera de faire vibrer la cité médiévale pour les années à venir !
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CRITIQUE, festival. BRAGANCE (Portugal), Théâtre Municipal, le 10 octobre 2026. Concert de clôture du 6e Bragança Classicfest. Orchestre de Chambre de Budapest « Franz Liszt », Péter Tfirst (1er violon et direction). Crédit photographique (c) Andreia Carvalho







