Un soir d’automne, sous la voûte millénaire de l’Abbaye de Gellone, la magie a opéré. Pour la 55e édition de la Saison Musicale de Saint-Guilhem-le-Désert, le public a eu la chance d’assister à une soirée d’exception intitulée « Bach, père et fils« . Porté par l’Orchestre de Chambre de Toulouse et le contre-ténor Théophile Alexandre, ce concert s’est déroulé comme une véritable communion avec l’esprit du baroque.
Il faut d’abord saluer le cadre. L’Abbatiale de Gellone, joyau de l’art roman classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Sa nef, baignée d’une lumière mystérieuse, possède une acoustique absolument exceptionnelle. Les voûtes séculaires ne se contentent pas de réverbérer le son ; elles semblent le sculpter, lui donner une profondeur et une chaleur uniques. C’est dans ce cocon sonore, où chaque pierre vibre et résonne, que les musiciens ont pu déployer toute la subtilité de leur art.
Fidèle à sa réputation d’excellence, l’Orchestre de Chambre de Toulouse, dirigé par Gilles Colliard, a choisi de jouer avec un diapason à 415 Hz, également appelé « diapason baroque ». Ce choix, loin d’être un simple détail, est fondamental : il permet de retrouver les couleurs et les sonorités de la pratique musicale de l’époque de Bach. Les cordes en boyau, et les archets baroques confèrent à l’ensemble une texture plus chaude, plus boisée et plus flexible, loin des sonorités parfois trop lisses et uniformes des orchestres modernes. Ce parti pris d’authenticité historique donne à chaque œuvre une saveur particulière, une vérité émotionnelle immédiate.
Le programme, savamment construit, explorait la dynastie Bach, de l’illustre patriarche à ses fils, figures de la transition vers le classicisme. L’Ouverture en sol mineur BWV 1070 de J. S. Bach a d’abord installé une atmosphère à la fois noble et mélancolique. Puis est venu le moment fort de la première partie : le célèbre Concerto pour deux violons en ré mineur BWV 1043. Les deux solistes de l’orchestre ont fait dialoguer leurs instruments avec une complicité palpable, tissant un échange virtuose et lyrique. Le célèbre Adagio central a plané dans l’air de l’abbatiale avec une douceur infinie, suspendu dans le temps, avant que le finale ne vienne emporter l’auditoire dans un tourbillon d’énergie contagieuse.
La seconde partie a permis de mesurer l’étendue du génie familial. La Sinfonia en Do majeur Wq 182,3 de Carl Philipp Emanuel Bach a révélé toute la modernité et l’audace de celui que l’on surnommait le « Bach de Berlin ». Ses contrastes saisissants, ses ruptures de rythme et ses harmonies inattendues ont été rendus avec une précision et une verve remarquables par les musiciens toulousains. La Sinfonia en Ré mineur WFV I:3 de Johann Christoph Friedrich Bach, moins connue, a dévoilé quant à elle une écriture plus intimiste et pré-romantique, servie par la délicatesse des cordes.
Mais la soirée a pris une dimension véritablement bouleversante avec l’entrée en scène du contre-ténor Théophile Alexandre. Accompagné par le continuo où le théorbe apportait une touche d’exotisme et de profondeur, sa voix a fait vibrer l’assemblée. Sa prestation a été un moment de pure théâtralité et d’émotion à fleur de peau. Loin des sons précautionneusement éthérés que l’on entend souvent dans les églises, sa voix possède une richesse de timbre et une franchise d’expression qui rendent la musique vivante, incarnée. Dans la cantate « Widerstehe doch der Sünde » (« Résiste donc au péché »), il a su traduire avec une intensité dramatique la lutte contre le péché, sa voix se faisant tour à tour implorante et impérieuse. Puis, avec « Vergnügte Ruh, beliebte Seelenlust« ,(« Bienheureuse paix, bien-aimée béatitude« ), il a offert un moment d’apaisement et de béatitude d’une rare beauté. Mais le sommet de son art a peut-être été atteint avec l’extrait de l’Oratorio de Noël, « Schlafe, mein Liebster« (« Dors, mon bien aimée« ). Dans ce célèbre berceau, sa voix s’est faite d’une tendresse infinie, planant au-dessus des cordes avec une douceur qui a semblé arrêter le temps. Et comment ne pas évoquer le bis, « Erbarme Dich« extrait de la Passion selon Saint Matthieu ? Ce cri d’humanité, sublimé par la ligne de violon solo et la voix poignante du contre-ténor, a laissé l’auditoire en suspension, dans un silence habité, avant que les applaudissements ne viennent rompre le charme.
Dans l’écrin de l’Abbaye de Gellone, la musique de la famille Bach n’a jamais aussi bien porté son nom : elle était une histoire de famille, un dialogue entre les siècles, et surtout, une pure merveille !…
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CRITIQUE, concert. ABBAYE DE GELLONE (55e Saison musicale de St Guilhem le Désert), le 3 octobre 2026. « Bach et ses fils ». Orchestre de chambre de Toulouse, Théophile Alexandre (contre-ténor), Gilles Colliard (direction). Crédit photo (c) droits réservés






