Il y avait comme un parfum d’achèvement et de plénitude, en ce dimanche 23 août, sous les voûtes séculaires de la Basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay. La 26ᵉ édition des Rencontres Musicales de Vézelay s’achevait, et ce concert de clôture revêtait une solennité particulière. Huit années de travail, de passion et de fidélité à la Cité de la Voix trouvaient leur point d’orgue dans cette soirée. Le maire de la ville, en préambule, avait d’ailleurs tenu à saluer ces huit années d’engagement artistique avec une émotion palpable, rendant hommage à François Delagoutte pour son travail à la direction artistique du festival, avant de laisser la place à la musique.
Et quelle musique ! Stephan MacLeod, prenant le micro avec l’autorité douce qui le caractérise, a d’emblée posé les jalons d’une interprétation singulière. Il a tenu à rappeler qu’il n’existe pas, pour la Passion selon Saint-Jean de J. S. Bach, de « version définitive« . Le compositeur, au fil des années, n’a cessé de remanier son œuvre, modifiant des airs, déplaçant des chorals. MacLeod, dans une démarche d’historien éclairé, a ainsi expliqué avoir fait le choix d’inclure un air rare, généralement écarté des exécutions modernes : le célèbre air pour basse « Himmel reiße, Welt erbebe » (Que les cieux se déchirent, que la terre tremble), qu’il s’est d’ailleurs auto-confié ! Un cadeau fait au public, un plongeon dans une version de 1725 où cet air, secondé par une des deux sopranos et deux flûtes, crée une tension dramatique stupéfiante.
Réunis pour l’occasion, l’ensemble Gli Angeli Genève, fondé et dirigé par Stephan MacLeod (il y a plus de 20 ans !) a offert une lecture habitée, vertigineuse, de ce monument sacré composé en 1724. Et au cœur de cette architecture sonore, le grand Werner Güra, évangéliste, a tenu le fil du récit avec une sobriété confondante. Sa diction, d’une clarté presque chirurgicale, a rendu chaque parole du texte biblique limpide, sans jamais tomber dans le psalmodié. On a admiré la manière dont il a modelé les récitatifs, passant d’une neutralité narrative à des inflexions pleines de sous-entendus dramatiques, surtout dans les dialogues avec Pilate ou Pierre. Sa voix, chaude et projetée avec une aisance naturelle, a su porter toute la tension du drame, même si l’on a pu percevoir, dans les tutti les plus exigeants, une légère usure que la fatigue d’une tournée peut expliquer. Rien de rédhibitoire, bien au contraire : cette fragilité apparente n’a fait que renforcer l’humanité de son récit.
Les deux sopranos, Sofie Garcia et Aleksandra Lewandoska, offraient un contraste fascinant. La première, au timbre plus solaire et cuivré, a magnifié les airs de joie mêlée de douleur, avec une aisance dans les aigus qui semblait défier les hauteurs de la voûte romane. La seconde, plus diaphane, presque éthérée, apportait une qualité de flottement aux moments de contemplation, comme une lumière douce qui filtre à travers un vitrail. L’altiste Charles Sudan incarnait, de son côté, la gravité et le mystère de la Passion. Avec sa voix de haute-contre d’une souplesse étonnante, il a su insuffler à ses airs une méditation intense, avec des nuances piano d’une intériorité rare. Le ténor Guy Cutting a lui apporté l’ardeur et l’élégance nécessaires à ses interventions, avec un timbre brillant et incisif, qui a fait merveille dans les passages plus mouvementés, sa voix tranchant comme une lame dans le tumulte des chœurs. Enfin, les deux basses, Matthew Brook et Stephan MacLeod lui-même, ont campé des figures majeures de la Passion. Le premier, à la voix sombre et autoritaire, a incarné un Jésus d’une dignité bouleversante, avec un legato ample qui donnait à chaque parole du Christ une dimension cosmique. Son « Es ist vollbracht » (Tout est accompli), rendu avec une lenteur méditative, a été un moment de silence suspendu. Quant à Stephan MacLeod, en plus de diriger avec une gestique économe et inspirée, il a endossé les airs de basse avec une autorité souveraine, mais c’est Matthew Brook qui s’est vu confié le sublime « Betrachte, meine Seel » (Considère, mon âme) qui a été un sommet de recueillement, la voix posée sur le souffle, chaque mot pesé, chaque silence habité.
L’orchestre, dirigé d’une main souveraine par MacLeod (et la plupart du temps face au public, et dons à sa phalange, pour mieux soutenir vocalement parlant choeur et solistes…), a déployé une palette de couleurs infinies. Le continuo, nerveux et incisif, a soutenu les récitatifs avec une énergie communicative, tandis que les violons tissaient des guirlandes mélodiques d’une délicatesse exquise. Les bois, notamment les flûtes et hautbois, ont apporté des teintes pastorales ou douloureuses, ponctuant le drame de leurs interventions comme des soupirs ou des cris. L’ensemble, d’une homogénéité rare, a suivi les moindres inflexions du chef, créant une symbiose parfaite entre la fosse et les voix.
Ce fut, sans conteste, une interprétation qui restera dans les mémoires comme un grand moment de musique sacrée, où la théâtralité la plus sobre le disputait à la plus pure émotion. Les forces chorales de Gli Angeli Genève, impérieuses et tranchantes, ont su incarner avec une force inouïe la violence de la foule réclamant la crucifixion, tandis que les interventions solistes, posées comme des îlots de méditation, ont offert des moments de grâce absolue. Et lorsque, dans l’air final, la basse a laissé résonner le dernier accord, le silence qui a suivi, épais et vibrant, a été la plus belle des acclamations. Un adieu magistral de François Delagoutte, et une promesse pour les années à venir…
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CRITIQUE, festival. 26e Rencontres Musicales de VEZELAY (Basilique Ste-Marie-Madeleine), le 23 août 2026. BACH : Passion selon St-Jean. Gli Angeli Genève, Stephan MacLeod (direction). Crédit photographique (c) Vincent Arbelet







