mardi 13 octobre 2026

CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre de la Ville, le 28 février 2026. ONBASHIRA DIPTYCH (« Skid » & « Thr(o)ugh ») par Damien Jalet et le Ballet du Grand-Théâtre de Genève

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Il y a des spectacles qui vous laissent sans voix, le souffle coupé par l’audace et la beauté de ce qui se joue sous vos yeux. La soirée du 28 février 2026 au Théâtre de la Ville a été de celles-là. Damien Jalet, ce chorégraphe belge qui ne cesse de repousser les frontières de la danse, présentait « Onbashira Diptych », un diptyque saisissant réunissant « Skid » et « Thr(o)ugh, interprété avec une virtuosité confondante par le Ballet du Grand Théâtre de Genève.

 

L’artiste, que nous avons eu tant de fois l’occasion de saluer dans ces mêmes colonne pour ses collaborations mémorables avec le Grand-Théâtre de Genève, signe ici une œuvre d’une grande puissance. Ces deux pièces puisent leur source dans le rituel ancestral japonais d’Onbashira, où des hommes chevauchent d’immenses troncs d’arbres en dévalant les pentes escarpées des montagnes. Un rituel de bravoure et de dépassement de soi dont Jalet s’empare pour nous offrir deux explorations radicalement différentes du danger, de l’équilibre et de la résilience.

Skid (qui signifie « dérapage » en anglais) s’ouvre sur un dispositif scénographique qui prend immédiatement le spectateur à la gorge : un immense plateau incliné à 34 degrés, véritable défi lancé aux danseurs. Sur cette pente blanche, imaginée avec les plasticiens Jim Hodges et Carlos Marques Da Cruz, la gravité n’est plus une alliée mais une adversaire constante. Les corps se laissent tomber, glissent, s’effondrent. Les chutes ont la brutalité de la mort, la soudaineté d’un corps qui cède, parfois jusque dans la fosse d’orchestre. Mais peu à peu, une métamorphose s’opère. Face à l’appel du vide, l’instinct collectif surgit. Des alliances se nouent, une cordée humaine se forme. Les danseurs, d’abord vêtus de costumes de ville, endossent des combinaisons noires et deviennent comme des guerriers, presque des samouraïs, inventant des stratégies pour contrer la chute.

 

 

Sur la musique électroacoustique de Christian Fennesz – un fascinant remix des symphonies de Gustav Mahler – les corps oscillent entre abandon et résistance, accélération et ralentissement. L’immobilité est tout simplement impossible sur ce plan incliné qui transforme chaque mouvement en combat. Et puis vient l’image finale, d’une beauté poignante : un corps nu, fragile, tente de gravir la montagne. Comme sorti d’un cocon, il renaît sous nos yeux, vacille, se redresse et recommence. Dans Skid, la chute n’est pas une fin, mais une prise de conscience. En tombant, on apprend à renaître.

Si Skid explore le déséquilibre dans la verticalité, Thr(o)ugh l’aborde dans l’horizontalité, avec un dispositif encore plus spectaculaire : un cylindre mobile géant qui évoque à la fois le tronc d’arbre du rituel Onbashira et un tunnel, un passage entre deux mondes. La création de Thr(o)ugh porte une histoire singulière, qui lui confère une profondeur bouleversante. Damien Jalet a été témoin direct des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, alors qu’il se trouvait rue de Charonne. Cette expérience traumatique, impossible à mettre en mots, il l’a articulée par le corps, transformant ce vertige en matière chorégraphique. Le cylindre tournant devient alors le lieu de toutes les menaces, où l’immobilité est synonyme de mort. Les danseurs, à la fois mannequins de crash-test et figures fantomatiques, se meuvent dans ce chaos, entre contrôle et déraillement.

 

 

Les costumes de Jean-Paul Lespagnard, qui se déchirent et se brûlent au fil de la pièce, portent les traces physiques de cette expérience intense. Mais jamais le spectacle ne sombre dans le pathos. Au contraire, Thr(o)ugh célèbre la vie envers et contre tout. Telle une catharsis, le chorégraphe apprivoise des images indélébiles pour éclairer d’un jour nouveau le souvenir le plus sombre de sa vie. La fin de la pièce, apaisée, ouvre sur un espace de réconfort où la relation physique aux autres est le seul rempart contre le chaos.

Ce qui frappe d’abord dans ces deux pièces, c’est l’engagement total des danseurs du Ballet du Grand Théâtre de Genève. Leur performance est exceptionnelle : ils évoluent sur des dispositifs qui défient l’entendement, risquant à chaque instant la chute ou l’écrasement, et pourtant ils dansent avec une maîtrise et une grâce qui forcent l’admiration. Leur capacité à lutter avec des forces qui les dépassent tout en créant de la beauté est tout simplement renversante.

On retrouve ici la patte de Damien Jalet, cet artiste qui, de Vessel à Planet (wanderer), n’a cessé de confronter le mouvement aux éléments, à la nature, aux matières. Mais avec Onbashira Diptych, il pousse sa recherche encore plus loin, dans une confrontation directe avec le danger réel. Les spectacles sont des rituels, et les rituels ont une fonction : celle de nous transformer. On ressort de cette soirée K.O., mais régénéré, comme si on avait nous-mêmes traversé l’épreuve et trouvé, au bout du vertige, une forme d’apaisement. Et le chorégraphe belge, une fois de plus, confirme qu’il est bien l’un des chorégraphes les plus audacieux et les plus essentiels de son époque, un alchimiste du mouvement capable de transformer la douleur en beauté, la chute en renaissance.

 

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CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre de la Ville, le 28 février 2026 .« ONBASHIRA DIPTYCH Skid » & « Thr(o)ugh » par Damien Jalet et le Ballet du Grand-Théâtre de Genève. Crédit photographique (c) Gregory Batardon

 

 

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