jeudi 22 octobre 2026

CRITIQUE, danse. AIX-EN-PROVENCE, Grand-Théâtre de Provence, le 27 février 2019. « The Great Tamer » par Dimitris PAPAOIANNOU

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Après avoir fait le tour du monde et suscité l’enthousiasme des publics new-yorkais, londoniens ou parisiens, The Great Tamer de Dimitris Papaioannou a posé ses valises au Grand-Théâtre de Provence d’Aix, pour une représentation qui restera comme l’un des grands moments de la saison 2018/2019.

 

Au lever du rideau, un homme en costume, seul sur une scène recouverte de larges panneaux gris, se dévêt avec une lenteur cérémonielle avant de s’allonger, offert et vulnérable. Ce qui s’ensuit relève déjà du pur théâtre visuel : un second interprète le recouvre d’un drap blanc, un troisième soulève une plaque du sol et la laisse retomber, le courant d’air ainsi créé soulevant le voile qui protège le corps nu. Et ce geste de dévoilement, repris en une litanie obstinée, installe d’emblée le motif central de l’œuvre : la vie humaine comme un perpétuel jeu de dissimulation et de révélation, où l’histoire, en recouvrant les traces du passé, ne les efface jamais tout à fait.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la puissance évocatrice d’un spectacle qui semble suspendre les lois du temps et de la logique. Sur la mélodie lancinante et déconstruite du Beau Danube bleu de Johann Strauss, revisitée par Stéphanos Droussiotis, les tableaux s’enchaînent dans une cohérence onirique. La scénographie signée Tina Tzoka, véritable héroïne de la soirée, se révèle être un terrain de fouilles archéologiques intérieures : les panneaux s’ouvrent, dévoilant tour à tour une jambe, un bras, un torse qui s’animent pour recomposer des corps hybrides, des créatures qui titubent entre deux mondes.

La culture européenne est convoquée avec une intelligence jubilatoire. Une évocation saisissante de La Leçon d’anatomie de Rembrandt vire soudain au festin cannibale, tandis que des allusions à la Grèce antique – un Narcisse jouant avec son reflet, le mythe d’Orphée et d’Eurydice – traversent la pièce comme des échos lointains. Papaioannou, formé aux arts visuels, manie la référence savante avec une légèreté qui désamorce toute prétention, préférant la poésie à l’érudition gratuite.

 

 

Les dix interprètes, danseurs et circassiens de l’absurde, déploient une virtuosité physique stupéfiante au service d’une esthétique de la métamorphose. On les voit former un être unique fait de membres disparates – ici un torse féminin prolongé par des jambes d’hommes, là un corps qui explose en plusieurs parties rampant chacune de son côté. L’acrobatie se fait langage, le cirque se fait philosophie. Parmi les moments d’anthologie, le public aixois a retenu son souffle devant la scène de l’astronaute dont la respiration amplifiée déchire le silence, avant qu’elle ne fouille le sol pour en extraire un corps nu, telle une naissance inversée. Ou encore, ce saisissant tableau final où une pluie de flèches dorées transperce le plateau, se transformant en un champ de blé ondoyant sous les yeux médusés des spectateurs, avant de révéler un squelette que les danseurs exhument comme ultime témoignage de notre condition mortelle.

The Great Tamer dure cent minutes sans entracte. Cent minutes d’une lenteur assumée, qui finit par devenir une expérience méditative autant que spectaculaire. Car si l’œuvre est hantée par la mort – ces corps enfouis, ce squelette final – elle est aussi, paradoxalement, une vibrante célébration de la vie. Le spectacle s’achève sur un homme soufflant sur une feuille d’aluminium pour la maintenir en l’air, fragile métaphore d’un souffle vital que l’art s’emploie à perpétuer.

Avec The Great Tamer, Dimitris Papaioannou prpopose au public un voyage dans les limbes de notre humanité, où l’humour côtoie la mélancolie, où le grotesque frôle le sublime. 

 

 

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CRITIQUE, danse. AIX-EN-PROVENCE, Grand-Théâtre de Provence, le 27 février 2019. « The Great Tamer » par Dimitris PAPAOIANNOU. Crédit photographique (c) Julian Mommert

 

 

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