Après l’éblouissement de la veille, le Cap Ferret Music Festival récidivait ce 7 juillet avec une soirée qui restera dans la mémoires des ferret-capiens comme l’une des plus singulières et des plus généreuses aussi. Le cadre déjà somptueux – la Place Ubeda, les pieds presque dans l’eau, avec Arcachon qui scintille de l’autre côté du bassin – semblait encore plus irréel sous la lumière dorée du crépuscule. L’air iodé, la brise légère, et cette communion entre la musique et un paysage à couper le souffle : le festival, une fois de plus, tenait toutes ses promesses.
Mais ce soir, le voyage ne fut pas seulement géographique par la vue, il le fut surtout par les oreilles. Car le programme, audacieux et magnifiquement tissé, nous a emmenés de l’Europe romantique à l’Argentine de Piazzolla, en passant par l’Espagne impressionniste, avant un détour par l’Afrique et les diasporas en première partie. Une soirée sous le signe de la diversité et de la virtuosité !
C’est la pianiste britannico-roumano-nigériane Rebecca Omordian, établie à Londres, qui ouvrit le bal avec un récital qu’elle a intitulé African Pianism. Un nom programmatique qui ne ment pas : pendant près d’une heure, elle a fait résonner les rythmes, les danses et les mélodies d’un continent trop souvent oublié des scènes classiques occidentales. Avec une technique souveraine et un engagement viscéral, elle a donné vie à des œuvres d’une richesse rythmique exceptionnelle. Dès les Egun Variations d’Ayo Bankole, on fut saisi par l’énergie tellurique, un dialogue entre tradition et modernité. Les Igbo Dances de Christian Onyeji étaient d’une vitalité contagieuse, tandis que le Nocturne de Nabil Benabdeljalil apportait une parenthèse d’une douceur envoûtante, presque mystique. Puis vint Soirée au Hoggar de Salim Dada, véritable tableau sonore du désert, avant l’Elilta de Girma Yifrashewa, pièce d’une beauté mélancolique et lumineuse. Les Studies in African Rhythms de Fred Onovwerosuoke furent un tour de force polyrythmique, et enfin la Fantasie nègre de Florence Price clôtura cette première partie en apothéose : une œuvre puissante, lyrique, profondément émouvante, portée par le jeu flamboyant d’Omordian, qui mêlait clarté bachienne et fougue blues. Un récital magnétique, qui a prouvé que le piano est un véritable vecteur d’identités et de mémoires.
Après un entracte sur le rivage (et quelques péripéties d’éclairages…), les regards se tournèrent vers le duo de la soirée : le Duo Mousaïon, composé de la Russe Maria Esaulova et de l’Arménien Narek Galoyan. Habitués à jouer ensemble, leur complicité était telle que les deux pianistes n’ont semblé faire plus qu’un, un seul souffle, un seul cœur. Le programme débuta avec l’Andante et Allegro brillant de Félix Mendelssohn, pièce d’une élégance pétillante, jouée avec un équilibre parfait, où la clarté du chant et la virtuosité s’entrelacent dans une joie communicative. Puis vint Histoire du Tango d’Astor Piazzolla, dans sa version à quatre mains. Les quatre mouvements – Bordel 1900, Café 1930, Nightclub 1960, Concert d’aujourd’hui – furent un véritable voyage temporel. Galoyan et Esaulova y insufflèrent une sensualité et un rythme irrésistibles, faisant virevolter les tangos dans l’air marin, avec des accents tantôt nostalgiques, tantôt endiablés. Mais le clou du concert fut sans conteste la Rhapsodie espagnole de Maurice Ravel. Rarement cette œuvre n’aura sonné avec autant de couleurs et de raffinement. Le Prélude à la nuit fut d’un mystère envoûtant, la Malagueña d’une fièvre andalouse, la Habanera d’un érotisme feutré, et la Feria d’une frénésie joyeuse, magistralement rendue par les deux pianistes qui semblaient improviser dans un même élan.
Face à l’enthousiasme d’un public sous le charme, le duo leur offrit – en guise de premier bis -, un moment de pure poésie marine avec En bateau de Claude Debussy, extrait de la Petite Suite. Quel choix plus parfait pour rendre hommage à ce festival et à ce bassin d’Arcachon qui s’étendait, calme et miroitant, sous nos yeux émerveillés ? Les arpèges légers, ondoyants, presque caressants, joués avec une transparence et une douceur infinies par Esaulova et Galoyan, firent naître un frisson collectif, tandis que l’on entendait le clapotis des vagues, et l’on voyait le balancement d’une multitude de bateaux à l’horizon – la mer et la musique ne faisaient plus qu’un, dans une osmose si parfaite que le temps sembla suspendre son vol. Mais la plus belle surprise était à venir : une jeune instrumentiste de l’Académie du Festival, l’Ukrainienne Svetlana Moskalenko, vint rejoindre les deux artistes pour une pièce à six mains, et interpréter ensemble la célèbre Romance de Rachmaninov. Ce moment de grâce, d’une rare tendresse, vit les trois pianistes s’entrelacer sur un seul clavier, créant une harmonie pleine et généreuse, comme un symbole de transmission et de partage.
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CRITIQUE, festival. 16ème CAP FERRET MUSIC FESTIVAL, Place Ubeda, le 7 juillet 2026. DUO MOUSEION / Rebecca OMORDIA . Crédit photographique (c) Laurent Wangermez




