Sur la scène de l’Opéra Berlioz, le 43e Festival Montpellier Danse s’ouvrait en apothéose avec un triptyque signé Angelin Preljocaj : « Annonciation », « Torpeur » et « Noces ». Le public, conquis, a pu assister à une véritable démonstration de la puissance créatrice du chorégraphe, qui a orchestré un dialogue saisissant entre deux anciennes de ses œuvres, et sa dernière création mondiale, « Torpeur« .
L’ouverture avec « Annonciation », ce bijou de 1995, a d’emblée planté le décor d’une spiritualité charnelle. Dans un écrin de lumière rougeoyante, les deux interprètes, Verity Jacobsen et Mirea Delogu, ont transcendé le thème sacré. La danse, d’une précision millimétrée, explore l’étonnement, le doute et l’acceptation de la Vierge face à l’autorité solennelle de l’Archange. Plus qu’une simple annonce, Preljocaj suggère la conception, transformant un moment de dévotion en une étreinte d’une sensualité troublante, où le sacré et le profane s’entrelacent.
La création mondiale, « Torpeur », a incarné un saisissant changement de cap. Après un démarrage sur des rythmes endiablés et des lignes d’une virtuosité époustouflante, rappelant l’énergie de la post-modern dance, la pièce a pris le temps de s’alanguir. Les douze danseurs, d’abord en mouvements frénétiques, ont ralenti le tempo pour explorer le toucher, la relation à l’autre et un temps étiré. Sur la scène, les corps se sont enchevêtrés en une fresque kaléidoscopique, faite de portés, de frôlements et de lenteur. C’est une grammaire de l’abandon, une « torpeur » qui n’est pas une sidération mais une suspension dans un espace-temps où la sensualité est reine.
Enfin, c’est « Noces », une pièce datant de 1989, qui a emporté la soirée avec une férocité intacte Sur la musique percutante de Stravinsky, Preljocaj dépouille le mariage slave de tout folklore pour en révéler la violence. Sur des bancs d’école, cinq garçons en cravate et cinq filles en robes de velours se livrent à un combat rituel où la mariée est une monnaie d’échange. La chorégraphie, athlétique et incisive, met en scène une lutte de pouvoir où les femmes, loin d’être soumises, font face à leur destin avec une rage et une combativité bouleversantes. L’image des mariées de chiffon, jetées en l’air ou suspendues, résonne avec une puissance saisissante dans notre époque.
En confrontant ces trois œuvres, Angelin Preljocaj a offert au public une réflexion profonde sur le temps et la mémoire de la danse. « Noces » et « Annonciation » n’avaient rien de vieux, elles vibraient au contraire d’une énergie nouvelle, comme une preuve que son répertoire est résolument vivant. Torpeur, en s’insérant entre ces deux piliers, apparaît comme le chaînon manquant, une œuvre sensible qui explore les zones d’ombre du désir et de la communauté. Cette programmation, pensée en écho, a permis de mesurer l’étendue d’un génie qui, des années 80 à aujourd’hui, n’a cessé de réinventer le langage du corps pour raconter le monde.
______________________________________________
CRITIQUE, festival. 43ème festival « Montpellier Danse ». MONTPELLIER, Opéra Berlioz, le 20 juin 2023. « Annonciation », « Torpeur » (Création Mondiale) et « Noces » par Angelin PRELJOCAJ. Crédit photographique (c) J.C. Carbonne







