Qui a dit que la musique classique était poussiéreuse ? Ceux qui ont eu la chance d’assister au concert de musique de chambre du 6 juillet, dans le cadre de la 16e édition du Cap Ferret Music Festival, en ont eu pour leurs frais, et leur soirée restera gravée dans les mémoires comme un moment d’émotion pure, bercé par les éléments.
Pendant une semaine, du 4 au 11 juillet cette année, ce festival unique, toujours porté avec un professionnalisme et une passion intactes par sa directrice artistique, la pianiste Hélène Berger (également présidente du Concours Bellan), transforme les lieux les plus extraordinaires de la Presqu’île du Cap Ferret en écrins pour la musique de chambre. Églises, chapelles, et surtout, les sublimes plages qui bordent le Bassin d’Arcachon le long des 23 kilomètres du Cap Ferret. Ce soir-là, c’est sur la Plage de la Conche que le public, venu de toute la région et bien au-delà, s’est rassemblé en un arc de cercle intimiste. Un parterre de mélomanes, privilégiés, avait devant lui un spectacle à couper le souffle : le piano à queue, posé sur une estrade au-dessus du sable, faisait face au Bassin et à la silhouette majestueuse de la Dune du Pyla, que l’on pouvait admirer des deux côtés des artistes. Une vue à 360 degrés, avec la marée montante venant lécher le rivage et le soleil qui, en se couchant, peignait le ciel de couleurs flamboyantes avant de laisser place à une nuit noire étoilée. Ce cadre magique était déjà, en soi, un concert. Mais la musique n’a pas tardé à prendre le relais, et quelle musique ! C’est le fabuleux Trio Lyatoshynsky qui avait l’honneur de la soirée. Formé en 2019, cet ensemble est aujourd’hui considéré comme l’un des trios avec piano les plus importants d’Europe. Composé de trois solistes d’exception – le violoniste ukraino-autrichien Mykhaylo Zakharov, le pianiste ukraino-allemand Artem Yasinskyy et la violoncelliste polonaise Susanne Szambelan -, le trio a livré une interprétation magistrale de trois ouvrages-phares de leur répertoire.
Avant chaque morceau, notre confrère journaliste Stéphane Friedrich, ancien rédacteur en chef de feu « Pianiste Magazine« , a pris la parole pour présenter les œuvres avec un humour et une passion aussi ludiques que didactiques, rendant l’expérience accessible à tous. C’est avec un enthousiasme communicatif qu’il a ainsi introduit la première œuvre : le Trio n°1 de Johannes Brahms, une pièce d’une profondeur romantique que le trio a su rendre tour à tour fougueuse et d’une douceur infinie. Cette œuvre, écrite par un Brahms de 20 ans, est une fresque romantique d’une ampleur symphonique. Elle exige une endurance physique et une maturité émotionnelle rares, car elle alterne des élans passionnés et des méditations introspectives, et le trio a choisi de jouer sur les contrastes extrêmes, sublimés par l’acoustique ouverte de la plage. Mykhaylo Zakharov (au violon) a débuté avec un pianissimo fébrile, d’une fragilité presque humaine, comme un murmure porté par le vent marin. Son vibrato, large et charnel, a donné au premier thème une noblesse poignante. Dans les passages en fortissimo, son archet a attaqué la corde avec une vigueur rugueuse, rappelant les embruns, sans jamais devenir criard – une maîtrise absolue du timbre. Susanne Szambelan (au violoncelle) a été le socle émotionnel du trio. Dans le célèbre second mouvement (Adagio), son jeu était d’une densité lyrique renversante. Elle a façonné des phrases longues comme des vagues, avec des glissandi subtils qui semblaient caresser les notes, créant une texture sonore veloutée. Quand elle reprenait le thème principal, on entendait une douleur contenue, une mélancolie qui se mêlait à la vue de la Dune du Pyla. Artem Yasinskyy (au piano) n’a pas été un simple accompagnateur, mais un orchestre à lui seul. Face à la mer montante, son jeu dans les arpèges du développement était torrentiel. Pourtant, dans les échanges contrapuntiques, il a fait preuve d’une clarté cristalline, chaque note de la main gauche répondant à la droite avec une précision d’orfèvre. Sa capacité à passer d’une puissance de clavier quasi orchestrale à des touches perlées, légères comme des gouttes d’eau, a stupéfié le public. La fin, pianissimo évanescent, s’est fondue dans le bruit lointain du ressac : un moment de temps suspendu.
Puis vint moment fort de la soirée, car le trio a interprété le 2ème Trio de Borys Lyatoshynsky, compositeur ukrainien dont l’ensemble porte fièrement le nom. Ce fut une véritable plongée dans l’âme musicale ukrainienne, un hommage vibrant et sincère à un héritage culturel riche et puissant, qui mériterait enfin de sortir de l’ombre tant sa musique s’avère prodigieuse. De fait, louvrage est d’une complexité rythmique et harmonique redoutable, mêlant le folklore ukrainien à un langage post-romantique très moderne. C’est une musique qui « parle », qui raconte les steppes, les plaines et les drames de l’âme slave. Et c’est ici que les origines ukrainiennes et polonaises des trois musiciens ont pris tout leur sens. Ce fut un hommage charnel à leur terre natale (ou voisine). Mykhaylo Zakharov a déployé des sonorités presque « vocales ». Dans les thèmes mélancoliques, son violon imitait le chant de la colombe (un ornement typique de la musique populaire ukrainienne), avec des intervalles de seconde augmentée joués avec une acidité délibérée, créant une saveur douce-amère. Ses attaques sèches dans les passages rythmiques évoquaient les danses hopak. Susanne Szambelan a été saisissante de puissance tragique. Le violoncelle, ici, n’était pas consolateur mais prophétique. Dans les accords graves et dissonants, elle a sculpté des sons presque « crachés » par l’archet, avec une pression qui faisait gronder les cordes graves, évoquant l’oppression et la résilience. Son col legno (frappé avec le bois de l’archet) a apporté des bruits de percussion inouïs, dialoguant avec le bruit des vagues. Artem Yasinskyy s’est révélé en architecte. Face à la complexité polyphonique de la partition, il a distribué les voix avec une lisibilité impressionnante : la main droite hurlait des mélodies rageuses pendant que la gauche martelait des ostinati hypnotiques, rappelant le trembita (cor des Carpates). Il a utilisé la pédale de résonance avec une économie rare, pour éviter la bouillie sonore, laissant les harmoniques vibrer dans l’air humide du soir. L’interprétation des trois amis a transcendé la simple performance : c’était un témoignage. Devant la Dune, ces accents slaves résonnaient comme un cri de liberté et de beauté, rendant l’auditoire silencieux, presque en état de recueillement.
Pour finir en apothéose, le trio s’est emparé des « Cuatro Estaciones Porteñas » d’Astor Piazzolla, dans l’arrangement pour trio de José Bragato. Passer du drame slave à l’énergie sensuelle du tango argentin est un tour de force. Piazzolla, c’est le rythme, la provocation et l’improvisation. L’arrangement de Bragato ajoute des effets de glissando et des percussions sur les instruments, demandant un lâcher-prise total. La plage s’est alors transformée en milonga au clair de lune. Dans le premier mouvement, Primavera Porteña (Printemps), Artem Yasinskyy a lancé le mouvement avec des accords syncopés, presque agressifs, aux accents jazzy. Son toucher est devenu sec et percutant, comme des castagnettes. Susanne Szambelan a répondu avec des pizzicati vifs et espiègles, tandis que Mykhaylo Zakharov faisait chanter son violon avec des glissandi langoureux, imitant les chanteurs de tango. Ensuite, Verano Porteño (Été) est le mouvement de la passion brute. Le violon de Zakharov a déchiré l’air avec des trilles stridents et des accords doubles furieux, tandis que le piano de Yasinskyy martelait des rythmes de bandonéon avec une virtuosité époustouflante, ses doigts survolant le clavier dans des gammes ascendantes vertigineuses. Le violoncelle de Szambellan, dans les passages lents, a joué des notes tenues avec un vibrato intense, créant une tension érotique palpable. Otoño Porteño (Automne) s’est transformée en mélancolie envoûtante. Les trois musiciens ont joué sul tasto (archet près de la touche) pour un son plus doux, plus feutré, qui se confondait avec la brise nocturne. Le dialogue entre le piano (notes répétées comme des gouttes de pluie) et le violoncelle (phrases longues et plaintives) était d’une tendresse infinie. Enfin, Invierno Porteño (Hiver) s’est emballé dans un fugato frénétique. Le public a vu les archers voler et les doigts d’Artem Yasinskyy danser un véritable feu d’artifice. Le point d’orgue final, un accord commun frappé de manière fulgurante, a fusé comme une étoile filante dans la nuit noire, suivi de trois secondes de silence abyssal… avant une explosion d’applaudissements!







