vendredi 2 octobre 2026

CRITIQUE, festival. 45ème festival Montpellier Danse. MONTPELLIER, Opéra Berlioz, le 25 juin 2025. Crystal Pite / Simon McBurney : « Figures in extinction » par le Nederlands Dans Theater

A lire aussi
Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
image_pdfTélécharger (.pdf)

Une claque. C’est le mot qui revient, inévitable, en sortant de l’Opéra Berlioz. Et pourtant, il semble bien faible face à ce que Crystal Pite, Simon McBurney et les 23 interprètes virtuoses du Nederlands Dans Theater viennent de déployer sur la scène du 45e Festival Montpellier Danse. Avec Figures in Extinction, ils ont créé ensemble un manifeste saisissant pour notre époque, un triptyque qui vous prend aux tripes et ne vous lâche plus.

 

On est happé d’emblée. Le premier volet, The List, est une élégie funèbre d’une beauté à couper le souffle. Face à la liste interminable des espèces disparues – le bouquetin des Pyrénées, le guépard asiatique, la mer d’Aral… – les corps des danseurs se métamorphosent. Les bras deviennent des cornes immenses, les dos se courbent en vagues de poissons, les gestes esquissent le frémissement d’une orchidée ou d’un glacier qui se disloque. Ce n’est pas une simple imitation, c’est de la poésie pure, une incarnation magnifique et bouleversante de ce que nous sommes en train de perdre. La scénographie, la lumière crépusculaire de Tom Visser et la bande-son immersive, entre voix d’enfant et bruit du monde, créent un sentiment d’urgence et une beauté crépusculaire absolue.

Puis, brutalement, le ton change. Le deuxième acte, But then you come to the humans, est un électrochoc. Adieu la nature, place à l’aliénation moderne. Des silhouettes en costumes-cravates, figées, les yeux rivés sur la lumière bleue de leurs téléphones. La pièce devient alors une satire féroce de notre hyper-connectivité. Une voix off, cliniquement, dissèque notre dépendance numérique, tandis que les danseurs, avec une précision implacable, incarnent la frénésie absurde des réseaux sociaux, la déconnexion au sein même de la connexion, jusqu’à une dissection de l’être humain lui-même. Ce passage, dense et intellectuel, peut déstabiliser, mais sa force satirique est indéniable.

 

 

Requiem, le dernier volet, est peut-être le plus poignant. La fresque s’achève sur une méditation profonde autour de la mort. Dans une chambre d’hôpital, on voit la famille en deuil. La danse se fait plus grave, plus lente, elle interroge le passage, la mémoire, la place des morts parmi les vivants. Les images sont puissantes, presque sacrificielles, et la chorégraphie, en s’affranchissant de l’excès de textes des parties précédentes, touche à une forme de grâce et de mélancolie universelle 

Oui, certains diront que ce deuxième acte est bavard, que le propos philosophique de Simon McBurney éclipse parfois la danse. Mais c’est peut-être là la force de ce spectacle hors normes : il ne se contente pas de danser la fin du monde, il nous l’explique, nous la fait ressentir, nous confronte à notre propre rôle, à la fois fossoyeur et victime. C’est dense, complexe, parfois déroutant, mais jamais vain. Figures in Extinction est une œuvre nécessaire, une gifle philosophique et une expérience esthétique d’une intensité rare. Le Nederlands Dans Theater, dans un état de grâce, et ses deux maîtres-artisans signent un spectacle qui restera comme l’un des grands moments du festival occitan, et même de toute cette décennie. Une standing ovation, amplement méritée, est venu couronner ce cri d’alarme artistique d’une beauté inouïe.

 

 

________________________________________

CRITIQUE, festival. 45ème festival « Montpellier Danse ». MONTPELLIER, Opéra Berlioz, le 25 juin 2025. Crystal Pite / Simon McBurney : « Figures in extinction » par le Nederlands Dans Theater. Crédit photographique (c) Dtoits réservés

 

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

CRITIQUE, opéra. LONDRES, Royal Opera House, le 1er octobre 2026. WAGNER : Parsifal. S. de Barbeyrac, E. Gubanova, C. Gerhaher, B. Sherratt, M. Stone…...

La nouvelle production de Parsifal de Richard Wagner, présentée au Royal Opera House de Londres du 1er au 17 octobre...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img