Dans le cadre sobre et précieux de l’Auditorium du Conservatoire Darius Milhaud, le 13e festival d’Aix-en-Provence offrait l’une de ses soirées les plus attendues : le récital de la pianiste moscovite Yulianna Andeeva. Attendue, l’artiste l’était, mais elle a dépassé toute attente pour livrer un moment de musique d’une intensité rare, gravé dans les mémoires comme un événement.
Dés la première pièce, la Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur de J. S. Bach, le ton est donné : Andeeva ne « joue » pas Bach, elle le respire… et le déploie dans un équilibre vertigineux entre rigueur architecturale et liberté du geste. Le chromatisme tourmenté de la fantaisie s’est élevé avec une éloquence presque théâtrale, avant que la fugue ne s’impose comme une cathédrale de voix entrelacées. D’une clarté sans sécheresse, son toucher a su rendre hommage à l’orgue, tout en restant infiniment pianistique.
Puis vint le choc Franz Liszt. Programmer ces œuvres de la dernière manière – Bagatelle sans tonalité, Csárdás macabre, Unstern ! – relève d’une audace que peu de pianistes osent. Andeeva, elle, y plonge comme en eaux troubles. La Bagatelle a claqué comme une énigme moderniste, prophétique, avec des accents qui semblaient annoncer le XXe siècle le plus radical. Le Csárdás macabre a déchaîné une danse grotesque et virtuose, où l’ironie noire le disputait à la transe. Quant à Unstern ! – Sinistre, l’atmosphère glacée, ces accords suspendus dans le vide, ces réminiscences funèbres : Andeeva a su créer un espace-temps suspendu, presque insoutenable, avant de nous offrir, en contrepoint lumineux, la Légende de Saint François de Paule marchant sur les flots. Là, son jeu s’est fait liquide, incandescent, avec des vagues perlées sous les doigts – un véritable miracle de toucher, comme si le piano lui-même s’élevait au-dessus de l’abîme.
Après l’entracte, autre univers, autre défi : les 24 Préludes op. 28 de Frédéric Chopin, Beaucoup les jouent comme une collection de miniatures. Yulianna Andeeva en a fait un seul et même souffle, un arc tragique allant de l’éclair en ré majeur à la marche funèbre du si mineur final. Chaque prélude a trouvé son caractère propre, sans jamais briser la continuité secrète de l’œuvre. On retiendra la tendresse désolée du mi mineur, la rage contenue du sol mineur, l’extase lumineuse du ré bémol majeur, et surtout cette façon unique de faire chanter la ligne mélodique comme un violoncelle dans les pages les plus lentes. Le public, suspendu, n’a osé applaudir qu’après le dernier accord, tombé comme une pierre dans l’eau noire.
____________________________________________
CRITIQUE, festival. 13e Festival de Pâques d’Aix-en-Provence (Conservatoire Darius Milhaud), le 30 mars 2026. Récital de Yulianna ANDEEVA (piano). Crédit photographique (c) Caroline Doutre





