mercredi 23 septembre 2026

CRITIQUE, opéra (en version concertante). PARIS, Auditorium de Radio France, le 20 février 2026. HONNEGER : Jeanne d’Arc au bûcher. Judith Chemla (Jeanne) ; Maîtrise, Choeur et Orchestre Philharmonique de Radio France, Alan Gilbert (direction)

A lire aussi
image_pdfTélécharger (.pdf)

Ce vendredi 20 février, l’Auditorium de Radio-France  a accueilli un drame sacré : « Jeanne d’Arc au Bûcher » d’Arthur Honegger (1892-1955). La configuration des lieux s’y prête plus qu’aucune autre salle de concert : dans cet auditorium, le public entoure la scène et enserre, en quelque sorte, les nombreux intervenants. Appelons-les plus justement les « acteurs », car cette soirée a des airs de cérémonie : on y célèbre le martyre de Jeanne d’Arc.

 

Mais l’ouvrage d’Arthur Honegger et de Paul Claudel (1868-1955) a également une dimension profane. Avec, à certains moments, sa truculence parodique. Notamment quand la Cour des Bêtes, présidée par le « Cochon » (« Porcus », ce nom bien sûr ne vous est pas inconnu) fait le procès de « Jeanne »… Fruit de la collaboration de ces deux grands créateurs du XXème siècle, dont le rapprochement avait été suscité par la danseuse et tragédienne Ida Rubinstein (1888-1960), « Jeanne d’Arc au Bûcher » est créé en Suisse, à Bâle, le 12 mai 1938 _- et obtient d’emblée un triomphe. D’une durée d’environ une heure quinze, elle se déploie en 11 Scènes et un Prologue. Elle fait appel à une « narratrice », trois « narrateurs » et à plusieurs chanteurs solistes : un ténor, une basse, une contralto et deux sopranos. Outre un orchestre pléthorique (pas moins de huit contrebasses, cinq percussionnistes, trois saxophones, quatre trompettes, autant de trombones, deux pianos, …), l’ouvrage requiert un chœur d’enfants et un chœur d’adultes. Cet effectif imposant entoure littéralement les deux rôles parlés  « Jeanne » et « Frère Dominique » qui, dans la configuration de cette production due à la dramaturge Irène Bonnaud, se tiennent entre le Chœur et l’Orchestre. 

Paul Claudel a construit le livret, en quelque sorte, « à temps renversé » : dès le début de l’ouvrage, « Jeanne » est enchaînée sur le bûcher, à Rouen. De scènes en scènes, elle revient sur sa vie antérieure et les événements qui l’ont jalonné, puis elle rejoint son destin de suppliciée. La langue de Claudel est celle d’un poète ; elle exprime la foi chrétienne dans sa simplicité naïve, courageuse et même téméraire, celle de la martyre. Elle a aussi ses accents de tendresse séraphique, quand la foi de « Jeanne » se fait fragile, parfois désespérée.  

La musique d’Honegger épouse à la lettre les intentions de son librettiste. Elle tisse comme un entrelacs sonore empreint de lyrisme mystique, avec des bribes de plain-chant, mais aussi de religiosité populaire. Si les dialogues parlés font avancer le drame, les parties chantées, quand elles ne sont pas truculentes, ou carrément gouailleuses, se font interrogatives. Mais aussi graves et déchirantes quand elles décrivent la solitude et la détresse de « Jeanne » dans sa solitude face à la mort. Honegger a recours à une orchestration extraordinairement riche et puissante, alternant les sonorités évoquant la période médiévale, notamment le « plain-chant ». Certains épisodes peuvent avoir parfois une dimension onirique. Sans oublier l’éclat lumineux des Scènes finales durant lesquelles sont célébrés la foi et le sacrifice de « Jeanne », quand « Jeanne » – et son épée – ont « troublé l’ordre du Monde » (Scène 11).

La comédienne Judith Chemla est « Jeanne », rôle qui avait été créé par l’initiatrice de cet ouvrage, Ida Rubinstein. Elle incarne véritablement l’héroïne ; elle est bouleversante et réussit le complexe alliage voulu par Claudel, qui fait de ce personnage un être fragile, parfois hésitant, mais aussi terriblement courageux. Son compère, « Frère Dominique » est interprété par le comédien François Chattot qui a  a rondeur, la bienveillance et l’humour de son personnage. Les autres narrateurs – Flannan Obé et Adrien Gamba-Gontard – sont à l’unisson d’une distribution très impliquée et comme heureuse de participer à ce qui s’apparente à une célébration.

Il en est de même des solistes chanteurs. D’abord des sopranos, Keren Motseri et Vanina Santoni, et de la contralto Julie Pasturaud. On accordera une mention spéciale au ténor Julien Behr qui est « Une voix », « le Héraut 1 », « Le Clerc », mais surtout, avec verve, « Porcus », l’infâme cochon (ou Cauchon). Non seulement son chant est un régal, mais il alterne, avec virtuosité, les passages chantés et parlés. Mention également au baryton-basse Damien Pass pour ses interventions dans « Une voix », « Héraut II » et « Un autre paysan ». Comme cela a été rappelé préalablement au concert par Clément Rochefort, ce sont toutes les « Forces » de Radio-France qui ont été mobilisées : la Maîtrise de Radio-France (direction Sofi Jeannin) qui interprète le Chœur d’enfants,  dont certains ont assuré avec bonheur des parties solistes. Mais avant tout, c’est le Chœur de Radio-France (direction Lionel Sow) qui  a livré une interprétation sans faille, principalement le pupitre d’hommes  dont la justesse, la projection, et la diction ont fait merveille.

Enfin, l’Orchestre Philharmonique de Radio France, lui aussi exceptionnel, dans cette partition qui met en valeur l’excellence de ses pupitres, en particulier des vents. Le tout était dirigé par le chef américain Alan Gilbert qui a conféré puissance et homogénéité à l’ensemble. Direction parfois trop martiale, et qui a pu cependant manquer parfois de finesse, de légèreté, de la musicalité nécessaire pour restituer la très grande originalité de cette partition.

En première partie de concert, était donnée une pièce d’une compositrice américaine Chaya Czernowin (née en 1957), intitulée « NO A Lament for the innocent ». Son originalité réside notamment dans le fait qu’elle est écrite pour deux orchestres distincts qui parfois jouent simultanément. L’un dirigé par son chef, Anna Sulkowska-Migon, l’autre par Alan Gilbert. Deux sopranos solistes, chacune étant associée à un orchestre, entonnent des plaintes, des gémissements étouffés, voire des râles qui se terminent par des cris psalmodiés. On reste sceptiques devant cet objet musical, commande de Radio-France, dont c’était la création française…

 

 

______________________________
CRITIQUE, opéra (en version concertante). PARIS, Auditorium de Radio France, le 20 février 2026. HONNEGER : Jeanne d’Arc au bûcher. Judith Chemla (Jeanne) ; Maîtrise, Choeur et Orchestre Philharmonique de Radio France, Alan Gilbert (direction). Crédit photo (c) Marc Portehaut.

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

CRITIQUE, opéra. PARIS, Opéra Bastille. THOMAS : Hamlet. J. Osborn, A. Zaharia, C. Margaine, J. Teitgen… Krzysztof Warlikowski / Michael Schønwandt

Créée en 2023 avec le baryton Ludovic Tézier, la production d’Hamlet d’Ambroise Thomas (1811-1896) revient à l'Opéra Bastille dans...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img