Opéra du Rhin, Franz Schreker, création de Der
Ferne Klang
Compte rendu rédigé par notre envoyé spécial Raphaël Dor
Chaque représentation d’un opéra de Schreker constitue un évènement en soi, et l’Opéra National du Rhin fait preuve une nouvelle fois d’originalité et d’audace pour son 40ème anniversaire.
Le nom barbare de ce compositeur autrichien ne doit pas vous leurrer : l’inconnu revêt parfois de charmants atours. Franz Schreker (1878-1934) fait partie de cette catégorie toujours plus grande de musiciens victimes d’un oubli qu’ils ne méritaient pas. Il se situe, comme Richard Strauss, dans la génération des jeunes viennois hantés par l’ombre de Wagner et qui tentent de répondre aux questions que le maître de Bayreuth a laissées en suspens.
Schreker y répondra d’une manière assez différente de Strauss, mais tous deux peuvent être considérés comme « post-romantiques », « décadents », parfois « symbolistes » ou « expressionnistes » ; et tous deux connurent un immense succès en leur temps. Der Ferne Klang, précisément, fera connaître en 1912 Schreker au grand public, et la critique le désignera comme l’un des plus grands innovateurs de l’opéra allemand. Il deviendra directeur de l’Opéra de Berlin, mais rapidement sa musique semblera passée de mode, malgré toutes ses recherches stylistiques nouvelles. Le national-socialisme achèvera sa réputation et le rangera du côté des artistes juifs « dégénérés » dont les œuvres furent interdites.
Depuis une quinzaine d’années, la musique de Schreker refait surface afin de retrouver la place qu’elle mérite; tous ses opéras bénéficient d’au moins un enregistrement (chez CPO).
Der Ferne Klang (Le Son lointain) est considéré comme le premier chef-d’œuvre de Schreker. L’influence wagnérienne est encore évidente, aussi bien dans le livret – du compositeur – que dans le langage musical. Mais le style de Schreker, cette patte si particulière, se reconnaît immédiatement : une richesse harmonique et contrapuntique rare, des leitmotive envoûtants, des couleurs et textures orchestrales originales, un lyrisme proche des véristes… Toutes ces caractéristiques que l’on retrouvera dans ses chefs-d’œuvre de la maturité comme la Kammersymphonie (1917) ou Die Gezeichneten (1918).
Le livret présente, de façon assez moderne, plusieurs mises en abyme qui font écho à la vie même de Franz Schreker : Fritz, un jeune compositeur à la recherche d’un son mystérieux, est contraint d’abandonner la jeune fille qu’il aime, Grete. Celle-ci sombre alors dans une vie délurée, qui croisera plusieurs fois le chemin de Fritz… Une trame aux allures naturalistes, qui aborde beaucoup de préoccupations de son temps.
D’abord l’héritage wagnérien, avec ce concours de chant à l’acte II qui rappelle assurément Tannhäuser ; mais aussi la découverte de la psychanalyse, avec le récit du rêve de Grete ; l’opéra dans l’opéra à l’acte III, comme le fera Richard Strauss… Et des éléments caractéristiques de l’univers de Schreker, comme le choix d’un compositeur comme personnage principal, qu’il reprendra dans Das Spielwerk und die Prinzessin (1912) et Christophorus (1929), ou bien cette île vénitienne de débauche semblable à celle de Die Gezeichneten.
La création scénique française du Son lointain a été confiée à Stéphane Braunschweig, un habitué du théâtre d’Ibsen et de l’opéra, qui réussit un tour de force. L’attitude face à une œuvre méconnue du public est très particulière, et ne peut se perdre dans un détournement total de l’action. C’est ce qu’évite heureusement Braunschweig, en signant une mise en scène très esthétique, épurée, parfois évocatrice et poétique. Il parvient à donner à chaque scène sa couleur en n’employant que peu de décors (trois différents en tout), parfois combinés ou éclairés différemment. Les rapports humains, qui évoluent entre la violence et la sensualité, sont rendus avec énormément de finesse et de naturel. Le trait n’est jamais grossi.

Côté fosse, l’Orchestre philharmonique de Strasbourg rend parfaitement justice à une partition riche et complexe, même s’il manque sans doute d’un soyeux qui homogénéiserait tous les timbres. Le résultat sonne un peu sec, mais très coloré et bien équilibré. L’expérience de Marko Leontja dans ce type de répertoire lui permet d’insuffler une véritable théâtralité à l’orchestre tout en préservant la limpidité de la musique.
Avec une distribution à l’avenant, cet opéra n’aurait pu être mieux servi. La première à saluer est évidemment Helena Juntunen, dans le rôle de Grete. Sa voix ronde et ample, son timbre solaire, séduisent immédiatement. Son charisme, son jeu sensible achèvent de convaincre. Will Hartmann possède lui aussi un très beau timbre clair, mais les limites de la voix se font parfois entendre, avec des aigus très tirés et une fatigue qui semble vite envahir le chanteur. Mais le rôle de Fritz est incarné avec beaucoup de passion, et il délivre certains des moments les plus émouvants de l’opéra.
Chez les deux amants, de même que chez certains personnages secondaires, il faut noter un allemand superbe, avec une rare précision dans la diction qui rend tout parfaitement intelligible (l’art de la prosodie de Schreker n’y est sans doute pas pour rien). Il ne faut d’ailleurs pas oublier les excellentes performances de Geert Smits, un Comte au timbre superbe, ni celle de Stephen Owen, en Dr Vigelius.
L’œuvre elle-même, pour sa rareté comme sa qualité, mériterait seule le déplacement. Est-il besoin de rajouter que l’interprétation, qu’on pourrait presque qualifier d’idéale, finit de rendre ce spectacle indispensable ? Il reste heureusement plusieurs dates pour les indécis : le 30 octobre à Strasbourg, et les 9 et 11 novembre à la Filature de Mulhouse.
Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 27 octobre 2012. Schreker, Der Ferne Klang. Helena Juntunen, Grete ; Will Hartmann, Fritz ; Martin Snell, Graumann ; Stephen Owen, Dr Vigelius ; Stanislas de Barbeyrac, Le Chevalier ; Geert Smits, Le Comte… Orchestre philharmonique de Strasbourg. Marko Leontja, direction. Stéphane Braunschweig, mise en scène.
Compte rendu rédigé par notre envoyé spécial Raphaël Dor
Illustrations: Alain Kaiser





