Un véritable coup de foudre lyrique a saisi la superbe ville suisse de Fribourg lors des fêtes de fin d’année ! La production internationale de Rusalka d’Antonin Dvořák, fruit d’une collaboration entre le Nouvel Opéra Fribourg, l’Opéra national d’Irlande et l’Opéra Royal de Suède, a offert quatre soirées d’une intensité dramatique et musicale absolue. Portée par la mise en scène visionnaire et résolument contemporaine de Netia Jones, et sous la baguette incandescente du chef Suisse Kaspar Zehnder cette fable sur les sacrifices de l’amour a trouvé une résonance puissante dans notre époque, prouvant que le chef-d’œuvre tchèque n’a pas pris une ride.
Netia Jones – qui signait la mise en scène, la scénographie, les costumes et les nombreuses vidéos – a osé un parti pris audacieux et brillant : transposer le monde aquatique des nymphes dans un paysage industriel souterrain, où le Vodnik veille sur un système de tuyaux, et transformer la sorcière Ježibaba en chirurgienne plastique. Loin d’être un simple artifice, cette transposition illumine le cœur du drame : l’obsession de l’apparence, la transformation de soi pour être aimé, et le coût déchirant du désir. La scénographie, enrichie d’éléments numériques, a créé un espace onirique où le conte de fées s’est mué en une tragédie d’une cruelle modernité.
La distribution a tout simplement rayonné, avec une constellation de voix féminines d’une rare qualité. La soprano Tchèque Kateřina Kněžíková en Rusalka a été une révélation. Son incarnation de la nymphe a allié une vulnérabilité déchirante à une force vocale incroyable. La célèbre « Chanson à la lune » a transcendé le simple air d’opéra pour devenir un cri d’âme d’une pureté cristalline et d’une émotion à couper le souffle. Chaque note, chaque silence de son personnage muet, était chargé d’une expressivité bouleversante. La Princesse étrangère, interprétée avec une autorité glaçante par la mezzo Tchèque Esther Pavlu, a opposé à la fragilité de Rusalka une présence scénique dominatrice et une vocalité d’une puissance et d’une assurance impeccables. Elle a incarné à la perfection la séduction mondaine et cynique face à l’amour naïf. La Ježibaba a endossé par la magnifique mezzo Belge Aurore Daubrun, en chirurgienne tout aussi terrifiante que fascinante, a déployé une voix sombre et manipulatrice qui a ajouté une profondeur troublante à son personnage. Les Nymphes des bois (Lysa Menu, Clara Schmittdt, Cassandre Stornetta) ont apporté leurs timbres unis et envoûtants, tissant la toile de fond magique et mélancolique du drame, tandis qu’aux côtés du solide Garde forestier de Michal Marhold, la jeune Julia Deit-Ferrand a séduit par la pure beauté vocale de son Marmiton.
Si les femmes ont régné, un homme a littéralement ébranlé la scène, le Vodnik interprété par la basse Coréenne Jungrae Noah Kim, avec une prestation tout simplement superlative. Doté d’un instrument vocal d’une noirceur et d’une rondeur prodigieuses, il a donné au « Maître des eaux » une stature tragique et paternelle d’une immense dignité. Ses interventions, portées par un legato parfait et un superbe diction de la langue tchèque, étaient des moments d’une intensité dramatique rare. Sa douleur face au destin de sa fille et ses avertissements solennels résonnaient longtemps après la chute du rideau. De son côté, le jeune ténor canadien Zachary Rioux faisait ses débuts dans le rôle écrasant du Prince. On a senti un artiste au timbre puissant et prometteur, investi dans son personnage. Cependant, la taille héroïque du rôle de Dvořák a parfois semblé représenter un défi : la projection face à l’orchestre a connu quelques aléas, et la ligne de chant a par moments manqué de l’aisance souveraine qu’exige ce personnage tourmenté.
Il n’en fut rien, en revanche, de l’Orchestre de Chambre Fribourgeois et du chef Kaspar Zenhder. Sous sa direction à la fois précise et passionnée, la partition de Dvořák a déployé toutes ses couleurs : des cordes souples et enveloppantes, des cuivres dramatiques à la frappe impeccable, et des bois d’une infinie poésie. La fosse est apparue comme le véritable cœur battant du drame, épousant chaque respiration des chanteurs et amplifiant chaque nuance émotionnelle de la mise en scène.
À l’issue de la représentation, le public fribourgeois, conquis et visiblement ému, a réservé une ovation tonitruante à l’ensemble des artistes. Cette production de Rusalka a confirmé le Nouvel Opéra Fribourg, placé sous la houlette de Leandro Suarez, comme une scène audacieuse et essentielle en Suisse. Après que Stockholm ait eu droit à la primeur, la production partira conquérir Dublin en mars prochain, emportant avec elle l’énergie et le succès rencontrés à Fribourg. Un triomphe artistique que l’on est pas près d’oublier !…
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CRITIQUE, opéra. FRIBOURG, Théâtre de l’Equilibre, le 4 janvier 2026. DVORAK : Rusalka. K. Knezikova, J. N. Kim, Z. Rioux… Netia JONES / Kaspar ZEHNDER. Crédit photographique (c) Nicolas Suarez







