lundi 5 octobre 2026

CRITIQUE, concert. PORTO, Casa da Musica (Sala Suggia), le 5 décembre 2025. WAGNER / HENZE / BRAHMS. Paulo Alvares (piano), Orchestre Symphonique « Casa da Musica » de Porto, Stefan Blunier (direction)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Ce vendredi 5 décembre, la Casa da Música de Porto, cet emblème architectural futuriste conçu par Rem Koolhaas, a une fois de plus offert l’écrin parfait pour une soirée symphonique d’une intensité remarquable. Construite à l’occasion de Porto Capitale Européenne de la Culture en 2001, cette “météorite” de béton blanc et de verre se dresse fièrement sur la Rotunda da Boavista, projetant une lumière nouvelle sur la ville. Son auditorium principal, aux parois de verre ondulé, offre une expérience acoustique d’exception tout en intégrant symboliquement le paysage urbain au spectacle.

 

Mais hier soir, l’ovni architectural n’était pas seulement un décor, il était l’acteur silencieux d’un programme audacieux allant de Wagner à Brahms, sous la direction du chef principal de l’Orchestre Symphonique de Porto, Stefan Blunier. La soirée s’ouvrait en effet sur un diptyque wagnérien fascinant, explorant deux visages du mythe de Tristan et Isolde. D’abord, l’auditoire a pu entendre le Prélude du 3ᵉ Acte de Tristan und Isolde de Richard Wagner, dans lequel Stefan Blunier a su capturer l’essence même du désir et de la mort qui hante l’opéra. L’orchestre a magistralement dépeint la désolation de Tristan mourant, avec un solo de cor anglais d’une profonde mélancolie, qui a su émouvoir la salle, tandis que sans transition ni pause, sur ses derniers accords est venu s’enchaîner l’étonnant Tristan, pour orchestre, piano et bande magnétique (1974) du compositeur allemand Heinz Werner Henze. Dans un contraste saisissant, le pianiste brésilien Paulo Alvares a rejoint alors la phalange portuane pour une plongée expérimentale. Cette œuvre rare crée un dialogue fascinant et parfois troublant entre la puissance symphonique traditionnelle, le jeu pianistique acéré du piano et les textures électroniques de la bande magnétique. Cette interprétation a brillamment mis en lumière la modernité intemporelle du mythe, prouvant que la passion dévastatrice de Tristan peut aussi s’exprimer à travers les langages artistiques du XXᵉ siècle.

La seconde partie de la soirée fut entièrement dédiée à la Symphonie n°1 en ut mineur, op. 68 de Johannes Brahms. Sous la baguette à la fois fervente et rigoureuse de Stefan Blunier, l’Orchestre Symphonique de Porto a offert une lecture magistrale de cette œuvre monumentale : quelle force tellurique dès les premiers accords ! Sous la baguette de Blunier, l’introduction fut un orage de passions contenu, avec des timbales qui roulaient comme un destin inexorable. Puis l’Allegro a jailli avec une énergie fougueuse et une clarté absolue. Le chef a sculpté chaque ligne, permettant à la tension dramatique de monter par vagues successives jusqu’à une réexposition d’une puissance à couper le souffle. L’ombre de Beethoven planait, mais transcendée par une ferveur toute brahmsienne. Puis, l‘Andante sostenuto s’est élevé comme une longue, tendre et inoubliable mélodie. Les cordes ont chanté avec un lyrisme d’une chaleur et d’une profondeur rares, portées par un legato parfait. Les solos de violon et de hautbois étaient des confidences à peine murmurées, empreintes d’une nostalgie noble. Blunier a su ici révéler toute la poésie intime de Brahms, dans un moment de pure grâce. Dans le Poco allegretto, l’orchestre a déployé une grâce souriante et mélancolique. Le dialogue entre les clarinettes et les bois était d’une délicatesse aérienne, comme une danse légère sur un fond de tendre tristesse. Le phrasé était d’une élégance et d’une fluidité remarquables, offrant un moment de respiration lumineuse et raffinée avant l’ultime combat. Et puis vint le Finale monumental ! L’introduction adagio, sombre et tourmentée, a créé un suspense presque insoutenable. Soudain, l’appel de cor, rayonnant et pur, a percé les ténèbres comme une promesse de victoire. Le choral qui suit fut d’une solennité grandiose, prélude à l’explosion du thème triomphal. Là, Blunier a lâché toutes les forces : le tutti orchestral fut éclatant, puissant, d’une joie irrésistible. Le finale s’est achevé dans une allégorie sonore d’une victoire chèrement acquise, laissant la salle sous le choc et transportée.

Cette soirée exceptionnelle marquait aussi symboliquement la fin d’un chapitre pour la Casa da Música. Le 1er janvier 2026, le Français François Bou (jusqu’alors directeur artistique de l’Orchestre National de Lille) prendra ses fonctions en tant que nouveau directeur artistique de la Casa da Musica, succédant à António Jorge Pacheco. Sa première programmation – déjà en ligne et qui court jusqu’au 31 décembre 2026 ! – s’articule autour du thème « Racines / Résonances ». Ce concept explore la manière dont les traditions populaires et le patrimoine inspirent les créations nouvelles, des Bachianas Brasileiras de Villa-Lobos aux œuvres de Bartók ou Stravinsky. Avec sa programmation 2026 audacieuse, cette institution unique entreprend un nouveau voyage passionnant. Une chose est sûre : à Porto, la musique n’a pas fini de résonner et de surprendre !

 

 

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CRITIQUE, concert. PORTO, Casa da Musica, le 5 décembre 2025. WAGNER / HENZE / BRAHMS. Paulo Alvares (piano), Orchestre Symphonique « Casa da Musica » de Porto, Stefan Blunier (direction). Crédit photo (c) Emmanuel Andrieu

 

 

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