Tous les effectifs de la vie musicale Nantaise défendent ce soir un programme riche au caractère authentiquement espagnol. L’hispanisme ici grenadin s’affiche ainsi au Théâtre Graslin et engage toutes les ressources expressives du Chœur d’Angers Nantes Opéra, de l’Orchestre National des Pays de la Loire sous la direction très active de Roberto Forés Veses. Angers Nantes Opéra ne pouvait mieux commencer sa nouvelle saison lyrique dont les 5 prochains jalons incontournables s’annoncent prometteurs : La Calisto (22-30 nov 2025), Cendrillon (30 janv-6 mars 2026), Lucia di Lammermoor (25 mars – 17 avril 2026), Solaris (6 mai 2026), enfin Robinson Crusoé (10 mai-4 juin 2026).
__________________________________________________
Photo : © Delphine Perrin / Angers Nantes Opéra 2025
Pièce majeure du programme, La Vida breve (La vie brève), de Manuel de Falla [1913], par sa coupe resserrée, ses rythmes sulfureux, sa langue et ses tournures propres, s’inscrit profondément dans la culture andalouse [celle de la région natale de l’auteur]. Le génie de Falla réalise son premier ouvrage lyrique avec une flamme inédite qui semble d’ailleurs faire écho aux drames passionnels des premiers véristes Mascagni et Leoncacallo.
La fougue poétique de l’Orchestre s’accomplit totalement dans la Danse des filles rassemblées pour les noces de Paco et Carmela au debut du II, sorte d’amplification du chant de la cantaora [accompagnée par le guitariste], en une succession au souffle dramatique, aussi flamboyant qu’ irrésistible. C’est la trouvaille la plus convaincante de Falla, lui-même inscrit dans une fureur orchestrale puccinienne, associant folklore et vertiges orchestraux. Cette page parmi les plus célèbres de la musique symphonique espagnole fusionne avec beaucoup de finesse la sauvagerie et les sortilèges gitans, exacerbés par la parure symphonique dont l’orchestration enflamme littéralement les esprits. C’est du reste dans la continuité du drame noir, et progressivement déchirant, une rare pause purement instrumentale, presque enchantée, écho fugace du rêve amoureux dont Salud est résolument écartée.
Fureur ibérique
Vocalement, ce drame intense et tragique est défendu par l’engagement général du chœur maison, le percutant Chœur d’Angers Nantes Opéra dont les membres assurent certaines parties solistes : le forgeron qui rappelle le malheur de celui qui sous une mauvaise étoile, est né enclume plutôt que marteau, claire référence au destin fatal de l’héroïne.
Celle-ci, Salud, est dans les faits, abonnée à prendre les coups ; le personnage prolonge au XXème, la figure sacrificielle de tant d’héroïnes romantiques sur les planches lyriques, mais ici en plus intense encore car Falla n’a guère ménagé la soliste, invitée immédiatement à exprimer frustrations et brûlures de sa passion malheureuse. Chant exacerbé et brûlé, incantation et proférations de plus en plus radicales, au point qu’elle ne chante pas vraiment d’airs, toujours plus proche de la parole [et des cris] que du chant proprement dit ; la soprano prête à relever tous les défis de ce rôle terriblement contrasté, incarne un destin bref [comme l’indique le titre de l’œuvre], précipité même entre lamentation, inquiétude et angoisse, souffrance et imploration agonisante… mort subite. Chant direct, intense, comme possédée, Patricia Petibon est une torche vivante dont le chant constamment éperdu la consume inexorablement, jusqu’à son effondrement final.

France, Angers, 2025-11-07. Repetition de L Amour Sorcier et La Vie Breve, deux œuvres majeures du compositeur Andalou Manuel de Falla, en version concert, au Theatre Graslin, Nantes. L Amour sorcier (El Amor brujo), ballet-pantomime, livret de Gregorio Martínez Sierra. La Vie Breve (La Vida breve), drame lyrique, livret de Carlos Fernandez Shaw, Solistes Patricia Petibon, Lucie Roche, Sophie Belloir, Carlos Natale, Jean-Luc Ballestra, Artistes du Chœur Angers Nantes Opera – Direction Xavier Ribes, Orchestre National des Pays de la Loire / Roberto Forés Veses, direction. Photographie de Delphine Perrin / Hans Lucas / El Amor brujo and La Vida Breve (répétitions / rehearsals), two major works by Andalusian composer Manuel de Falla, in concert version, at the Theatre Graslin, Nantes. El Amor brujo (The Love Sorcerer), ballet-pantomime, libretto by Gregorio Martínez Sierra. La Vida Breve, lyric drama, libretto by Carlos Fernandez Shaw. Soloists Patricia Petibon, Lucie Roche, Sophie Belloir, Carlos Natale, Jean-Luc Ballestra, Artists from the Angers Nantes Opera Choir – Direction Xavier Ribes, Orchestre National des Pays de la Loire. Photograph by Delphine Perrin / Hans Lucas.
Aux côtés de la diva, aucun chanteur ne démérite. Saluons certains d’entre eux : l’oncle solide et bien chantant de Jean-Luc Ballestra [tio Sarvaor]. Seul véritable amour dans sa vie misérable, la grand mère de Lucie Roche déploie son timbre ample et onctueux, quand la cantaora [Laura Gallego Cabezas] embrase sa raucité fiévreuse, modèle de couleurs et d’accents ibériques pour les autres chanteurs.
Le Paco [Carlos Natale] dont Salud est amoureuse, est un parfait menteur, infâme manipulateur, un lâche bien comme il faut et si ordinaire à l’opéra, qui comme Pinkerton dans madame Butterfly de Puccini, n’a aucun égard pour cette petite lolita locale qui est de surcroît, une gitane d’un rang inférieur au sien. Que s’imaginait-elle?
On sait que la partition porte tous les espoirs d’un Falla encore jeune compositeur fraîchement arrivé à Paris et qui rencontrant Albeniz, Dukas, Debussy, entre autres, n’hésites pas à recueillir leurs conseils avisés [des deux derniers] pour renforcer encore l’efficacité de son premier opéra. L’ONPL redouble de nerf et de saveurs ibériques pour rendre à la musique de Falla, ses rythmes rageurs, frénétiques, ses couleurs voluptueuses, son essence envoûtée…
Programme intense, tragique servi par des interprètes engagés.

___________________________________
CRITIQUE, concert. NANTES, le 8 nov 2025. De Falla : La Vida breve. Patricia
Petibon, Lucie Roche… Chœur d’Angers Nantes Opéra, Orchestre national des Pays de la Loire. Roberto Forés Veses, direction





