dimanche 4 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. OPÉRA DE NICE, le 7 octobre 2025. Philip GLASS: Satyagraha [création française]. Sahy Ratia, Julie Robard-Gendre, Melody Louledjian… Lucinda Childs / Léo Warynski

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Après Akhenaten, réalisé en pleine pandémie [2020], la chorégraphe Lucinda Childs revient à l’Opéra de Nice, et met en scène un nouvel opéra de Philip Glass,  » Satyagraha  » [1980], de surcroît en création française. La production éblouit par sa cohérence poétique, son esthétisme lumineux et fragmenté,… un spectacle à la fois dense et épuré, suspendu et mobile, qui concentre aussi les préceptes majeurs de la pensée du Mahatma Gandhi, entre fraternité, humilité, vérité, non-violence absolue. Un bain spirituel opportun pour notre époque frappée par la guerre, les haines, pilotée par les « idiots », obsédés par le pouvoir et la seule jouissance… ainsi que l’évoque le texte du livret.

 

CONVERGENCE IMMERSIVE… Ce soir la convergence des disciplines opère un miracle scénique qui questionne le sens de nos vies  : orchestre, chant, danse et aussi déploiement visuel [grâce aux projections jusque dans la salle et son plafond], expriment la [dé] mesure d’un opéra fleuve dont le souffle poétique souvent extatique, explore un genre à part à l’opéra : le théâtre spirituel. Ou le drame mystique, plus psychologique que narratif. Chaque scène s’offre comme une métaphore qui invite à un questionnement voire une transformation intérieure. D’autant que dans le dispositif visuel qui déborde de la scène et enveloppe littéralement le spectateur, interpelle ce dernier, dans une activité scénique immersive.

À travers Satyagraha se lit la vie, le destin, surtout la pensée de Gandhi, mais dans une forme abstraite, épurée, à force de métaphores, paraboles, sentences, leçons de vie et vérités universelles ; chacune célèbre la vérité du Bien et grâce à lui, la vision d’une humanité repacifiée, bienveillante, désormais en marche [cf. le tableau final collectif, avant le dernier monologue du Guide].

Ici la beauté et l’esthétisme défendus par Lucinda Childs, entre lumière et fluidité, expriment toute la force d’une pensée en action ; ce qui nous réserve plusieurs  séquences totalement réussies, permettant cette magie du spectacle total. L’acmé de cette démarche prend corps en particulier dans la 2e partie [après le premier entre acte], où dans la continuité de déclarations  saisissantes [« Fais ce que Dieu fait pour l’amour des autres« ], et après le sextuor vocal, au devant de la scène face aux spectateurs, l’intensité spirituelle s’incarne littéralement dans une  vision démultipliée, où la danse et le chant enflammé de l’Orchestre réalisent un tableau aussi poétique que spectaculaire, projetant partout dans la salle, sur scène et au delà, le mouvement des danseurs, mobiles, aériens, nuée d’apsaras, acteurs d’un vaste mouvement perpétuel…, figurants virevoltant de milliers de frises d’un temple jamais vu jusque là. Ce goût de la démultiplication heureuse est assumée par la fée de la soirée : Lucinda Childs qui produit alors un instant de pure magie, épure flottante, extatique, universelle,  d’un esthétisme souple et souriant, primitif.

 

 

Tout cela ne s’improvise pas et l’esthétisme mystique qui nous est offert, découle aussi des autres productions auxquelles la chorégraphe a été étroitement associée, s’agissant des opéras de Philip Glass : les avant-gardistes devenus légendaires Nixon in China, sans omettre, Einstein on the Beach que le Châtelet avait remonté en 2014..

Fosse suractive

C’est surtout la puissance de la musique et la motricité de l’Orchestre qui depuis la fosse fait bouillir le grand ruban symphonique, riche en volutes et contre volutes, en particulier l’activité des fabuleuses cordes, des violons aux contrebasses, océan primitif aux cordes impérieuse et soyeuses qui affirment la force morale et spirituelle à l’œuvre. Ceci est particulièrement audible dans la dernière partie, plus dépouillée encore, et d’une parfaite lisibilité flexible. La transe mystique se dévoile et prend corps après un certain temps, au terme des répétitions et réitérations progressives de ce système musical suspendu, cyclique inventé par Glass et qui a nom « musique répétitive ».

Dans un spectacle qui relève plus de l’oratorio que de l’opéra à proprement parler, Glass,
aucun doute, a bien inscrit le processus musical et l’orchestre au centre de l’expérience. Le vortex instrumental produit  le flux continu des vibrations profondes, percutantes ; et les instruments, leurs circonvolutions hypnotiques, portent tout l’ouvrage et réalisent le parcours sonore comme un rituel jalonné de révélations.
De fait, grâce à la direction claire efficace du chef Léo WARYNSKI, l’Orchestre Philharmonique de Nice déroule la grande machine rythmique aux formules répétitives dont la réitération trace un chemin qui semble infini, jalonné de marches harmoniques et d’accélération puis de décélération, étirant ou précipitant des tempi dont le continuum dilate le temps, le suspend selon l’intensité du message spirituel.

 

Sahy Ratia, en chantre de vérité

Le cast est sans faiblesse : le chœur totalement impliqué : terrassé, habité mais aussi cynique, haineux, vénal. Aucun des solistes ne démérite ; la palme de la constance et d’une inflexible droiture morale, jusque dans la tendresse sans fard [et sans vibrato] de la voix, revient à Sahy RATIA : le ténor a le physique et la beauté [d’un prophète bouddhiste comme d’un jeune dieu hindou] : son chant de vérité, à la fois sobre et généreux en longueur de souffle [comme de note] exprime l’éclat de l’Éveillé et du Juste [cf. son long monologue final qui étire jusqu’à l’abstraction le message de bonté qu’il faut vivre de l’intérieur, dans une temporalité suspendue, comme l’indiquent alors les 3 danseurs hypnotisés, aux gestes lents et répétés, totalement envoûtants, qui semblent rythmer ce dernier chant prophétique.

 

 

Envoûtement hiératique
à l’Opéra de Nice

L’Opéra de Nice et son directeur Bertrand Rossi, aussi audacieux qu’exigeant, réalisent ainsi une création française d’une cohérence esthétique indiscutable. Le dispositif scénique et visuel étant désormais une marque de fabrique d’autant mieux apprécié [et juste] qu’il clarifie  la fascination des œuvres choisies.
En 2020, il s’agissait d’Akhenaten, autre drame mystique mais celui-ci davantage ancré dans l’Histoire et une certaine narration ; de notre point de vue Satyaghara est plus épuré encore, tendant vers la métaphore universelle, une sorte de dissolution formelle que son éparpillement et sa multiplicité visuelle au moment du spectacle, rend proche d’une expérience spirituelle inoubliable. Réussite totale.

Crédit photos © Julien Perrin

 

distribution

Nouvelle production
Opéra en trois actes de Philip Glass, sur un livret de Constance DeJong.
Commande de l’Opéra de Rotterdam, créé le 5 septembre 1980.

Direction musicale : Léo Warynski
Mise en scène et chorégraphie : Lucinda Childs
Décors, costumes : Bruno de Lavenère
Lumières : David Debrinay
Vidéo : Etienne Guiol
Miss Schlesen : Melody Louledjan
Mrs Naidoo : Karen Vourc’h
Kasturbai & Mrs Alexander : Julie Robard-Gendre
Gandhi : Sahy Ratia
Parsi Rustomji & Lord Krishna : Jean-Luc Ballestra
Arjuna : Frédéric Diquero
Kallenbach : Angel Odena

Orchestre Philharmonique de Nice
Chœur de l’Opéra de Nice

Ballet de l’Opéra Nice Côte d’Azur

 

 

prochaine production événement à l’Opéra de Nice :

 

Prochain événement à l’Opéra de Nice : soirée de ballet « Loin de loin » du 23 au 31 octobre 2025 par le Ballet de l’Opéra de Nice Côte d’Azur, au programme : Nocturne de Juliano Nunes [création], Loin de Sidi Larbi Cherkaoui [entrée au répertoire].
LIRE notre présentation du programme Loin de loin à l’Opéra de Nice Côte d’Azur : https://www.classiquenews.com/ballet-de-lopera-de-nice-de-loin-en-loin-23-31-oct-2025-nocturne-creation-juliano-nunes-loin-sidi-larbi-cherkaoui/

 

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