vendredi 2 octobre 2026

ENTRETIEN avec Frédéric DURIEUX, à propos de la création de « Sammlung » (concert-événement à l’Abbaye de Royaumont, dim 5 oct 2025)

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Temps fort de sa programmation d’automne, le concert événement « SAMMLUNG » (dim 5 oct 2025) du compositeur contemporain Frédéric Durieux (né en 1959) souligne l’engagement de l’Abbaye de Royaumont en faveur de la création contemporaine. C’est en réalité un projet porté depuis 10 ans déjà et qui concrétise les recherches personnelles du créateur entre musique, texte, espace. A la force des textes « bruts » sélectionnés, répond un dispositif spécifique associant chanteurs, instrumentistes, électronique… soit 3 espaces sonores distinctes. ENTRETIEN avec le compositeur Frédéric Durieux
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Photo portrait de Frédéric Durieux © Ferrante Ferranti

 

 

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Quels sont les thèmes principaux des lettres et poèmes que vous avez sélectionnés et qui se prêtent à une mise en musique ?

Frédéric Durieux : Il n’y a pas à proprement parler de thèmes principaux dans les textes sélectionnés. Ces textes sont à la fois obsessionnels, grandiloquents, touchants ou étranges. Je dirais plutôt que les genres masculins et féminins déterminent des axes dans leurs expressions. Les hommes ont tendance à plus invoquer dieu ou les actes militaires, et les femmes à plus facilement dévoiler leurs troubles. Cela correspond bien évidemment aux stéréotypes de genres tels qu’on les trouvait en majorité à l’époque où ils ont été écrits, c’est-à-dire à l’extrême fin du XIXème ou au début du XXème siècle.

Cela étant, je tiens à préciser que ces textes ne sont ni des lettres ni des poèmes à proprement parler. Ces sont avant tout des expressions directes et des exemples type de ce qu’est l’Art Brut à savoir une expression subjective, artistique, même si ces auteurs et autrices ne se vouaient pas à un métier d’écrivain. Ce qui leur importe, c’est une expression spirituelle qui relève du symbolique. Les auteurs et autrices que j’ai découvert à la Sammlung Prinzhorn de Heidelberg – qui sont aussi bien souvent des artistes visuels – expriment leurs craintes, leurs colères ou leurs angoisses dans une expression littéraire et/ou visuelle. Ce qui compte pour elles/eux, c’est de dire et de faire de manière directe, sans vouloir faire montre d’art à proprement parler, ce qui n’empêche nullement des techniques ou des écritures qui peuvent être élaborées. L’urgence dans l’expression se manifestera le plus souvent par les matériaux et les supports utilisés.

Pour conclure, les textes que j’ai choisis et sélectionnés ne se prêtent pas à une mise en musique. Cela dit en passant je n’aime pas trop cette expression qui me rappelle la mise en cage. Les textes n’ont pas besoin de musique, ils mènent très bien leur existence sans musique. C’est pourquoi il faut les traiter avec précaution et respect. Qu’ont-ils à nous dire ? Comment peuvent-ils influer notre composition et ouvrir des espaces créations insoupçonnés sans eux, telle est plus la question à mon avis.

Je voudrais ajouter une chose : tous les textes que j’ai choisis sont signés et nous savons qui les a écrit. C’est d’ailleurs un aspect important du travail de Hans Prinzhorn qui est à l’origine de la collection qui est réunie la Sammlung Prinzhorn de Heidelberg (1).
Ce sont donc des personnes qui s’expriment et je leur en suis redevable. Je me dois donc de les respecter en évitant par exemple un expressionnisme qui aurait été trop facile voire inconvenant.

 

 

CLASSIQUENEWS : Selon quels critères avez vous choisi l’instrumentation et la réalisation musicale ? Comment fonctionnent ici les voix et les instruments ?

Frédéric Durieux : Comme toujours, le choix de l’instrumentation relève du hasard et de la nécessité. J’ai imaginé plusieurs possibilités au fur et à mesure que le projet s’est mis en route depuis 2010. Ce n’est que fin 2022 que les choix définitifs ont pu être faits. Il fallait que coïncident mes envies et les nécessités d’un budget. Dès le départ je ne voulais pas composer une œuvre a capella, non pas que ce genre ne m’intéresse pas, mais parce qu’il ne coïncidait pas avec ce que les textes sélectionnés me suggéraient. De même, l’idée de composer pour voix mixtes et ensemble instrumental de 6 à 9 instrumentistes ne me satisfaisant pas non plus. Ces dernières années j’ai développé une écriture sonore plus complexe et je voulais poursuivre mon travail en ce sens. Pour toutes ces raisons – qui furent d’abord des interrogations – j’ai opté pour un effectif qui présentent trois espaces sonores distincts : les 6 voix de femmes et d’hommes de la Schola Heidelberg (puisque les textes sont écrits par des personnes des deux genres), les 7 instrumentistes de l’Ensemble Semblance (flûte, clarinette, trio à cordes, piano & percussion), puis les sons électroniques (guitare électrique, claviers électroniques et sons de synthèse). Ces trois espaces (voix, instruments et électronique) le permettent, du fait de leur hétérogénéité, ils permettent d’ouvrir l’écoute dans plusieurs directions et expressions. Cela me permet de passer par des textes parlés, des textes chantés et aussi des textes qui proviennent de traitements électroniques dont quelques-uns ont été réalisés grâce à l’intelligence artificielle. Dans ma partition, chacune des sources sonores collaborent ou joue le premier rôle.

En composant ces derniers temps et avant de donner récemment une conférence sur mon travail, m’est revenu cette phrase issue du Parsifal de Richard Wagner : « Zum Raum wird hier die Zeit » [Ici le temps devient l’espace]. L’espace sonore, l’espace des registre, l’espace de la projection formelle, l’espace dans lequel le langage musical se déploie me préoccupent toujours davantage.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Comment s’inscrit ce programme dans la continuité de votre travail compositionnel ? Y aura t il un prolongement, une suite…?

Frédéric Durieux : Toute nouvelle partition se situe dans la suite d’une évolution artistique. Depuis ce que je considère comme mon premier opus, en 1982, j’ai forcément évolué. Mon écoute n’est plus la même, même si je vois bien, avec le recul, que j’ai surtout développé et élargi mon espace sonore. La musique est pour moi, et de plus en plus, un lieu, celui d’une autre temporalité que celle de notre quotidien. Avec les moyens sonores actuels – qui sont soit acoustiques soient électroacoustiques – la musique est de plus en plus une architecture sonore en mouvement.

Maintenant, le projet SAMMLUNG me poursuit depuis plus de dix ans maintenant. Il répond à des préoccupations sur lesquelles je n’avais pas pu travailler auparavant. J’avais envie d’œuvrer à partir de textes mais lesquels ? Ceux que j’ai sélectionnés en 2010 puis en 2023, ne relèvent ni de la poésie, ni du théâtre, ni du journal intime, mais ils répondent à cette envie de prospecter et d’imaginer une autre relation entre texte et musique. De ce fait, cela stimule mon invention.

Oui, il y aura une prolongation à ma partition. Au fur et à mesure du travail, j’ai bien compris que ce projet me conduisant vers une œuvre plus vaste. Elle conservera le même effectif vocal, instrumental et électronique (qui est déjà complexe et onéreux de nos jours) mais me demande à poursuivre et amplifier une forme plus vaste dans laquelle les trois espaces sonores que je décrivais plus avant, pourront s’exprimer.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Comment s’est déroulé la réalisation de ce programme à Royaumont : quel en est le principe, l’objectif ?

Frédéric Durieux : Des liens de proximité se sont noués avec les différentes activités de l’Abbaye de Royaumont, j’y assiste à de nombreux concerts depuis 1988, j’ai participé à des séminaires poésie & composition musicale, en 1990 avec Emmanuel Hocquard et Rémy Hourcade notamment. J’ai enseigné à l’Académie Voix Nouvelles en 2016, 2022 et cette année. De nombreux étudiants et étudiantes en composition du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP), dont quelques-uns étudiaient ou avaient étudié dans ma classe de composition, ont participé au programme Voix Nouvelles depuis 2001. Cela a forcément créé des liens. Après ma décision de faire don de mes manuscrits à la bibliothèque de Royaumont, Jean-Philippe Wurtz a souhaité, en accord avec Francis Maréchal, de me passer commande d’une nouvelle partition et nous nous sommes mis d’accord sur le projet SAMMLUNG qui n’arrivait pas à trouver un lieu d’accueil. La co-production avec l’IRCAM (où je travaille régulièrement depuis 1985) pour les sons électroniques a facilité cette commande. Enfin, le lieu de l’Abbaye me semblait approprié pour la création de cette partition : le public est proche des musiciens, l’acoustique offre une résonance particulière qui unifie les différentes sonorités que j’évoquais précédemment. Une autre chose m’importait : le fait que l’Abbaye de Royaumont est un lieu de concert particulier qui n’est pas exclusivement réservé à la musique contemporaine, c’est un lieu de créations variées qui a un public curieux et ouvert.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Vous avez fait don de votre documentation à la Bibliothèque de Royaumont. De quels documents s’agit-il ? Quel en est l’objectif ?

Frédéric Durieux : J’ai décidé de faire don de mes manuscrits (esquisses et partitions) ainsi que de divers échanges épistolaires et partitions à la Bibliothèque de Royaumont pour plusieurs raisons. Je ne souhaitais pas laisser ces manuscrits à la charge de mes enfants et de mon épouse à mon décès. Être un ayant-droit n’est pas facile, autant ne pas encombrer ses proches ; ma famille était en accord avec ma décision. Ensuite, je souhaitais surtout que tous ces manuscrits servent de documents pour d’éventuelles recherches musicologiques : comment travaillait un compositeur né en 1959, formé au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris et qui y a enseigné l’analyse et la composition entre 1990 et 2016 puisque je prendrai ma retraite le 1er juillet prochain ? Quels étaient les méthodes de ce compositeur dont la génération est passée de l’analogique au numérique, etc. Je suis attaché à la transmission et c’est cela qui m’a poussé à prendre cette décision.

Pourquoi à Royaumont ? Parce que je suis attaché à ce lieu dans lequel je me rends régulièrement depuis 1988. Il se trouve dans un espace retiré, calme ancré dans le passé mais dans lequel se développe aussi des rencontres, des recherches et des réalisations artistiques contemporaines. À Royaumont j’ai rencontré des poètes, des philosophes, des interprètes de musique très différentes, des compositeurs et des compositrices, etc. Ce lieu est très inspirant dans une architecture en partie médiévale, réhabilitée, transformée selon les nécessités. Le jardin a connu de profondes transformations ces dernières années et il est aujourd’hui magnifique. J’avoue être très sensible à l’art des jardins et la nécessaire transformation de ces lieux du fait du réchauffement climatique. Pour finir, l’Abbaye & Fondation de Royaumont est un lieu d’accueil, de rencontre et de réflexion. C’est pour toutes ces raisons que j’ai souhaité y déposer mes documents. C’est pour moi une manière de remercier tout ce que cette institution, privée, m’a apporté et contribuer ainsi à l’enrichissement de ses collections diverses.

Propos recueillis en août 2025

 

 

 

 

 

Approfondir :

(1) https://www.sammlung-prinzhorn.de/en/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Hans_Prinzhorn

 

 

présentation

LIRE aussi notre présentation du concert en création « SAMMLUNG » de Frédéric DURIEUX, Abbaye de Royaumont, dim 5 oct 2025 : https://www.classiquenews.com/royaumont-sammlung-dim-5-oct-2025-ensemble-en-residence-semblance-avec-schola-heidelberg-frederic-durieux/

Art brut et musique… Il était une fois un psychiatre amateur d’art : Hans Prinzhorn a contribué, dès le début du XXème siècle, à la reconnaissance de ce qu’on appellera, à la suite de Jean Dubuffet, « l’art brut » (l’art des malades mentaux et des marginaux,…). Expressions de la Folie, l’ouvrage que Prinzhorn a publié en 1922, a marqué la plupart des artistes de l’entre-deux guerres, notamment les Surréalistes.

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