On n’a pas tous les jours 50 ans ! Et le Festival International de Quatuors du Luberon, fidèlement dirigé par l’infatigable Hélène Salmona, a célébré son jubilé d’or en grande pompe ce samedi 16 août dans l’écrin magistral de l’Eglise de Roussillon. Ce village, classé parmi les plus beaux de France et flamboyant de ses ocres uniques, offrait un cadre parfait pour lancer cette édition exceptionnelle, un hommage à cinq décennies de passion pour la musique de chambre au cœur d’un patrimoine historique et naturel provençal qui semble lui-même résonner de beauté.
Pour cette soirée d’ouverture chargée de symboles, c’est le jeune Quatuor Javus qui avait l’honneur d’allumer les bougies. Formé il y a quelques années seulement au sein de prestigieuses institutions européennes (originaire de Salzbourg, mais aujourd’hui installé à Vienne…), ce quatuor – composée de Marie-Therese Schwöllinger et Alexandra Moser au violon, Marvin Stark à l’alto, et Oscar Hagen au violoncelle – fait déjà grand bruit sur la scène internationale. Leur technique impeccable, leur engagement physique et leur écoute mutuelle d’une rare finesse annonçaient une soirée de haute volée. Leur jeunesse et leur énergie ont apporté un vent de fraîcheur bienvenu à ce cinquantenaire, comme un bain de jouvence pour l’art intemporel du quatuor à cordes.
Le programme, savamment construit, épousait cette idée de traversée du temps. Il s’ouvrait par Joseph Haydn, le « Père du quatuor », avec son Quatuor en si bémol majeur, opus 76 n°4, surnommé « Lever de soleil« . Sous les doigts agiles et expressifs du Javus, l’œuvre a effectivement irradié. Le fameux premier mouvement, avec son thème ascendant évoquant l’aube naissante, a été rendu avec une clarté et une sérénité captivantes, une belle métaphore pour ce festival entrant dans une nouvelle ère. La vitalité et l’élégance du jeu du quatuor ont illuminé la nef de l’église de Roussillon (d’une capcité de moins de 100 spectateurs, et donc autant de Happy Few !).
L’exploration s’est poursuivie avec une belle audace : le Quatuor à cordes du compositeur turc Ulvi Cemal Erkin. Pièce moins connue mais fascinante, elle a permis au Javus de déployer une palette de couleurs différentes. Alliant des éléments folkloriques anatoliens à un langage moderne du XXe siècle, l’œuvre a trouvé dans leur interprétation une énergie rythmique contagieuse et une profondeur expressive surprenante. Ce fut un moment de dépaysement musical réussi, prouvant l’ouverture d’esprit qui caractérise ce festival depuis ses débuts.
L’entracte fut à l’image du lieu : un enchantement. Les spectateurs, comme le suggérait le programme, ont pu se rafraîchir sur la terrasse attenante à l’église. Et là, sous le ciel étoilé du Lubéron, la vue était effectivement spectaculaire : les falaises ocre de Roussillon plongeant dans l’obscurité, les lumières des villages alentour scintillant au loin… Un moment de grâce silencieuse avant l’orage beethovénien. Car le cœur de la soirée, son sommet absolu, fut sans conteste l’interprétation du Quatuor n°15 en la mineur, opus 132 de Ludwig van Beethoven. Œuvre monumentale de la dernière période créative du maître, elle exige tout de ses interprètes et de son public. Le Quatuor Javus s’y est engagé avec une concentration et une maturité stupéfiantes pour leur âge.
La structure complexe, les contrastes violents, les moments de profonde introspection… tout a été abordé avec une maîtrise confondante. Mais c’est dans le quatrième mouvement, la célèbre « Canzona di ringraziamento » (Chant d’action de grâce) que l’émotion a atteint son paroxysme. Lent, d’une spiritualité intense, ce mouvement semble suspendre le temps. Les musiciens du Javus l’ont abordé avec une sainteté et une pureté de son bouleversantes. Les phrases longues, d’une simplicité apparente mais d’une profondeur abyssale, se déployaient dans un pianissimo d’une tension incroyable, emplissant l’église d’une vibration presque palpable. Ce fut un moment d’absolu, d’éternité. On retenait son souffle, captivé par cette méditation sonore d’une humanité déchirante et sublime. Leur interprétation fut tout simplement magistrale, touchant au sublime. Ce mouvement seul valait le déplacement et restera gravé dans les mémoires comme un sommet de ce cinquantenaire.
Les acclamations nourries du public ont confirmé l’immense succès de cette soirée d’ouverture, couronnée par un bis : un arrangement du prélude de choral de Bach « Ich ruf’ zu dir, Herr Jesu Christ ». Le Quatuor Javus a prouvé qu’il était une étoile montante de la scène internationale, capable de se mesurer aux géants du répertoire avec une intelligence et une sensibilité rares. Quant au Festival International de Quatuors du Luberon, sous la houlette d’Hélène Salmona, il a démontré avec brio que 50 ans n’étaient qu’une étape : l’avenir, porté par de tels talents et dans un tel écrin, s’annonce plus radieux que jamais. Un départ en fanfare pour un anniversaire qui promet d’être historique !
_______________________________________
CRITIQUE, festival. ROUSSILLON, 50ème Festival International de Quatuors du Luberon (Eglise de Roussillon), le 16 août 2025. HAYDN / ERKIN / BEETHOVEN. Quatuor JAVUS (Marie-Therese Schwöllinger et Alexandra Moser au violon, Marvin Stark à l’alto, et Oscar Hagen au violoncelle). Crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu
Le festival se poursuit jusqu’au 31 août… Pour toutes les informations pratiques et les réservations : https://quatuors-luberon.org





