Lieder de Schubert

fischer dieskau dietrich portraitFrance Musique, Dim 30 janv 22 : La Tribune des critiques de disques / Lieder de Schubert - UN LIED, DES LIEDER
 Le lied est un poÚme chanté sur un texte en langue germanique, à une ou plusieurs voix, généralement accompagné par un piano ou un ensemble instrumental. PiÚce courte, le lied met en avant les nuances expressives de la voix en dialogue étroit avec le piano ; chacun explore toutes les ressources visant à exprimer les images et les sentiments du texte ainsi choisi. Grand amateur et connaisseur de poésie, Schubert met souvent en musique les vers de Goethe.
Schubert est le maĂźtre incontestĂ© du lied, dont l’esthĂ©tique minimaliste et intime correspond Ă  sa nature intime, pudique voire secrĂšte. MalgrĂ© sa courte vie (il est mort Ă  31 ans), sur les 1000 oeuvres qu’il a composĂ©es, plus de 600 sont des lieds. Schubert compose l’un de ses tout premiers lieder (pluriel de lied), Erlkönig – Le Roi des Aulnes, en 1815, sur le poĂšme de Goethe. Pour Schubert, le lied est une maniĂšre d’exprimer son art et de peindre le reflet de son Ăąme, sur des thĂ©matiques souvent graves et sombres (le deuil, la mort, la souffrance
). Sa rencontre avec le baryton et fidĂšle ami Vogel favorise le rayonnement de son art ; Vogel chante ses lieders en public et les fait connaĂźtre. Les barytons Herman Prey (fondateur en 1976 du Festival Schubert) et Dietrich Fisher-Dieskau demeurent les plus grands interprĂštes, diseurs capables de ciseler les textes, restituer l’accord sensible, hautement suggestif entre le chant et le piano ; faire parler la musique, Ă©voquer et susciter le sentiment, entre rĂȘve et mĂ©lancolie.

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France Musique, Dim 30 janv 22 : La Tribune des critiques de disques / Lieder de Schubert

VidĂ©o. Vogel : La Toison d’or (1786). RĂ©surrection lyrique

Vogel La Toison d'or cd GlossaTempĂ©rament de feu ! Vogel n’est pas qu’un Ă©mule de Gluck, il Ă©gale amplement son maĂźtre sur la place parisienne, ayant un sens souverain des situations dramatiques, de l’architecture lyrique, sachant surtout offrir un portrait de femme fulgurant et Ă©ruptif, parfois tendre et blessĂ©, toujours tendu et frĂ©nĂ©tique. La dĂ©couverte est de taille : elle enrichit considĂ©rablement notre connaissance de l’hĂ©ritage gluckiste Ă  Paris, et Ă  la Cour de France au coeur des annĂ©es 1780.

 

 
 

 

 

 
 

 

Feu et tourments de l’Ă©blouissante MĂ©dĂ©e de Vogel

 
 

Bien avant Cherubini et sa fameuse et dĂ©jĂ  romantique MĂ©dĂ©e (1797), voici dĂšs 1786, la figure de la magicienne en Colchos, amoureuse ivre et possĂ©dĂ©e par sa dĂ©mesure exclusive, prĂȘte Ă  tout pour conquĂ©rir (en pure perte et si vainement : l’amour rend ….), y compris Ă  tuer sa rivale, ni plus ni moins et ce dĂšs la fin du II (assassinat d’Hipsiphile). Du dĂ©but Ă  la fin, c’est un dĂ©versement sans attĂ©nuation de violence verbale, d’engagement radical, de frĂ©nĂ©sie exacerbĂ©e qui sollicite la mezzo dans le rĂŽle de MĂ©dĂ©e (trĂšs vaillante et constante Marie Kalinine, dont sur les traces de la crĂ©atrice historique la fameuse Melle Maillard, l’intensitĂ© ne faiblit pas, malgrĂ© la perte d’intelligibilitĂ© souvent dommageable). Dans cet arĂ©opage tragique et sanguinaire, digne des grands tragiques grecs, – les seuls rĂ©fĂ©rences vĂ©ritablement ciblĂ©s par Vogel, soulignons le trĂšs beau rĂŽle, un peu court hĂ©las de l’Ă©pouse de Jason, Hipsiphile, bientĂŽt proie fatale, venue rechercher son mari (excellente et suave Judith Van Wanroij). Elle mourra sous les coups vipĂ©rins de sa rivale magicienne. Entre les deux femmes, Jason fidĂšle Ă  la fable antique, n’est que vellĂ©itĂ© : hĂ©ros fabriquĂ© par MĂ©dĂ©e selon ses humeurs propices, vrai potache ou faux hĂ©ros qui se rebiffe en fin d’action mais trop tard – aprĂšs la mort de son Ă©pouse… donc si veul en dĂ©finitive et ne songeant qu’Ă  sa gloire… Avouons que la tension virile et parfaitement articulĂ©e de Jean-SĂ©bastien Bou donne chair et sang, c’est Ă  dire crĂ©dibilitĂ© et assurance au caractĂšre assez faible.
TrĂšs investi par les multiples ressorts nerveux et souvent guerriers de l’Ă©criture orchestrale, HervĂ© Niquet dĂ©fend avec style et dramatisme une partition passionnante dont les couleurs souterraines, le tumulte continu des cordes s’inscrivent immĂ©diatement dans une Ă©bullition romantique : tout l’acte III en particulier aprĂšs la grande scĂšne de MĂ©dĂ©e, n’est que succession de tutti Ă  l’orchestre et pour le choeur, un tumulte collectif pourtant parfaitement construit et finement caractĂ©risĂ©, – dommage qu’ici nous n’ayons pas l’articulation affĂ»tĂ©e de la MaĂźtrise de CMBV ni l’Ă©loquence Ă©lĂ©gantissime du ChƓur de chambre de Namur. Vif et nerveux et pourtant sans sĂ©cheresse,  le chef souligne l’ardente flamme, le nerf moteur de toute l’action, aux lueurs et Ă©clats souvent foudroyants qui annoncent Ă  quelques annĂ©es prĂšs, la violence des temps rĂ©volutionnaires.
Et pourtant ailleurs, en contrepoint expressif, – preuve que Vogel sait varier sa lyre ardente…,  la priĂšre de Calciope Ă  l’endroit de MĂ©dĂ©e (voix trop ample et surexpressive de Hrachuhi Bassenz), ou plus tard la scĂšne oĂč MĂ©dĂ©e convoque la Sybille en sa caverne (chant hallucinĂ© tendu parfois court de Jennifer Borghi qui elle aussi reste fĂąchĂ©e avec l’intelligibilitĂ© du français tragique), aux Ă©clairs annonciateurs des grandes scĂšnes fantastiques et frĂ©nĂ©tique d’un Spontini… sont autant d’Ă©pisodes magnifiquement composĂ©es, entre fulgurance et expressionnisme ardent.
Du dĂ©but Ă  la fin, la coupe haletante de la partition toute entiĂšre dĂ©volue Ă  la passion totale et malheureuse de l’amoureuse MĂ©dĂ©e saisit par sa justesse. Jamais compositeur n’eut Ă  ce point une telle inspiration pour brosser le portrait d’une femme possĂ©dĂ©e par la folie amoureuse. Le vrai miracle de l’opĂ©ra est bien lĂ  : dans la figure passionnĂ©e, passionnante de la magicienne plus femme et impuissante qu’aucune autre, malgrĂ© ses enchantements. L’un des rĂŽles les plus ambitieux et les plus endurants de l’opĂ©ra français Ă  l’Ă©poque des LumiĂšres : sommet culminant aprĂšs la scĂšne 2 du III, la scĂšne 4 du mĂȘme acte, entre grand air, rĂ©cit, lamento, entre larmes, cris, imprĂ©cations et possession reste mĂ©morable.   RĂ©vĂ©lation jubilatoire.

Johann Christoph Vogel : La Toison d’or, 1786. Marie Kalinine, Judith Van Wanroij, Jean-SĂ©bastien Bou … Le Concert Spirituel. HervĂ© Niquet, direction. Soulignons au crĂ©dit de cette nouvelle publication, le soin Ă©ditorial et la qualitĂ© des textes et contributions Ă©ditĂ©s Ă  l’appui du livret intĂ©gral. La genĂšse de l’opĂ©ra, le portrait de l’auteur (un jeune gĂ©nie dĂ©vorĂ© par le dĂ©mon de l’alcool…), le mythe de MĂ©dĂ©e Ă  l’Ă©preuve de la peinture d’histoire et de la scĂšne lyrique… apportent entre autres, des Ă©clairages prĂ©cieux pour mesurer l’Ă©vĂ©nement que demeure cette rĂ©surrection majeure grĂące au disque. Incontournable.

 
 
 
 

CD. Vogel : La Toison d’or, 1786 (Kalinine, Niquet 2012)

CD. Vogel : La Toison d’or, 1786 (Kalinine, Niquet 2012) …    TempĂ©rament de feu ! Vogel n’est pas qu’un Ă©mule de Gluck, il Ă©gale amplement son maĂźtre sur la place parisienne, ayant un sens souverain des situations dramatiques, de l’architecture lyrique, sachant surtout offrir un portrait de femme fulgurant et Ă©ruptif, parfois tendre et blessĂ©, toujours tendu et frĂ©nĂ©tique. La dĂ©couverte est de taille : elle enrichit considĂ©rablement notre connaissance de l’hĂ©ritage gluckiste Ă  Paris, et Ă  la Cour de France au coeur des annĂ©es 1780.

 

 

Feu et tourments de l’Ă©blouissante MĂ©dĂ©e de Vogel

 

VOGEL_toison_dor_290_glossaBien avant Cherubini et sa fameuse et dĂ©jĂ  romantique MĂ©dĂ©e (1797), voici dĂšs 1786, la figure de la magicienne en Colchos, amoureuse ivre et possĂ©dĂ©e par sa dĂ©mesure exclusive, prĂȘte Ă  tout pour conquĂ©rir (en pure perte et si vainement : l’amour rend ….), y compris Ă  tuer sa rivale, ni plus ni moins et ce dĂšs la fin du II (assassinat d’Hipsiphile). Du dĂ©but Ă  la fin, c’est un dĂ©versement sans attĂ©nuation de violence verbale, d’engagement radical, de frĂ©nĂ©sie exacerbĂ©e qui sollicite la mezzo dans le rĂŽle de MĂ©dĂ©e (trĂšs vaillante et constante Marie Kalinine, dont sur les traces de la crĂ©atrice historique la fameuse Melle Maillard, l’intensitĂ© ne faiblit pas, malgrĂ© la perte d’intelligibilitĂ© souvent dommageable). Dans cet arĂ©opage tragique et sanguinaire, digne des grands tragiques grecs, – les seuls rĂ©fĂ©rences vĂ©ritablement ciblĂ©s par Vogel, soulignons le trĂšs beau rĂŽle, un peu court hĂ©las de l’Ă©pouse de Jason, Hipsiphile, bientĂŽt proie fatale, venue rechercher son mari (excellente et suave Judith Van Wanroij). Elle mourra sous les coups vipĂ©rins de sa rivale magicienne. Entre les deux femmes, Jason fidĂšle Ă  la fable antique, n’est que vellĂ©itĂ© : hĂ©ros fabriquĂ© par MĂ©dĂ©e selon ses humeurs propices, vrai potache ou faux hĂ©ros qui se rebiffe en fin d’action mais trop tard – aprĂšs la mort de son Ă©pouse… donc si veul en dĂ©finitive et ne songeant qu’Ă  sa gloire… Avouons que la tension virile et parfaitement articulĂ©e de Jean-SĂ©bastien Bou donne chair et sang, c’est Ă  dire crĂ©dibilitĂ© et assurance au caractĂšre assez faible.
TrĂšs investi par les multiples ressorts nerveux et souvent guerriers de l’Ă©criture orchestrale, HervĂ© Niquet dĂ©fend avec style et dramatisme une partition passionnante dont les couleurs souterraines, le tumulte continu des cordes s’inscrivent immĂ©diatement dans une Ă©bullition romantique : tout l’acte III en particulier aprĂšs la grande scĂšne de MĂ©dĂ©e, n’est que succession de tutti Ă  l’orchestre et pour le choeur, un tumulte collectif pourtant parfaitement construit et finement caractĂ©risĂ©, – dommage qu’ici nous n’ayons pas l’articulation affĂ»tĂ©e de la MaĂźtrise de CMBV ni l’Ă©loquence Ă©lĂ©gantissime du chƓur de chambre de Namur. Vif et nerveux et pourtant sans sĂ©cheresse, le chef souligne l’ardente flamme, le nerf moteur de toute l’action, aux lueurs et Ă©clats souvent foudroyants qui annoncent Ă  quelques annĂ©es prĂšs, la violence des temps rĂ©volutionnaires.
Et pourtant ailleurs, en contrepoint expressif, – preuve que Vogel sait varier sa lyre ardente…,  la priĂšre de Calciope Ă  l’endroit de MĂ©dĂ©e (voix trop ample et surexpressive de Hrachuhi Bassenz), ou plus tard la scĂšne oĂč MĂ©dĂ©e convoque la Sybille en sa caverne (chant hallucinĂ© tendu parfois court de Jennifer Borghi qui elle aussi reste fĂąchĂ©e avec l’intelligibilitĂ© du français tragique), aux Ă©clairs annonciateurs des grandes scĂšnes fantastiques et frĂ©nĂ©tique d’un Spontini… sont autant d’Ă©pisodes magnifiquement composĂ©es, entre fulgurance et expressionnisme ardent.
Du dĂ©but Ă  la fin, la coupe haletante de la partition toute entiĂšre dĂ©volue Ă  la passion totale et malheureuse de l’amoureuse MĂ©dĂ©e saisit par sa justesse. Jamais compositeur n’eut Ă  ce point une telle inspiration pour brosser le portrait d’une femme possĂ©dĂ©e par la folie amoureuse. Le vrai miracle de l’opĂ©ra est bien lĂ  : dans la figure passionnĂ©e, passionnante de la magicienne plus femme et impuissante qu’aucune autre, malgrĂ© ses enchantements. L’un des rĂŽles les plus ambitieux et les plus endurants de l’opĂ©ra français Ă  l’Ă©poque des LumiĂšres : sommet culminant aprĂšs la scĂšne 2 du III, la scĂšne 4 du mĂȘme acte, entre grand air, rĂ©cit, lamento, entre larmes, cris, imprĂ©cations et possession reste mĂ©morable.   RĂ©vĂ©lation jubilatoire.

 

Johann Christoph Vogel : La Toison d’or, 1786. Marie Kalinine, Judith Van Wanroij, Jean-SĂ©bastien Bou … Le Concert Spirituel. HervĂ© Niquet, direction. Soulignons au crĂ©dit de cette nouvelle publication, le soin Ă©ditorial et la qualitĂ© des textes et contributions Ă©ditĂ©s Ă  l’appui du livret intĂ©gral. La genĂšse de l’opĂ©ra, le portrait de l’auteur (un jeune gĂ©nie dĂ©vorĂ© par le dĂ©mon de l’alcool…), le mythe de MĂ©dĂ©e Ă  l’Ă©preuve de la peinture d’histoire et de la scĂšne lyrique… apportent entre autres, des Ă©clairages prĂ©cieux pour mesurer l’Ă©vĂ©nement que demeure cette rĂ©surrection majeure grĂące au disque. Incontournable.