COMPTE-RENDU, concert. VERBIER FESTIVAL, le 22 juillet 2019. ARCADI VOLODOS, piano. Schubert, Rachmaninoff, Scriabine. 

COMPTE-RENDU, concert. COMPTE-RENDU, concert. VERBIER FESTIVAL, le 22 juillet 2019. ARCADI VOLODOS, piano. Schubert, Rachmaninoff, Scriabine.  Le 22 juillet Ă  Verbier: ciel limpide et bleu oĂč flottent quelques beaux nuages. Temps idĂ©al pour prendre la tĂ©lĂ©cabine et monter lĂ -haut, Ă  2300 mĂštres, et marcher sur le chemin de la Chaux qui domine les Combins. LĂ -haut le silence et l’air lĂ©ger ne font qu’un. Un babillage d’oiseau, le frĂŽlement d’un frelon, l’infime souffle de la brise: un silence nourri de vie et de paix. Du haut des Ruinettes, on aperçoit l’église. Dans l’église, il y aura tout Ă  l’heure la musique, comme chaque soir. Mais ce soir, il y aura aussi le silence : Arcadi Volodos en sera l’artisan et le poĂšte.

 

 

ARCADI VOLODOS SUR LES CIMES DU SILENCE

 

arcadi-volodos-362x242BientĂŽt vingt heures: le public se presse dans l’église. Les lumiĂšres s’éteignent; au-dessus de la scĂšne, seulement une « douche » en veilleuse. L’ombre d’Arcadi Volodos se dirige vers le piano. Est-ce bien lui? Impossible de lire son visage
Va-t-il pouvoir jouer ainsi, dans le noir? Les interrogations s’évanouissent rapidement. L’accord  de mi majeur et les arpĂšges de la premiĂšre sonate D 157 de Schubert surgissent de la pĂ©nombre. (Volodos est l’un des rares pianistes Ă  jouer cette sonate en concert, qu’il a enregistrĂ©e il y a quelques annĂ©es). Il n’y a rien Ă  voir, semble-t-il nous dire, surtout pas lui, mais tout est Ă  Ă©couter: la lumiĂšre jaillit des notes, de la musique de Schubert, de la radieuse humeur de cette sonate si lĂ©gĂšre et limpide comme l’air de la montagne! On les attendait secrĂštement: voici ses lĂ©gendaires pianissimi; ils arrivent sur un tapis de velours, et le piano chante doucement, nous fredonne Ă  l’oreille. L’andante est fait de trois fois rien dont certains pianistes ne tireraient rien, pas Volodos. Lui, il nous arrache des larmes avec rien, avec trois accords, et surtout avec le silence: il le met au cƓur-mĂȘme des notes, il en fait l’essence de la musique. Pour autant il bĂątit, il conduit les phrases, il nous dit: « venez par ici avec moi, pardon, avec Schubert!». Quel que soit le tempo, Volodos, musicien-magicien, a ce don exceptionnel de savoir jouer de l’illusion: comment agit-il sur la touche pour produire cette longueur de son miraculeuse? Il semble dans le dĂ©ni du piano et de sa mĂ©canique, ignore les marteaux, le mĂ©tal des cordes. Lorsque le commun des pianistes pense: « c’est impossible, le piano ne le permet pas », lui le fait. Et il serait vain de vouloir percer son secret. Car c’est ainsi qu’il nous touche, au plus intime de nous-mĂȘme, avec cet andante de Schubert. Il habille d’une fougue beethovenienne le menuetto allegro vivace qui termine la sonate, mais dans la promptitude du rebond de ses doigts sur le clavier, qui donne un air de danse allemande au trio central. L’émotion ira crescendo avec les six Moments musicaux D 780 de Schubert. Du premier « Moderato » oĂč il semble accrocher les notes Ă  un fil de soie, doucement interrogatif, au dernier « Allegretto », dramatique et impĂ©rieux, en passant par le bouleversant et inoubliable « Andantino », l’ « Allegretto moderato » moins hongrois qu’il n’est de coutume, et l’ « Allegro vivace » au rythme obsessionnel d’une chevauchĂ©e prĂ©figurant Erlkönig, Volodos nous place avec Schubert, en face de notre propre intĂ©rioritĂ©, de notre propre humanitĂ©, et pour cela aussi s’efface de notre vue, s’efface tout court, en humble passeur de la musique.

La deuxiĂšme partie est russe, avec Rachmaninoff d’abord. Le son d’airain du premier accord du PrĂ©lude opus 3 n°2 Ă©branle l’église et nous saisit. Volodos sait aussi bien timbrer les forte, les graves, sans les alourdir ni les rendre durs. Les accords sont pleins et longs, sublimĂ©s par une pĂ©dale mise Ă  bon escient, le chant de la main gauche est magnifique de profondeur et de noblesse. Le PrĂ©lude opus 23 n°10 commence Ă  pas doucement feutrĂ©s dans la beautĂ© des timbres, puis s’épanouit dans  la clartĂ© des accords arpĂ©gĂ©s, et finit sur deux accords comme sur deux mots de tendresse. Le PrĂ©lude opus 32 n°10 par son rythme et la profonde mĂ©lancolie de ses harmonies vient, au dĂ©but, en Ă©cho au second moment musical de Schubert, comme une fausse rĂ©miniscence. Mais l’éclairage change, s’assombrit, et Volodos fait sonner les graves comme des glas, soutient encore dans une longueur de son impressionnante le crescendo de la ligne forte puis fortissimo. C’est par un imperceptible amorti avant l’ « attaque », qu’il obtient cette expansion du son, ronde et large, Ă  laquelle il laisse tout son espace, d’oĂč s’échappent les pianissimi Ă©vanescents de la main droite, dont on n’entend plus les notes, mais le mouvement d’un voile. Puis Volodos semble improviser la Romance opus 21 n°7 (arrangement de son cru), qui charme par son romantisme dĂ©licat, et enchaĂźne l’hispanisante SĂ©rĂ©nade opus 3 n°5 subtilement accentuĂ©e. Le tour d’horizon Rachmaninoff s’achĂšve avec l’Étude-tableau opus 33 n° 3, dont il rĂ©vĂšle le miracle: quels silences, quels beaux timbres, quel sentiment de paix Ă  son Ă©coute, d’une paix que rien ne pourrait atteindre!

Elle nous conduit tout droit Ă  Scriabine : Ă  nouveau six piĂšces, avec l’impalpable Mazurka opus 25 n°3 faite de rien, Caresse dansĂ©e opus 57 n°2 dans son halo de pĂ©dale, Ă©nigmatique comme un rĂȘve, Énigme opus 52 n°2, spirituel et insaisissable, la fantasmagorie de Flammes sombres opus 73 n°2, l’onirique Guirlandes opus 73 n°1 oĂč la musique semble se dissoudre dans la poudre de ppp incroyablement doux. Le rĂ©cital culmine avec Vers la flamme opus 72: le musicien nous fait entrer dans le brasier de ses trilles, trĂ©molos et accords incandescents, emplit l’église de son Ă©blouissante et vertigineuse densitĂ©. Nous vivons avec lui sa vibration ultime, puissante, concentrĂ©e, Ă  son paroxysme, sur des cimes plus hautes que les pics contemplĂ©s auparavant. Quelle expĂ©rience! Enfin la lumiĂšre rĂ©tablie Ă©claire le visage du pianiste: Schubert, Rachmaninoff, Scriabine Ă©taient lĂ  ce soir. Volodos aussi, bel et bien. La douceur de son sourire et les Ă©toiles de ses yeux nous l’affirment!

 
 
Crédit photo: © Marco Borggreve

COMPTE-RENDU, critique, concert. VERBIER festival 2019, le 21 juil 2019. S BABAYAN, D TRIFONOV, pianos. Shchedrin, Schumann, 


COMPTE-RENDU, CONCERT. VERBIER FESTIVAL 2019, le 21 juil 2019. VERBIER CHAMBER ORCHESTRA, GÁBOR TAKÁCS-NAGY, direction / LAWRENCE POWER, alto / SERGEI BABAYAN et DANIIL TRIFONOV, pianos. Shchedrin, Schumann, Bach, Mozart.

TRIFONOV Babayan piano a VERBIER 2019 critique concert review classiquenews 20190721_Combins_19h_Gabor_Babayan_Trifonov_Power_©LucienGrandjean (8 sur 20)La salle des Combins Ă  Verbier est ce que l’on appelle une structure Ă©phĂ©mĂšre, pouvant accueillir 1800 personnes. Elle est spĂ©cialement montĂ©e et Ă©quipĂ©e pour abriter les grandes formations le temps du festival. Le 21 juillet, le Verbier Festival Chamber Orchestra dirigĂ© par son chef hongrois GĂĄbor TakĂĄcs-Nagy partageait sa scĂšne avec l’altiste Lawrence Power et les pianistes Sergei Babayan et Daniil Trifonov dans un programme des grands soirs, apprĂ©ciĂ© des habituĂ©s du prestigieux festival.

 
 

 
 

BABAYAN ET TRIFONOV : ENTRE PÈRE ET FILS

Prologue.
Le Concerto Dolce pour alto, orchestre Ă  cordes et harpe, du compositeur Rodion Shchedrin (1932) est une composition de 1997 en un seul mouvement. Il met en valeur l’alto dans un ambitus large. Lawrence Power interprĂšte avec une grande force expressive et une maĂźtrise totale cette Ɠuvre qui se situe Ă  la lisiĂšre de la modernitĂ©, imprĂ©gnĂ©e en profondeur d’un classicisme assumĂ©. C’est sans faillir qu’il soutient fermement de son archet les lignes mĂ©lodiques parfois interminables, dont il traduit le sentiment mĂ©lancolique, les slaves Ă©tats d’ñme, et en accentue les accĂšs douloureux,  perçant par moments l’extrĂȘme aigu de l’instrument avec une justesse parfaite, accompagnĂ© d’un orchestre dirigĂ© avec grande mĂ©ticulositĂ©.

Interlude.
L’Andante et variations pour deux pianos opus 46 de Schumann est rarement jouĂ© en concert et c’est une chance de l’entendre ici, qui plus est par deux musiciens dont la complicitĂ© ne fait aucun doute, celle du maĂźtre Sergei Babayan, et de son Ă©lĂšve surdouĂ© et inspirĂ©, Daniil Trifonov. On perçoit sur le visage de Babayan cette bontĂ© bienveillante, cette paisible douceur qui baigne aussi son jeu, et Trifonov, loin de vouloir tuer le pĂšre, d’une respectueuse et attentive docilitĂ©, se fond dans le moule de tendresse façonnĂ© par son maĂźtre, et s’accorde avec lui pour nous en dire au creux de l’oreille toutes ses confidences. Cela donne un dĂ©licat bijou musical dont on cĂšde au charme sans rĂ©sistance, un moment de pure grĂące.

Bach, le pùre, et l’enfant Mozart.
L’orchestre se joint au duo pianistique dans le Concerto pour deux claviers BWV 1062 de J.S. Bach. Les deux musiciens en tissent inlassablement l’étoffe avec cette mĂȘme complicitĂ© et jalonnent des reprises alternĂ©es de leurs traits le flux continu de l’Ɠuvre, dans un unique mouvement dynamique. Puis quel dĂ©licieux moment avec l’andante   jouĂ© sans empressement, ni lenteur nĂ©anmoins, dans un phrasĂ© enveloppant, tout en rondeur et en douceur! Le dernier mouvement allegro assai suit dans une rĂ©jouissante Ă©nergie soutenue avec lĂ©gĂšretĂ© par l’orchestre: ici la diffĂ©rence de jeu des deux pianistes point un peu plus, Babayan colorant le sien Ă  l’articulation nette, en ourlant davantage les lignes mĂ©lodiques, Trifonov se situant dans une abstraction analytique, marquant davantage les appuis. En deuxiĂšme partie, autre concerto pour deux pianos, celui en mi bĂ©mol majeur K 365 que Mozart composa en 1779 pour sa sƓur et lui-mĂȘme. Babayan et Trifonov prennent un plaisir commun non dissimulĂ© Ă  partager l’innocence de ces pages, Ă  y mettre leur cƓur d’enfant, Trifonov avec une simplicitĂ© confondante, l’air de ne pas y toucher, Babayan dans un surcroĂźt de lumineuse tendresse.

Épilogue.
Quoi de mieux que Mozart aprĂšs Mozart? Le public demande un bis: Babayan dĂ©place sa banquette pour cette fois partager humblement le clavier de son Ă©lĂšve. La Sonate pour piano Ă  quatre mains en ut majeur KV 381 clĂŽt le concert, et ravit dĂ©finitivement le cƓur de l’auditoire heureux. Les notes de cette belle soirĂ©e continueront de vibrer dans nos mĂ©moires, comme celles de ces harmonieuses et radieuses retrouvailles, celles d’un Ă©lĂšve reconnaissant et de son maĂźtre rĂ©compensĂ©.

 
 

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Illustrations : © Lucien Grandjean

COMPTE-RENDU, CRITIQUE, RÉCITAL PIANO. FESTIVAL DE VERBIER, le 20 juil 2019. DANIIL TRIFONOV,  piano, Berg,
 Ligeti

COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL DANIIL TRIFONOV,  piano, VERBIER FESTIVAL, 20 juillet 2019. Berg, Prokofiev, BartĂłk, Copland, Messiaen, Ligeti, Stockhausen, Adams, Corigliano. Le Verbier Festival (Suisse) qui s’achĂšvera le 3 aoĂ»t propose sur ses hauteurs une immersion musicale de haut vol, avec les plus prestigieux interprĂštes. Fort de sa renommĂ©e, il sait oser des programmes qui sortent des sentiers battus. Le 20 juillet, le pianiste Daniil Trifonov, Premier Prix et Grand Prix du concours TchaĂŻkovski, donnait un rĂ©cital peu banal Ă  l’église de Verbier, enchaĂźnant des Ɠuvres du vingtiĂšme siĂšcle et contemporaines.
Construire un programme de rĂ©cital requiert une rĂ©flexion en profondeur que bien des musiciens escamotent, se contentant parfois d’une Ɠuvre phare, ou deux, enrobĂ©e de quelques piĂšces de leur rĂ©pertoire pourvu que les tonalitĂ©s s’accordent dans leur succession, gage d’impression d’unitĂ©. Ce n’est pas le cas de Daniil Trifonov dont les programmes sont toujours soigneusement et intelligemment conçus. Quelle hardiesse dans celui de ce soir! Il faut sacrĂ©ment de l’aplomb pour imposer aux oreilles mĂ©lomanes des piĂšces qui s’éloignent de la sĂ©duction mĂ©lodique « classique » et du si familier et confortable langage tonal, pour conquĂ©rir un public avec un rĂ©pertoire qui bouscule, Ă©tonne, percute, dĂ©route, et plane parfois dans des sphĂšres Ă  l’indicible mystĂšre.

 

 

DANIIL TRIFONOV:
DE L’ÉNERGIE ET LA CONTEMPLATION AU PIANO PRÉDICATEUR

 

 

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Daniil Trifonov arrive, ses partitions sous le bras, chaussĂ© maintenant de lunettes, avec une allure d’étudiant qui viendrait soutenir une thĂšse. Il glisse en douceur dans le clavier du grand Steinway les premiers intervalles de la Sonate opus 1 d’Alban Berg (crĂ©Ă©e en 1910). Voici enfin un interprĂšte qui n’en donne pas une version expressionniste ni dĂ©chirĂ©e! Il semble en chĂ©rir chaque note, les laisse Ă©clore avec tendresse, dessine les contours complexes de sa polyphonie et de ses chromatismes avec une ultra sensibilitĂ©, prend le temps voluptueux de ses moments de relĂąchement, culmine dans les quadruples fortissimi sans duretĂ© mais dans l’ardeur empressĂ©e d’un lyrisme passionnĂ©. Quelle sensualitĂ©! il semble s’émerveiller de chaque note, de chaque micro-inflexion, de chaque entrelacement, dont il invente le mouvement sublime en mĂȘme temps qu’il le joue, s’enthousiasme de ses Ă©lans, baigne de profonde plĂ©nitude les toutes derniĂšres notes d’un si mineur enfin rĂ©solu. Le ton change avec Sarcasmes opus 17 de SergeĂŻ Prokofiev (1912-14), percussifs et Ă  l’énergie dĂ©capante. Le compositeur commentait ce recueil de cinq piĂšces par ces mots: « il nous arrive parfois de rire cruellement de quelqu’un, mais quand nous y regardons de plus prĂšs, nous voyons combien est pitoyable et malheureuse la chose dont nous avons ri. Alors nous commençons Ă  nous sentir mal Ă  l’aise  ». Trifonov maĂźtre dans la tenue rythmique et la prĂ©cision de l’articulation, comme dans la conduite dynamique de ces piĂšces, trouve dans leurs sonoritĂ©s contrastĂ©es leur ton fĂ©rocement moqueur, voir malfaisant, incarne une monstruositĂ©, prenant une attitude de gnome, les bras arquĂ©s, courbĂ© sur le piano, l’Ɠil noir. « Szabadban » (En plein air) est une suite de cinq piĂšces de BĂ©la BartĂłk composĂ©e en 1926. L’énergie d’ Avec tambours et fifres (premiĂšre piĂšce) s’enchaĂźne parfaitement avec la musique de Prokofiev, et introduit un univers oĂč des esquisses de danses traditionnelles savamment accentuĂ©es (Musettes) croisent des mĂ©lodies qui apparaissent dans un halo de mystĂšre Ă  l’atmosphĂšre contemplative (Musiques nocturnes). Le pianiste dĂ©voile une palette de timbres d’une finesse Ă  peine pensable, dans un contrĂŽle absolu du son, pesant chaque note, Ă©coutant chaque rĂ©sonance, donnant profondeur aux plus doux pianissimi. Musiques Nocturnes prend un tour mĂ©taphysique mĂȘlant aux unissons jouĂ©s comme des antiennes le chant dĂ©licat d’un rossignol imaginaire. Trifonov nous transporte hors du monde dans ce moment de grĂące, puis nous plaque au sol avec l’énergie tellurique de « la Chasse » (cinquiĂšme piĂšce). Le voyage mystique se poursuit avec les sombres Variations pour piano d’Aaron Copland (1930): Trifonov y fait sonner le piano avec force mais sans rudesse,  met du poids, fait Ă©clater les dissonances, les adoucit, allĂšge, rarĂ©fie, serre les cellules rythmiques dans une Ă©nergie frĂ©nĂ©tique, introduit des cloches Ă  toute volĂ©e, plaque de grands accords larges et dissonants qui annoncent Messiaen. C’est grandiose. Justement, des Vingt Regards sur l’Enfant-JĂ©sus (1944) d’Olivier Messiaen, Il joue le Baiser de l’Enfant-JĂ©sus (15Ăšme), d’une douceur dĂ©sarmante, d’une prodigieuse longueur de son sous ses trilles bavards et lumineux, trĂšs lisztiens, façon ascensionnelle de conclure une premiĂšre partie de concert fascinante!

Sous le signe de l’énergie et de la contemplation, Trifonov poursuit le concert avec Musica Ricercata (I Ă  IV) de György Ligeti (1953-54): une perfection de prĂ©cision, de clartĂ©, dans une progression dynamique telle que l’énergie semble se rĂ©gĂ©nĂ©rer au fur et Ă  mesure de l’interprĂ©tation. Elle conduit Ă  l’abstraction des accords rĂ©pĂ©tĂ©s du KlavierstĂŒck IX de Karlheinz Stockhausen, achevĂ© en 1960. Le pianiste crĂ©e ici un univers en trois dimensions, de rĂ©sonances et de silences, et parvient Ă  produire une sensation de continuitĂ©, si difficile Ă  rĂ©aliser dans l’écartĂšlement des registres et l’étirement rythmique, voire l’absence de rythmicitĂ©, libĂ©rant les harmoniques dans une puretĂ© sonore absolue. A ce moment on prend conscience d’un impressionnant silence, celui du public captivĂ©, dont l’attention et la concentration sont Ă  leur comble. Le pianiste se garde bien de le sortir de cet Ă©tat mĂ©ditatif, avec la douceur hypnotique de China Gates de John Adams, d’une Ă©galitĂ© impeccable, imperceptiblement kalĂ©idoscopique, irrĂ©el de beautĂ© stellaire! Rien ne vient troubler ce prodige, qui abolit le temps et procure un sentiment de bĂ©atitude. La rĂ©pĂ©tition, l’ostinato semblant le fil conducteur de cette partie de concert, Trifonov donne pour finir, la Fantasia on an Ostinato de John Corigliano (1985). Cette Ɠuvre, commande du concours Van Cliburn, crĂ©Ă©e par Barry Douglas, repose sur un ostinato sur lequel elle est bĂątie en arche gĂ©ante. Elle fait rĂ©fĂ©rence explicitement par ses citations au second mouvement de la septiĂšme Symphonie de Beethoven. Le pianiste l’interprĂšte avec une profondeur hors du commun, et nous plonge dans son monde mĂ©taphysique et extatique, Ă  des annĂ©es lumiĂšres de notre vulgaire et terrestre condition, avant d’accrocher au ciel comme une nuĂ©e de chants d’oiseaux. On reste subjuguĂ©. Comment sortir indemne de ce concert? Daniil Trifonov nous aura donnĂ© Ă  vivre une expĂ©rience au-delĂ  mĂȘme de la musique, nous aura conduits quelque part dans de lointaines sphĂšres, lĂ  oĂč tout n’est qu’harmonie et beautĂ©. 4’33 de silence (Cage) s’imposĂšrent ensuite.

 
 

 

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COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL DANIIL TRIFONOV,  piano, VERBIER FESTIVAL, 20 juillet 2019. Berg, Prokofiev, BartĂłk, Copland, Messiaen, Ligeti, Stockhausen, Adams, Corigliano. Illustration : © Nicolas Brodard / Festival de Verbier