DVD. Offenbach : Les Contes d’Hoffmann (Denève, 2013)

DVD_contes_d_hoffmann_offenbach_dessay_Naouri_deneve_liceu_2013_erato_dvdDVD. Offenbach : Les Contes d’Hoffmann (Denève, 2013). Cauchemard féérique. Barcelone, Liceu, février 2013. Pelly connaît bien les Contes hofmanniens, mais ici, rétablis selon la révision pertinente qu’en propose aujourd’hui le spécialiste reconnu (légitimement) Jean-Christophe Keck. L’opéra y gagne un surcroît de cohérence et de vivacité, de tension et de profondeur, tout au long des 3 tableaux féminins : Olympia, Antonia, Giuletta; triptyque fantastique qui exprime l’amertume du poète, sa malchance amoureuse qui est plus qu’incidents en série : malédiction vénéneuse et obsessionnelle (d’où son fort éthylisme exposé dès le prologue et ses glous glous gouleyants) …
La mise en scène reste efficace, forte, parfaitement cynique et glaçante quand paraît la figure diabolique, versatile, volubile, ironique, sardonique, selon ses masques : Lindorf, Coppélius, Miracle, Dapertutto (expressionnisme et fantomatique idéal de Laurent Naouri : c’est lui le champion de la production). Le jeu d’échelle des décors ajoute au délire visuel, celui d’un cauchemar façon ciné berlinois ou pièce noire, âpre à la Ibsen… propre à nous plonger dans un vertige hypnotique et nauséeux. Le fini esthétique est parfait : il laisse explicite ce fantastique suffoquant et glacial du romantisme français à l’opéra. En Hofmann Michael Spyres n’a pas l’élégance cynique articulée de son partenaire français mais l’engagement est louable.
Parmi les héroïnes, 3 différentes chanteuses ici quand souvent on préfère distribuer les 3 rôles à une seule cantatrice (au risque qu’elle y laisse une partie de sa voix), seule Natalie Dessay en Antonia déçoit : le chant n’est plus qu’ombre et déchirure, un constat parfois douloureux. La diva a bien fait de se consacrer au récital de chansons, c’est un autre défi plus adapté à sa voix malheureusement atteinte. Celle qui fut une Olympia légendaire (dans la mise en scène de Savary à Orange)  pâlit : quel dommage. Dans la fosse, règne l’équilibre et la mesure d’une baguette habile dans le répertoire français, le rousselien Stéphane Denève.
Visuellement, le spectacle est somptueux ; la force du fond démoniaque captive de bout en bout, grâce à l’incarnation d’un Naouri au sommet.

Jacques Offenbach (1819-1880) : Les contes d’Hoffmann. Version Keck. Michael Spyres (Hoffmann), Kathleen (Olympia), Natalie Dessay (Antonia), Tatiana Pavlovskaya (Giuletta), Laurent Naouri (Lindorf, Coppelius, Miracle, Dapertutto), Michèle Losier (La Muse, Nicklause) … Choeur et orchestre du Grand Théâtre Liceu de Barcelone. Stéphane denève, direction. Laurent Pelly, mise en scène. 2 dvd Erato 46369140. Enregistrement réalisé en février 2013. NTSC 16/9.

DVD. Dukas : Ariane et Barbe-Bleue (Denève, 2011). Opus Arte

DVD. Dukas : Ariane et Barbe-Bleue (Denève, 2011). Opus Arte

DUKAS_charbonnet_Deneve_DVD_Opus_ARTEBarcelone, juin 2011 : le Liceu accueille la production créée en 2005 à Zurich, essentiellement fermée, en un espace sans guère de porte de secours, où chaque encadrement menace. D’ailleurs, Claus Guth refuse toute échappée, y compris l’allusion à l’aube printanière au II comme à l’irrésistible empire de la lumière dans l’antre d’un tyran geôlier, collectionneur de belles femmes (ici richement parées et habillées, telles qu’elles paraissent tout au long du I). Le regard se veut aussi pathologique, inventant pour les recluses, toute une série de convulsions nerveuses, dignes d’aliénées piégées dans un asile psychiatrique. Mais la conception est moderne et affecte sans guère de poésie (au mépris de l’esthétique surnaturelle et angoissée de Maeterlinck), la stricte froideur d’un pavillon petitbourgeois d’un réalisme glaçant.
Prometteuse sur le papier, la distribution révèle ses limites : emblématique de tous les chanteurs, Jeanne-Michèle Charbonnet malgré une évidente présence dramatique (et linguistique, car est elle parfaitement intelligible), paraît souvent à côté du personnage à cause de ses aigus vibrés incontrôlés : un défaut d’éclat pour une héroïne libératrice, habitée par l’esprit de la révolte et de l’émancipation. Une féministe ardente et argumentée même. Et José Van Dam qui a l’épaisseur émotionnelle du rôle titre (Barbe-Bleue), diffuse un chant à peine audible, brumeux, sans le mordant et le trouble vocal requis.

Denève Dukasien : le chant de l’orchestre

Reste la superbe direction du roussélien Stéphane Denève, l’enfant du Nord (né à Tourcoing et ex assistant de Ozawa ou Solti) : un travail d’orfèvre qui lui, rend justice au chef d’oeuvre de Dukas. Le compositeur traversé par une inspiration sidérante vient de terminer la partition de L’Apprenti sorcier (1897). Raffinement d’une orchestration française pour une partition orchestrale fleuve, à la fois straussienne et wagnérienne où l’on retrouve toute l’imagination mélodique du Prix de Rome, déjà superbement génial avec sa cantate récemment révélée ” Vélleda “: le scintillement d’une instrumentation à la fois onirique et tragique s’y distinguait avec brio. Toutes qualités développées ensuite dans Ariane, longue péripétie d’écritures incertaines et perfectionnistes – inaugurée dès 1905-, qui accouche du sommet lyrique en… 1907 (création à la Salle Favart) : opéra de femmes où se détachent aussi les voix enchaînées consentantes de Sélysette, Ygraine, et aussi Mélisande, Bellangère et Alladine, Ariane étire son étoffe somptueuse dont le cheminement symphonique se met déjà comme Pelléas de Debussy (1902), au diapason des sentiments ténus les moins perceptibles. A Stéphane Denève revient le mérite d’expliciter le dévoilement de la psyché, c’est à dire de suivre le labyrinthe poétique du livret inspiré par l’Ariane de… Maeterlinck (1899), venu à l’opéra grâce à sa relation avec la soprano Georgette Leblanc.

Paul Dukas : Ariane et Barbe-Bleue. Jeanne-Michèle Charbonnet (Ariane), Patricia Bardon (la Nourrice), José Van Dam (Barbe-Bleue), Beatriz Jimenez (Ygraine), Elena Copons (Mélisande), Salomé Haller (Bellangère), Gemma Coma-Amabart (Sélysette), Chœur et Orchestre du Liceu de Barcelone, Stéphane Denève. 1 DVD Opus Arte OA1098. Enregistré au Liceu de Barcelone en juin 2011.