Livres. Le retour de Gustav Mahler (Actes Sud)

zweig-stefan-le-retour-de-gustav-mahler-actes-sud-essais-inedits-avril-2015-compte-rendu-critique-CLIC-de-classiquenews-avril-2015Livres. Le retour de Gustav Mahler (Actes Sud). Zweig librettiste de Richard Strauss (La Femme sans ombre) après la mort du poète Hofmannsthal était bien connu et sa carrière renseignée. Mais ici Actes Sud publie deux textes passionnants et moins exposés, propres à ses années de jeunesse et de formation musicale à Vienne, dédiés tous deux à l’autre grande figure symphonique, contemporaine de Strauss : Gustav Mahler, alors directeur de l’opéra de Vienne (1897-1907) ; une décennie miraculeuse qui a marqué les esprit par son niveau artistique et la qualité des productions lyriques, réalisées avec l’homme de théâtre Max Reinhardt, que Mahler nomme et qui fondera en 1922, avec Strauss et Hofmannsthal, le festival estival de Salzbourg. Admirateur alors à Vienne du chef le plus scrupuleux et le plus charismatique de son temps (ses productions dirigées à Vienne restent légendaires, avant celle de Karajan), Zweig dans son texte dithyrambique, ” le retour de Gustav Mahler “, rend hommage au chef dirigeant comme personne Gluck, Mozart (Don Giovanni, Les Noces de Figaro…), Wagner (La Walkyrie) ou Beethoven (Fidelio) ; il sait aussi préciser la volonté de dépassement et d’accomplissement d’un compositeur qui l’a marqué pour sa Symphonie n°8, créée en 1910 et aussi son adieu irrésistible, exprimé dans “Le Chant de la terre“. Apercevoir dans la rue Gustav Mahler, “constituait un événement que l’on rapportait à ses camarades le lendemain comme un triomphe personnel”, écrit Zweig dans sa biographie, Le Monde d’hier, postée en 1942 à son éditeur, la veille de son suicide au Brésil. C’est dire ce qu’a pu symboliser cette période mahlérienne dans l’esprit de l’esthète mélomane Zweig.
Dans une Autriche régie “par un vieillard, gouvernée par de vieux ministres”, la nomination à 38 ans de Gustav Mahler fait figure d’”exception inouïe”, poursuit-il. Mais en 1907, 4 ans avant sa mort, Mahler, juif non intégré car mal accepté, est poussé à abandonner la direction de l’Opéra de Vienne. Zweig signe un texte de soutien, puis en 1910, à l’occasion des 50 ans du compositeur, il écrit un long poème, Der Dirigent : “Une ruche dorée, dont les rayons accueillent, une cohue bourdonnante, et c’est ainsi qu’apparaît l’édifice inondé par la lumière et par l’attente de tous ces gens réunis en un essaim d’enthousiasme”…

Stefan Zweig rend hommage à Mahler comme compositeur et comme chef

Mahler, héros de la Vienne fin de siècle

stefan-zweig-539975.jpgL’écrivain exprime avec lyrisme, la présence charismatique du chef qui depuis la fosse, permet le surgissement de la poésie pure, du délire extatique qui fait de l’instant musical un pont vers l’éternité. En 1915, Zweig publie ensuite dans le quotidien viennois Neue Freie Presse un essai, Le retour de Gustav Mahler, dans lequel il tente de portraiturer la figure et l’homme sous la carrure du chef. La sensibilité et l’émotion affleure toujours chez Zweig qui précise : “pour nous, pour toute une génération, il fut davantage qu’un musicien, davantage qu’un simple artiste: il fut la part inoubliable de notre jeunesse”. Comme toujours chez Zweig, l’art et la culture sont des remparts contre la barbarie qui menace de tout temps le délicat équilibre démocratique comme l’exercice des libertés.
Après coup et avec le recul, le texte et la prose de Zweig confine parfois à la broderie sensible mais sa sincérité et une certaine facilité pour la formule recueillie, apportent de facto un éclairage sur le goût d’une époque : celle du Zweig, frappé par la première guerre : on sait que le second coup celui de 1939, lui sera fatal. En 1915, le poète écrivain exprime surtout de façon nostalgique, cette Vienne musicale et miraculeuse qui à l’époque de Mahler, savait produire des miracles artistiques et culturels.
Homme démonique, saisissant par sa puissance et sa volonté, sa profonde tristesse comme sa sincérité visionnaire, Mahler incarne pour le Zweig mélancolique des années 1910, ce Prométhée qui après Beethoven a pu insuffler une vision hors des contingences historiques. L’universel poétique et philosophique contre la fatalité et l’obscurantisme du cataclysme politique (que Zweig avait en horreur) : pour Zweig, de 16 ans le cadet de son idôle viennoise, la musique totalise les aspirations des hommes de bien contre le péril à venir. Même s’il ne le rencontre directement jamais – sauf à l’occasion de leur retour simultané à bord du transatlantique en 1910 où le jeune écrivain découvre un malade alité, usé par ses engagements à New York, alors assisté par son épouse Alma, Zweig voue une admiration sans borne au chef compositeur dont il ressent le sentiment héroïque de l’accomplissement.

zweig-stefan-portrait-tete-le-retour-de-gustav-mahlerDans ces deux textes (le poème Der dirigent, puis Le retour de Gustav Mahler) dont il convient de maîtriser le contexte pour en comprendre la portée poétique et esthétique outre leur contingence émotionnelle immédiate, Zweig apporte son offrande sincère à l’oeuvre du Mahler chef d’orchestre et directeur de l’Opéra de Vienne comme au compositeur, alors que d’autres comme Romain Rolland s’entêtait à ne rien comprendre au travail de Mahler.

Livres. Le retour de Gustav Mahler (Actes Sud). Deux textes inédits. Parution : avril, 2015 / 10,0 x 19,0 / 64 pages, ISBN 978-2-330-04804-4. Prix indicatif : 9, 80€.