Habeneck : entretien avec François Bronner…

habeneckHabeneck : entretien avec François Bronner… En juin 2014, François Bronner fait paraître chez Hermann (collection musique) une nouvelle biographie du chef d’orchestre Habeneck, le créateur à Paris des Symphonies de Beethoven – qui compta tant pour la culture musicale d’un Berlioz par exemple, ou l’approfondissement d’un Wagner dans une autre forme (lire ci-après) qui discerne le premier, son sens de l’interprétation… Chrismatique et bienveillant, comme à l’écoute des jeunes musiciens venus solliciter son appui, Habeneck œuvre sensiblement pour l’établissement du grand opéra à la française, créant Guillaume Tell, Robert le diable, Les Huguenots… Entretien avec François Bronner dont le portrait ainsi composé, est l’un des plus complets sur la personnalité du créateur à Paris, de la Société des Concerts du Conservatoire dès 1828 mais aussi de la Symphonie fantastique de Berlioz en 1830.


Comme musicien et comme personnalité humaine qu’elles sont d’après vous les qualités les plus frappantes du chef Habeneck ?
François Bronner : Sa grande compétence musicale comme violoniste et comme chef d’orchestre (il avait une oreille d’une justesse exceptionnelle), son honnêteté intellectuelle et sa conscience professionnelle furent très souvent rapportées par ses contemporains. Mais il avait aussi un grand charisme qui lui donnait une étonnante capacité à convaincre et à réunir autour de lui les talents nécessaires à la réalisation des projets qui lui tenaient à cœur. Exigeant quant à la qualité du travail, il savait se montrer humain tant avec les musiciens d’orchestre qui le préférait à tout autre chef qu’avec ses élèves au Conservatoire. Enfin, il sera toute sa vie un ami et un soutien fidèle pour ses compagnons de jeunesse.

Qui a laissé le portrait ou le témoignage le plus proche et le plus fidèle de lui ? Pourquoi ?
Parmi ses contemporains, nombreux sont ceux, musiciens et écrivains, qui ont dit leur admiration pour le chef d’orchestre. Mais c’est, à mon avis, chez Wagner que l’on trouve un des plus intéressants témoignages, loin de toute flatterie et de toute redondance inutile. Dans les récits qu’il nous fait de ses quelques brèves rencontres avec Habeneck en 1839 à Paris, Wagner apparaît comme un de ceux qui sait le mieux, en quelques mots précis, comprendre la personnalité et l’art d’Habeneck.
A partir de ce qu’il a ressenti en entendant les répétitions de la Neuvième de Beethoven, Wagner nous montre la nouveauté apportée par le chef dans son travail avec un orchestre. Il parle enfin d’interprétation, et n’emploie plus le terme d’exécution, habituellement utilisé à l’époque, interprétation qu’il qualifie d’ « accomplie et saisissante ».
Mais sur le plan humain, Wagner nous donne aussi une image conforme à la réalité. Il le présente comme étant « le seul à tenir ses promesses » et il évoque un « homme au ton sec mais bienveillant » qui le conseille pour réussir à Paris (ce qu’Habeneck faisait toujours avec les jeunes talents venus le voir).

De quelle façon, Habeneck a-t-il marqué l’avènement du chef dans son acceptation moderne ?
Habeneck a su transformer la direction d’orchestre héritée du XVIIIe siècle et l’amener petit à petit à ce que nous connaissons aujourd’hui. De 1805 à 1815, ce sera avec l’orchestre des élèves du Conservatoire qui allait rapidement s’agrandir, rejoint par d’anciens élèves, amis d’Habeneck et tous excellents musiciens, qui étaient attirés par la nouveauté et le succès de ces concerts.
Ce travail pour le renouveau de l’orchestre et de sa direction trouvera sa plénitude avec la Société des concerts du Conservatoire dont la création en 1828 est l’œuvre d’Habeneck.
Sa contribution fut multiple, sur le plan technique, notamment dans l’organisation et la conduite des répétitions, comme sur les « performances » en séance publique.
Habeneck obtenait d’un orchestre « une force et une ardeur telles que je n’ai jamais rien vu de comparable » dira Weber. Et les nombreux témoignages de l’époque parlent d’une précision, d’un ensemble, d’un respect des nuances et d’une force, tous inconnus jusque là. Il savait faire monter un orchestre au paroxysme des forte aussi bien que de le contenir dans les plus infimes pianissimo. Cela pouvait déclencher chez le public des manifestations d’enthousiasme passionné. Berlioz utilise le qualificatif de « fulminant » pour la création sous la direction d’Habeneck de la Symphonie fantastique en décembre 1830. Notons aussi qu’à l’Opéra, c’est à Habeneck que l’on doit l’abandon de la direction au bâton héritée de Lully et de la disposition aberrante du chef ayant la plus grande partie de l’orchestre derrière lui.

Sur le plan de ses goûts pouvez vous préciser quels compositeurs il a défendu, dans le registre de l’opéra et celui des concerts symphoniques?

A l’Opéra, s’il appréciait Gluck, il fut aussi très proche de ses amis Rossini et Meyerbeer. En créant triomphalement le Guillaume Tell du premier, Robert le diable et Les Huguenots du second, il installait le grand opéra à la française dont le succès allait se maintenir durant tout le XIXe siècle.
Toute au long de sa carrière, Habeneck dirigera des concerts entièrement consacrés à Mozart, comme à Haydn. Toutefois le grand combat de sa vie sera de faire accepter en France les symphonies de Beethoven. C’était certainement les trois compositeurs qu’il aimait le plus. D’une manière générale, il avait relativement à la musique symphonique, une prédilection pour les œuvres du monde germanique. Il défendit la musique de Weber et appréciait fortement Mendelssohn. Mais il savait aussi faire une place à la musique française.
Ceci étant dit, il reste le cas Berlioz. Les relations commencèrent de manière excellente entre le chef d’orchestre qui soutint de son prestige le jeune compositeur qui de son côté l’admirait. Le point culminant en sera la création de la Symphonie fantastique sous la direction d’Habeneck. C’est seulement à partir de 1833, que les relations vont devenir tumultueuses et mouvementées du fait, entre autres, d’une rivalité lorsque Berlioz devint lui-même chef d’orchestre.

Propos recueillis par Alexandre Pham, juin 2014.