Fuzelier : La Matrone d’Éphèse, 1714

largilliere-portrait-pour-fuzelier-fictif-classiquenews-la-guerre-des-theatre-opera-comique-avril-2015Paris, Opéra-Comique. Le 8 avril 2015, 14h30, 20h.. Le 9, 14h30. La guerre des Théâtres. Fuzelier. Pour s’imposer entre les scènes officielles qu’étaient l’Opéra et la Comédie-Française, l’Opéra Comique du siècle des Lumières développa des prodiges d’ingéniosité. Au coeur des grandes foires parisiennes, sa troupe faisait les délices d’un très large public en puisant tour à tour dans les procédés du vaudeville, du monologue, de la pantomime, des écriteaux… A partir de l’un des succès de Louis Fuzelier, La Matrone d’Éphèse – ou comment l’amour ramène à la vie une jeune veuve éplorée (très émoustillée par l’aplomb viril de l’astucieux et vaillant Arlequin) -, chanteurs, marionnettistes et musiciens font revivre ces tribulations théâtrales. Obstiné et quelque peu impertinent, l’Opéra Comique inaugurait ainsi trois siècles de création lyrique.

La place de Paris comme capitale de l’opéra n’évite pas une sérieuse et redoutable concurrence entre les scènes lyriques. Comme aujourd’hui, les directeurs de salles cherchent tous les moyens pour remplir parterre et balcons. D’autant que les spectacles sont de plus en plus nombreux, leurs formes, inventives et originales, et le public particulièrement mobile et exigeant.  En 1718, Lesage et La Font illustrent idéalement la libéralisation de la vie théâtrale après la mort de Louis XIV. Un souffle nouveau régénère les ardeurs dans le Paris de la Régence enfin délivré du corset versaillais. C’est l’essor des Italiens et de l’esprit de la foire, leur audace irrévérencieuse, leur acuité parodique et satirique. Les auteurs et compositeurs rivalisent d’inventivité en utilisant tous les procédés du vaudeville, du monologue, de la pantomime, des écriteaux… En témoigne le spectacle ressuscité par le CMBV en avril 2015 et inspiré de La Matrone d’Ephèse de Fuzelier, créée en 1714,  dont les audaces multiples évoquent bien l’esprit de l’Opéra comique d’alors, enfant impertinent entre les scènes traditionnelles et savantes de l’Opéra et de la Comédie française.

 

 

 

Fuzelier : auteur comique délirant

 

largilliere-jeune-noble-1730-tableau-portait-regenceFuzelier serait mort à 80 ans en 1752. Esprit libre et génial, il ose ce que personne n’imagine. Se montre souvent délirant et sensible à l’autoparodie : La matrone d’Ephèse cite et recycle Amadis de Lully et Quinault, surtout Cadmus et Hermione dont le III inspire la parodie de la fin de l’acte I. Son insolence lui vaut d’être emprisonné. Il écrit pour l’Opéra Comique (à ce tire il est l’auteur le plus célèbre des Foires Saint-Laurent et Saint-Germain), l’Opéra avec une verve savoureuse qui régénère surtout les fondations des genres théâtraux. Ses succès sont tels auprès du public que les théâtres traditionnels et nobles (l’Opéra ou Académie royale de musique, et la Comédie Française) suivent scrupuleusement la carrière de chacune de ses pièces; Ses débuts à la Foire croise le jeune Rameau, d’abord familier des Forains avant de briller à l’Opéra. Leur chemin se recroiseront encore avec Les Indes Galantes de 1735 où ils réinventent le genre de l’Opéra Ballet; jamais démuni, Fuzelier aurait inventé le recours aux marionnettes quand la parole était interdite pour museler l’essor des Forains. La farce parodique et satirique sont ses registres comme une intelligence grave et profonde dans le portrait des sentiments humains : Fuzelier est aussi auteur pour la Comédie Italienne, fixée à l’Hôtel de Bourgogne en 1716, où Marivaux fait créer toutes ses pièces.

 

Ce que nous en pensons. Le spectacle proposé par l’Opéra Comique récapitule les avatars  qui ont favorisé la naissance et l’essor auprès du public de l’opéra comique. … Après les récentes restitutions sur le même mode des parodies  contemporaines également produites par le CMBV (Centre de musique baroque de Versailles) : Hippolyte ou la belle  mère amoureuse ou  l’irrésistible Funérailles de la Foire, cette Guerre des théâtres appartient à la même période soit les années 1710,  qui voit après le règne de Louis XIV, une inflexion sensible et nouvelle du goût à Paris. Il montre sur scène comment pressé de toutes parts, jalousé par la Comédie française qui l’empêche de parler et de jouer, taxé par l’Opéra  (Académie royale de musique) qui lui impose une redevance, le théâtre de la Foire doit se réinventer constamment pour produire et exister.

En mêlant dans le jeu parodique et satirique tous les registres poétiques, le théâtre forain expérimente ainsi des formes nouvelles qui impliquent directement le public : les écriteaux puis les marionnettes  avec  l’insolent Pulcinella ou Polichinelle, avatar truculent dArlequin qui ose en effet railler les vieux acteurs héroïques de la Comédie française comme insulter sans ménagement les vieilles chanteuses de l’opéra…. le numéro d’acteurs marionnettistes assuré par Jean-Philippe Desrousseaux et Bruno Coulon (qui jouent aussi respectivement l’allégorie larmoyante haineuse de la Comédie Française et Arlequin) renouvelle leur complicité mordante déjà vue dans la parodie La Belle Mère amoureuse. 

Délire et inventivité sont dans la place et dès lors,  Paris devra compter  avec le nouveau genre qui sait outrepasser les conditions de plus en plus contraignantes de son exercice : des vaudevilles, un peu de dialogues et surtout  de la facétie  en diable…  et voici  l’opéra comique  définitivement lancé.

Sur le plan narratif Colombine fieffée dominatrice  réussira-t-elle à piloter Arlequin pour qu’il épouse finalement la vieille éplorée cette veuve  qui ne cesse de se répandre mais enivrée, se laisse séduire par un jeune goguenard italien… La clique des Lunaisiens menée par le baryton Arnaud Marzorati emporte ce théâtre polymorphe, décalé où l’on retrouve tous les ferments enfantant le nouveau genre. 

 

 

 

 

 

boutonreservationLa Guerre des Théâtres : La Matrone d’Ephèse de Fuzelier
Paris, Opéra Comique, Salle Favart
Mercredi 8 avril 2015 : 14h30, puis 20h. Le 9 avril, 14h30.
spectacle jeune public, à partir de 8 ans

Aux sources de l’Opéra Comique… A partir de l’un des succès de Louis Fuzelier, La Matrone d’Éphèse – ou comment l’amour ramène à la vie une jeune veuve éplorée -, chanteurs, marionnettistes et musiciens ressuscitent l’audace expérimentale des Forains à l’époque des Lumières. Cultivant l’irrévérence comme le délire parodique, l’Opéra Comique nouvellement né, inaugure sa riche et pétulante histoire…

Jean-Philippe Desrousseaux, conception, mise en scène et marionnettes


Petr Řezač, sculpture des marionnettes
Katia Řezačová, peinture et costumes des marionnettes
François-Xavier Guinnepain, lumières
Françoise Rubellin, conseiller théâtral
Bruno Coulon, Arlequin
Sandrine Buendia, soprano
Jean-François Novelli, ténor
Arnaud Marzorati, baryton et direction artistique
La clique des Lunaisiens

 

 

 

Approfondir : aux origines de l’Opéra Comique, les Forains sous la Régence…
Les troupes parisiennes se dressent entre elles (Comédie Française, Académie royale de musique), rivalisent et guerroient pour emporter l’adhésion et la fidélité du public : les spectacles forains (à la Foire Saint-Laurent, Saint-Germain) seront supprimés jusqu’en 1721 sous la pression de la Comédie Française, trop durement concurrencée par la liberté théâtrale de la Foire.
En 1718, avant l’interdiction des Forains, les pièces représentées récapitulent les rebondissements des affaires judiciaires encours, prenant à témoin le public pour démêler les responsables et distinguer les meilleures productions.

Les forains détenteurs du privilège très (trop) coûteux de l’Opéra comique raille la Comédie française dans deux pièces désormais légendaires : Les Funérailles de la Foire et la Querelle des théâtres ; cette dernière met en scène cependant le triomphe final de l’Opéra Comique. Le Régent lui-même, en un enthousiasme contradictoire, applaudit au délire génial des Forains, assistant lui-même aux deux pièces et précisant non sans esprit que : l” l’Opéra comique ressemble au cygne, qui ne chante jamais plus mélodieusement que quand il va mourir”.