COMPTE-RENDU, critique, REQUIEM. Festival d’Aix en Provence le 3 juillet 2019. Requiem (d’après Mozart). Pichon / Castellucci

MOZART-wolfgang-portrait-concerto-symphonie-jupiter-don-giovanni-mozart-critique-opera-sur-classiquenewsCOMPTE-RENDU, critique, REQUIEM. Festival d’Aix en Provence le 3 juillet 2019. Requiem (d’après Mozart). Pichon / Castellucci. C’est Mozart qu’on dénature… Après réécrire le livret des opéras, quitte à en modifier le sens et l’esthétique originels, voici venu le temps des Å“uvres sacrées, modifiées, intercalées d’éléments étrangers qui en modifient tout autant l’unité, le flux, la tension et la cohérence initiales. On a connu cette année deux marqueurs importants dans notre époque des fakenews et des contrevérités qui rongent un peu plus la frontière entre réalité / vérité et fiction / mensonge. Même porosité entre réalité des partitions autographes et nouvelles versions édictées en opus convenables. Disons à présent que les metteurs en scène n’hésitent plus à changer ce qui les inspire quitte à ne plus respecter les Å“uvres présentées ; que le directeurs sont prêts à les suivre pour créer le buzz…Voyez cette nouvelle production du “Requiem de Mozart”. En réalité il s’agit du Requiem de Romeo Castellucci, inspiré du Requiem de Mozart. Car le spectacle final n’a plus rien à voir avec la Messe des morts conçues en 1791 par Mozart à Vienne.

Aix 2019 : tristes artifices du duo Pichon / Castellucci
MOZART DÉNATURÉ

Sur les planches aixoises, le metteur en scène dépoétise tout élan spirituel, écarte toute ivresse onirique pour un spectacle indigent et statique, où le théâtre devient oratorio d’images et de tableaux d’une banalité agaçante ; où les chanteurs qui sont aussi danseurs (leur chant décousu souffre des mouvements permanents), tout en blanc comme des prêtres néo futuristes, s’ébrouent en gestes pseudo inspirés, en un vaste cirque folklorique venu des Balkans, qui finit pas dénaturer le sens de la dernière partition laissée inachevée par Mozart en 1791. Castellucci insiste sur la fin et la disparition, la grande extinction humaine annoncée, qui donne le sens de nos vies : chaque célébration collective des Morts, chaque messe de Requiem, pour le repos des défunts, célèbre en définitive la vie et nous appelle à un éveil spirituel.
Alors que la musique mozartienne, comme celle des 3 dernières symphonies (récemment sublimées par Savall), n’est qu’élévation, substance poétique et abstraction spirituelle, Castellucci nous assène une représentation lourde et simpliste, d’une laideur incongrue. Il ne s’agit pas d’énoncer de pseudo concepts (très discutables en outre), il faut encore en déduire un théâtre qui serve aussi le sens et la direction de la musique qui est sa source et son point de départ. Tout sonne faux ici ; rien ne fonctionne ; la danse des corps qui se projettent, sautent, s’écrasent, contredit l’élan même de la musique du Requiem.
Castellucci multiplie aussi les sources visuelles quitte à brouiller la vue d’ensemble. Les images projetées en fond de scène énumèrent tout ce qui a déjà disparu : espèces animales, sites et constructions, artistes et leurs œuvres… si l’idée pouvait être intéressante, sa réalisation est indigeste dans la répétition. Qu’en penser alors ? Devons nous indigner de ces disparitions inéluctables et irréversibles ? Ou bien, dans le grand mouvement actuel de déni collectif et de fatalisme passif, nous en rendre les témoins impuissants, comme conditionnés ? Le monde, nos sociétés humaines sont condamnées dans un terme proche : et alors ? Tout est voué à la disparition n’est ce pas ? Tout doit donc disparaître. Le propos de Castellucci laisse interloqué et aussi irrité. tant d’imprécisions, où manque la poésie, tombe à plat.

Sur la musique de Mozart, ces gesticulations, ces tableaux pontifiants imposent un parfait décalage… une équation impossible qui trahit la direction et le progression des séquences musicales.
Dans ce magma visuel d’une naïveté affligeante, les instrumentistes tentent de sauver le spectacle musicalement en défendant une unité et une continuité fragile. Le chef (Raphaël Pichon) quant à lui a décidé d’entrecouper le fil mozartien de partitions étrangères (chant grégorien) ou de Mozart lui-même. La proportion initiale du Requiem mozartien se dilue en un polyptique confus, répétitif, – retable aux accents lissés qui d’une séquence à l’autre, se ressemble, sans contrastes véritables, d’autant que le geste du chef comme la tenue des choristes danseurs manquent singulièrement de finesse, de profondeur, de trouble, de nuance, de phrasés. Sauf les dernières mesures où le chÅ“ur statique (et dénudé à la façon d’un Jugement dernier et ses damnés nus comme les vers) retrouve des respirations plus naturelles. Pourtant la lecture globale agace par sa lourdeur, son arche déplorative trop dilatée… jusqu’au vertige. Mais où sont donc passés le nerf, l’audace, les options vaillamment défendus par les premiers baroqueux ?

Las, tout se révèle artificiel dans une mosaïque dépareillée, invitation agaçante pour un paradis toujours absent. Ce Requiem est à oublier mais c’est sûr, il gagnera un soupçon de buzz dû à sa tentative anecdotique et manquée. C’est Mozart que l’on met en bière ici, et de bien laide façon, entre hystérie, trahison, rupture et syncope. De toute évidence, Aix 2019 déçoit. Rendez-vous est pris pour Tosca et surtout Jacob Lenz (certes reprise mais première en France cet été). A suivre.

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COMPTE-RENDU, critique, REQUIEM. Festival d’Aix en Provence le 3 juillet 2019. Requiem de Romeo Castellucci d’après le Requiem de Wolfgang Amadeus Mozart. Ens Pygmalion / Raphaël Pichon. Romeo Castellucci, mise en scène. A l’affiche du festival d’Aix-en-Provence (théâtre de l’Archevêché), jusqu’au 19 juillet 2019.

Compte rendu, concert sacré. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 3 juin 2015 ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) Messe en Ut, KV 427 ; Joseph Haydn (1732-1809) : Insanae et vanae curae, Motteto Hob XXI : 1/13c ; Michael Haydn (1737-1806) : Ave regina Caelorum MH 140 ; Repons Christus factus est MH38 ; Joelle Harvey, soprano ; Marianne Crebassa, alto ; Krystian Adam, ténor ; Florian Sempey, basse ; Ensemble Pygmalion ; Direction : Raphaël Pichon.

MOZART_Opera_portrait_profilLes Grands interprètes ont une nouvelle fois invité Raphaël Pichon et son Ensemble Pygmalion et le public est venu très nombreux. Les qualités de ce jeune chef ne cessent de se développer et dans bien des répertoires. Après une messe en si magnifique en 2013, ici même, nombreuses étaient les attentes pour cet autre chef d‘œuvre, la Messe en ut de Mozart. Raphaël Pichon a choisi d’enrichir cette messe incomplète par trois motets des frères Haydn, amis du divin Mozart. Même si ainsi sans entractes le concert a duré presque deux heures, le temps a filé sans pouvoir être compté. Les qualités de Pichon sont celles d‘un esthète. Les sonorités riches, variées, les nuances très développées autant à l’orchestre que dans les choeurs, la souplesse des phrasés soutenant les solistes, toute cette beauté est mise au service des partitions pour en rendre la structure limpide. Ainsi le motet avec orchestre de Joseph Haydn al permis de comprendre la différence stylistique entre les deux compositeurs qui étaient grands amis. Structures plus clairement affirmées chez Haydn, et sections plus opposées, quand Mozart par un geste souple fait passer de l’air d’opéra aux choeurs fugués puis aux moments chambristes, avec une évidence confondante.

Michael Haydn est un compositeur plus proche de la sensibilité mozartienne. Ses deux Motets a capella ont une belle profondeur et une intensité troublante. Ainsi complétée par des pièces de choix, la Grande messe en ut devient une action de grâce à la beauté du monde de la musique fêtant tous les genres vocaux.

Une autre qualité de Raphaël Pichon est sa sureté de choix pour les chanteurs. Dès leur duo, les deux dames aux timbres complémentaires offrent des moments
de grande musicalité en mêlant leurs voix. Chacune dans son solo a ébloui par la facilité et le rayonnement de son chant. Le “Laudamus te” de Marianne Crebassa est enjoué et profond à la fois. L’ “Et incarnatus est” de Joelle Harvey ouvre les portes de la musicalité chambriste la plus voluptueuse. Les deux hommes ont aussi brillé, surtout le ténor Krystian Adam au timbre mozartien, mais trop peu en raison de leurs trop courtes interventions en ensembles.

Le choeur généreux et précis, engagé à la vie à la mort, a été merveilleux de bout en bout, dans les doubles choeurs avec puissance, comme les moments *a capella* avec une grande délicatesse. Les échanges de sourires entre les choristes et le chef disent bien la complicité qui les unit. L ‘orchestre est plein de fougue également virtuose et précis.

La gestuelle très souple de Raphaël Pichon permet aux arabesques de la musique de se déployer avec une grande liberté. Les moments de tension et la précision qu’ils requièrent, n’en prennent que davantage de force. Une magnifique équipe, un chef charismatique et généreux sont les éléments de ce succès, défendant totalement des partitions revisitées et magnifiées.