Compte rendu, opĂ©ra. Toulouse. ThĂ©Ăątre du Capitole, le 21 novembre 2014. Benjamin Britten (1913-1976) : Owen Windgave, Le Tour d’écrou. David Syrus, Walter Sutcliffe.

Quelle intelligence de proposer Ă  Walter Sutcliffe une telle gageure ! FrĂ©dĂ©ric Chambert a en effet osĂ© demander au metteur en scĂšne britannique d‘utiliser le mĂȘme dĂ©cor pour deux opĂ©ras de Britten crĂ©ant ainsi une perspective vertigineuse sur la maltraitance infantile dans les familles.  Nous garderons en effet de cette aventure un enrichissement inattendu des Ɠuvres de Britten. Si chaque opĂ©ra seul, de part sa puissance thĂ©Ăątrale, vaut  habituellement une soirĂ©e d‘opĂ©ra, ce qui sera rĂ©alisĂ© plus tard Ă  Toulouse qui propose chaque opĂ©ra sĂ©parĂ©ment, nous pouvons Ă©crire que la puissance de ces deux Ɠuvres dans leur suite, donne Ă  penser comme rarement Ă  l’opĂ©ra. La mise en scĂšne de Walter Sutcliffe est digne du thĂ©Ăątre : chaque acteur-chanteur fait bien plus que d’habitude Ă  l’opĂ©ra. Physiques parfaitement liĂ©s aux rĂŽles, voix belles et diction parfaite permettent au spectateur de suivre avidement deux actions thĂ©Ăątrales fulgurantes, grĂące Ă  des artistes trĂšs engagĂ©s.

 

 

 

Choc salutaire

 

_59P9160Owen Wingrave dĂ©fend avec audace un pacifisme pensĂ©, argumentĂ©, courageux dans une famille oĂč plus personne ne pense plus depuis longtemps, chacun rĂ©pĂ©tant sans en rien comprendre, tels des perroquets dĂ©cĂ©rĂ©brĂ©s, une ode Ă  la mort des mĂąles et agissant en serviteurs zĂ©lĂ©s de Thanatos. Le pauvre Owen, de retour dans sa famille aprĂšs sa formation, abasourdi par tant de bĂȘtise et de mĂ©chancetĂ© entremĂȘlĂ©es perdra la vie, volontairement 
 ou tuĂ© par un membre de la famille, la question reste ouvert. Chacun dans cette piĂšce oppressante joue et chante Ă  merveille : Dawid Kimberg  avec une voix lumineuse en Owen, une dignitĂ© et une noblesse perceptible touche le cƓur dans son monologue pacifiste. VoilĂ  des mots puissants Ă  se rĂ©pĂ©ter sans cesse :

La paix n‘est pas oisive mais vigilante. La paix n’est pas consentement mais quĂȘte. La paix n’est pas muette, elle est la voix de l’amour.

Toutefois face Ă  tant de vide de pensĂ©e et tant de haines, rien de  cette intelligence et de cette force d’ Ăąme n’a pu tenir
 Le dĂ©cor est rĂ©duit en hauteur afin de permettre aux acteurs de gagner en prĂ©sence pour le spectateur. Le jeu est habile et naturel. Vocalement chaque voix est parfaitement choisie et lâ€˜Ă©quilibre gĂ©nĂ©ral est remarquable.

Le manoir de Paramore est sinistre Ă  souhait. Les Ă©clairages de Wolfgang Goebbel accentuent le malaise et rendent perceptible l’oppression d’ Owen.

L‘orchestre est magnifique, les choeurs surnaturels glacent le sang. Et la ballade macabre de la famille Wingrave est chantĂ©e de maniĂšre inoubliable par Thomas Randle. Les costumes parfaitement assortis aux dĂ©cors dans des tons subtilement associĂ©s sont du meilleur goĂ»t. Kaspar Glarner a fait un travail d’orfĂšvre.

_59P9454Retrouver des Ă©lĂ©ments de dĂ©cors dĂ©tournĂ©s avec esprit dans Le Tour d’écrou accentue le malaise face Ă  l‘enfance maltraitĂ©e. LĂ -bas, les ancĂȘtre en portrait avaient menĂ©s Orwen Ă  la mort autant que les vivants. Ici, La prĂ©sence du tuteur si coupablement absent de la vie des enfants,  en des portraits gĂ©ants prend un sens nouveau. C’est par son abandon que les enfants ont Ă©tĂ© manipulĂ©s par des pervers, devenus fantĂŽmes prĂ©sents pour jamais dans l‘ñme, l’esprit et le corps des enfants. La pĂ©dophilie ne pouvant jamais ĂȘtre exclue, on devine que les mauvaises rencontres les ont dĂ©truit. Les deux rĂŽles d‘enfants chantĂ©s ont Ă©tĂ© remarquables et la puissance des voix parfaitement Ă©quilibrĂ©s avec celle des adultes. Plus lyrique que Owen Wingrave le Tour dâ€˜Ă©crou offre un rĂŽle Ă©mouvant Ă  la gouvernante. Anita Watson est un beau soprano lyrique qui joue ce personnage sensible et bon avec force et Ă©motion. Le Quint de Jonathan Boyd est aussi sĂ©duisant vocalement que le jeu de son personnage est rĂ©pugnant par sa lascivitĂ©, crĂ©ant une tension entre la vue et l’ouĂŻe qui dĂ©stabilise. Du grand art !

Avec concentration et une main de fer David Syrus obtient de l’Orchestre du Capitole une tension dramatique quasi insoutenable, dans une splendeur sonore de chaque instant. Bravo à tous les musiciens de  l’orchestre !

La mise en scÚne  de Walter Sutcliffe trouve tout au long de la soirée une théùtralité naturelle, comme la musique coule et le texte se déploie, en un spectacle total.

Cette association gĂ©nĂ©reuse offre un spectacle de prĂšs de quatre heures dont le spectateur ressort plus lucide, loin du conformisme ambiant. Un moment trop rare dans une salle d‘opĂ©ra. Merci Ă  FrĂ©dĂ©ric Chambert qui signe ici l’une de ses plus audacieuses productions au Capitole de Toulouse.

Compte rendu, opĂ©ra. Toulouse. ThĂ©Ăątre du Capitole, le 21 novembre 2014. Benjamin Britten (1913-1976) : Owen Windgave, Le Tour d’écrou.  

Owen Wingrave, OpĂ©ra en deux actes sur un livret de Myfanwy Piper d’aprĂšs la nouvelle de Henry James crĂ©Ă© le 16 mai 1971 Ă  la tĂ©lĂ©vision, BBC 2, crĂ©ation scĂ©nique le 10 mai 1973 au Royal Opera House, Covent Garden, Londres. Walter Sutcliffe, mise en scĂšne ; Kaspar Glarner, dĂ©cors et costumes ; Wolfgang Goebbel, lumiĂšres. Avec : Dawid Kimberg, Owen Wingrave ; Steven Page, Spencer Coyle ; Steven Ebel, Lechmere ; Elisabeth Meister, Miss Wingrave ; Janis Kelly, Mrs Coyle ; Elizabeth Cragg, Mrs Julian ; Kai RĂŒĂŒtel, Kate Julian ; Richard Berkeley-Steele, GĂ©nĂ©ral Sir Philip Wingrave ; Thomas Randle, Le Narrateur / Le Chanteur de ballades. Production OpĂ©ra de Francfort (2010).

 

Et

 

Le Tour d’écrou, OpĂ©ra en deux actes et un prologue sur un livret de Myfanwy Piper d’aprĂšs la nouvelle de Henry James crĂ©Ă© le 14 septembre 1954 au Teatro la Fenice, Venise ; Nouvelle production ; Walter Sutcliffe, mise en scĂšne ; Kaspar Glarner, dĂ©cors et costumes; Wolfgang Goebbel, lumiĂšres. Avec: Jonathan Boyd, Le Narrateur / Peter Quint ; Anita Watson, La Gouvernante ; Francis Bamford / Matthew Price, Miles ; Lydia Stables / Eleanor Maloney, Flora ; Anne-Marie Owens, Mrs Grose ; Janis Kelly, Miss Jessel.

MaĂźtrise du Capitole, Alfonso Caiani direction ; Orchestre national du Capitole ; Direction musicale, David Syrus.

 

 

 

 

Illustrations : F. Nin © Capitole 2014.