COMPTE-RENDU, critique, opéra. MARSEILLE, Odéon, le 14 déc 2019. OFFENBACH : Orphée aux enfers. Trenque / Duffaut

offenabch-2020-opera-classiquenews-critique-concerts-opera-critique-classiquenewsCOMPTE-RENDU, critique, opéra. MARSEILLE, Odéon, le 14 déc 2019. OFFENBACH : Orphée aux enfers. Trenque / Duffaut. Par la qualité de la mise en scène de Nadine Duffaut, des décors d’Éric Chevalier, des costumes de Katia Duflot, de la direction musicale enflammée d’Emmanuel Trenque, l’interprétation d’une troupe brûlant les planches, cet Orphée aux Enfers, était comme un cadeau anticipé de Noël.

 

 

 

L’OEUVRE… opéra-bouffe hilarant d’Offenbach et consorts, Orphée aux enfers, créé pour sa première version en 1858, en 1874 pour la seconde, est une irrésistible parodie de l’Orphée et Eurydice, célèbre opéra de Gluck créé à Vienne en 1762, en italien, remanié, en 1774 en, français, à Paris, dont Berlioz tira version en 1859 pour la grande contralto Pauline Viardot García, avec un énorme succès dont témoigne l’hommage bouffe que lui rendit Offenbach. Il en parodie des passages, dont le fameux lamento « J’ai perdu mon Eurydice », entonné en écho par Diane, Vénus et Cupidon.

 

 

Orphée d’Offenbach à Marseille (Odéon)
ENFER DIVIN

 

 

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Dans cet opéra-bouffe, le mythe est plus que mité, dynamité. Pour mémoire mythologique oublieuse : Orphée, demi-dieu de la musique a tout pouvoir sur la nature, les animaux sauvages le suivent en douceur, sa voix attendrit même les pierres. Il a épousé la nymphe Eurydice ; piquée par une vipère, elle meurt. Désespéré, il n’hésite pas à descendre aux Enfers pour convaincre, en vaincre les dieux par la beauté de sa musique et de son chant et ramener au jour sa chère femme, qu’il perd en se retournant malgré l’interdit du dieu. Orphée et Eurydice, sont le couple amoureux idéal.
Ici, c’est le couple bourgeois rongé par l’habitude, un mari et une femme fatigués l’un de l’autre. Orphée est chez Offenbach un médiocre compositeur, un violoniste dont Eurydice, quel supplice, si elle est piquée, c’est de rage : elle est à cran contre le crincrin de son violoneux de mari. Eurydice déteste Orphée qui le lui rend bien, chacun cocufiant l’autre.

 

 

Réalisation

 

 

On aime, dans les réalisations de Nadine Duffaut, avec la densité culturelle, alliée au sens musical, la sensibilité sociale. Les décors d’Éric Chevalier à cet effet sont parlants avec des vitrines d’enseignes commerciales du temps :une rue fin XIXeou début XXesiècle, un atelier de la jeune fée électricité, un salon de coiffure masculin féminin, une épicerie si l’on s’en souvient bien, et la boutique du luthier Orphée, premier Prix de violon du Conservatoire. Sur cette rue ou place, chacun passe, chacun va, pas drôles de gens que ces gens-là, petit monde d’un autre monde, pas celui du grand ni des dieux,modestes travailleurs vaquant ou allant à leurs occupations, des boulangers, un vitrier, un balayeur, une bonne d’enfant poussant le berceau, des membres de l’Armée du Salut, une religieuse, un curé, une chanteuse des rues à la Piaf, un photographe paparazzi, genre espion à lunettes noires ou inspecteur échappé d’une série, Bogart par le feutre, Colombo par l’imperméable avachi (Jacques Freschelpromu en Charlot à la fin). À moins qu’il ne soit en mission de filature conjugale car filant l’adultère voici, couleur cocu, canaille jaune canari, ou plutôt serin, guère serine, l’Eurydice pimpante d’Amélie Robins, jolie comme les boutons d’or et bleuets invisibles qu’elle cueille de l’absent champ de blé : d’emblée, pas besoin de presse à scandale, elle s’empresse, coquine coquette et cocotte cocottante, d’une lumineuse voix guère intime, de mettre le public dans la confidence en publiant ce qu’il ne faut pas publier :
« N’en dites rien à mon mari !» hi-hi.

 

 

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Ah, ah ! la friponne file le parfait mais occulte amour avec Aristée, berger d’Arcadie « ivre de mélodies » dont l’archaïque couplet a de sournoises douceurs du miel de ses abeilles, en fait faux pastoureau mais vrai maître des Enfers, le sardonique Pluton auquel Marc Larcher, déguisant traîtreusement sa voix de ténor puissant, donne de mielleuses demi-teintes innocentes : la ténébreuse beauté du diable chrétien (inconnu des Grecs) pour le diable au corps d’Eurydice dans ces païennes et mythologiques amours. On ne sait plus à quel sein, pardon, saint, se vouer dans ce méli-mélo cultuel et culturel.
Orphée le luthier, lutinant (musicale fatalité) une nymphe, survient pincé par sa femme qui en pince pour un autre. L’épouse volage retourne la situation : l’Eurydice peu ménagère s’avère une mégère guère apprivoisée prête à bouffer son Orphée d’époux : sauf la touffe artiste de ses cheveux qui ne bouge pas d’un poil, le pauvre demi-dieu doit sentir ses poils se hérisser devant l’hystérie agressive de sa conjointe qui le fait reculer de peur. Lyre du mythe oblige, lyriquement, il a beau clamer et déclamer son chant, s’il attendrit la nature, et nous tant la voix de Samy Campsest bellement rivale du fallacieux berger, sa femme excédée, exaspérée, exagérée (lui reprochant ses vers hexamètres) n’en est guère attendrie. Quelle scène, grands dieux, le beau gosse et la belle garce ! On serre les poings, compte les points. Décidément, Eurydice ne s’en laisse pas conter et touche la corde sensible, celle du violon d’Orphée, atteint dans sa fibre. Touché mais pas coulé, le benêt, le berné, brandit l’arme fatale et finale, non l’instrument du mythe mais son violon, et menace la vipère (qui n’en sera pas piquée) de son dernier concerto d’une heure et quart. La voilà pantelante, suppliante à ses genoux avec des aigus de détresse de soprano colorature stressée tandis que le jeune premier d’époux, ricanant de sadisme, se gratte le violon non sur le toit mais sur le sexe de bonheur orgiastique tel un Elvis déchaîné entamant une danse guerrière tandis que son concerto, assez concertant, est joliment joué derrière un drap sur scène par la violoniste de l’orchestre, mercenaire pour les beaux yeux et la bourse du bel Orphée.
Tout est, naturellement, à un train d’enfer mené en sous-main infernale par le machiavélique Pluton au noir sourcil et à l’éclatante dentition carnassière qui a soufflé à Orphée souffrant l’involontaire crime parfait : mettre un piège à loup contre l’amant dans lequel, voulant le protéger, tombe son amante. Sacré Diable ! Le voilà dévoilé à nous tel qu’en lui-même, pétant le feu, peu platonique Platon, pardon, Pluton sorti de sa caverne infernale, béret rouge, lavallière flambante et veste flamboyante sur sexy pantalons en cuir noir, tel un fougueux meneur de revue (non crrigé), entouré de ses boys et girls, loubards très hard gay et rock gothique et lubrique, à voile et vapeur infernale.
Et voilà Eurydice interdite partant, non pour le vert paradis des amours enfantines mais pour l’alléchant enfer des adultes plaisirs non interdits. Épouse enfin parfaite —elle est morte—elle laisse poliment ce mot d’explication à son époux :
« Je quitte la maison parce que je suis morte,
[Aristée est Pluton] et le diable m’emporte. »

Son mari qui n’en est guère marri, il en chante et danse de joie. Mais voici, empêcheur de danser en rond, un personnage apparu au lever du rideau, L’Opinion publique, trouble-fête, toujours
« Prête à sortir de la coulisse, / Comme un deus ex machina ! »

 

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C’est la douche écossaise, froide sur Orphée brûlant d’amour pour une autre. Mais cette Opinion publique, l’avez-vous bien vue, si vous l’avez entendue noblement proclamer qu’elle fustige l’adultère entre époux —mais seuls ceux sur scène,rassurez-vous public au bras de votre maîtresse ou amant ? Regardez-la bien : blondasse Marylin, ruban canaille de guingois et robe à la guimauve rose pour affaires peu moroses d’adultères de la sale scène immorale et non de la salle pleine de spectateurs douteux, c’est, voix de velours sur le fer féroce des paroles morales, Marie-Ange Todorovitch, démarche langoureusement chaloupée, impériale, impérieuse Opinion Publique(ppppp, allitération inévitable) un peu pute tout de même, non ? disons cagole ou mère maquerelle. Sous son aile en tous les cas, prenant Orphée au chantage du qu’en dira-t-on dans sa bourgeoise clientèle qu’il risque de perdre, elle le traîne, elle l’entraîne non vers les enfers odieux mais vers le paradis des dieux olympiens pour réclamer de Jupiter qu’il lui rende Eurydice, non certes pour raccommoder un couple qui n’existait plus, plus lié par la haine que l’amour, mais juste pour ce grandiose défi immortel, unique, paradoxal, d’un époux voulant retrouver sa femme :
« Pour l’édification de la postérité, il nous faut au moins l’exemple d’un mari qui ait voulu ravoir sa femme. »
D’Orphée à Morphée il n’y a qu’une lettre, et la montagne à gravir : on grimpe dans l’Olympe où les dieux, sans grande vigueur olympique roupillent, ronflent : « ron, ron, ron », bercés par Morphée le dieu du Sommeil puisqu’en ce lieu, en somme, le seul bonheur, c’est le somme. Sans sommier :affalés les uns sur les autres, accoudés à des tables de bistrot de petit déjeuner. Arrive à pas de loup, l’Amour, Éros en grec, Cupidon en latin, casquette vissée sur la tête. Fonction amoureuse oblige, il « a fait l’école buissonnière », gavroche galopin, garnement dégingandé, poulbot pas pied bot, bondissant comme un ressort puisque, bien dansante et chantante, Julie Morgane l’incarne. Digne fils de sa mère Vénus qui a découché (et couché avec qui ?) laquelle rente en tapinois (sans tapin indigne d’une déesse), attirant dans son sillage lascif, venu du rivage des songes tant il est somnolent, son amant peu flambard, le Mars guère martial de Mikhael Piccone, dans la lune lunetté, béat, hébété, bouche bée non devant Hébé absente, mais devant la divinité de Cythère, la belle Perrine Cabassud.
Tout le corps complet des dieux est réveillé par la sonnerie de cor (beaucoup de cornes en ces lieux) de la chasseresse Diane, aux voluptueuses formes flamencas de Caroline Géa, moins pudique que lubrique, pleurant à grand renfort de Kleenex, « tontaine tonton », son Actéon voyeur de ses bains exhibitionnistes intimes, transformé en cerf dix cors par Jupiter jaloux de la réputation terrestre de sa chaste fille, dévoré par les chiens de la belle déesse. Elle se récrie, récusant le donneur de leçons guère exemplaire, éveillant les soupçons de sa divine épouse, la dondonnante Junon de Jeanne-Marie Lévy.
Jupiter, tonnant pas détonant, tonitruant de longues tirades morales majestueuses qu’il faut être vraiment un dieu pour les mémoriser, c’est Philippe Ermelier, qu’on dirait jupitérien s’il ne l’était déjà. Il prêche (non par l’exemple) à ses enfants le respect des apparences car la licence des dieux fait cancaner les mortels, étalée dans la presse à scandale. Mars ? « Présent ! », en bon soldat en première ligne, non du front mais des affronts à la morale sur le tableau d’honneur ou déshonneur des faits et méfaits de ces divinités, selon la plainte fondée ou non de Vulcain, le forgeron mari boiteux de la Vénus qui les a dénoncés à Jupiter, Jupin pour ses intimes. Minerve (Davina Kint)
 ouvre avec éclat le bal du réquisitoire des frasques amoureuses du patelin paternel. Il va en prendre pour son grade, en pleine gueule : il a fait l’appel, mais reçoit en riposte le rappel à toute allure par ses enfants, de ses célèbres métamorphoses pour séduire les femmes : « Ah ! Ah ! Ah ! » Les femmes ? Il manque, hypocrisie bourgeoise, à son palmarès (à plume et à poil, le dieu des dieux), sa métamorphose en aigle pour enlever le plus beau des mortels, Ganymède, dont il fit son échanson, chargé de servir aux dieux le nectar et l’ambroisie qui les rendent immortels.
Quand les dieux boivent, Emmanuel Trenque, sans trinquer heureusement, au risque soporifique de ces saponeuses subsistances. Certes, de sa baguette, il leur verse l’ivresse insipide, un peu sirupeuse, de l’ambroisie qui arrose le nectar mais il se réserve pour les boissons de la réserve infernale, plus corsées que ces fades agapes olympiennes guère olympiques, qu’il mènera à train d’enfer. Car humains, trop humains, ces dieux, de ce dispendieux menu lassés, monotonement écologique mais peu économique, rêvent de nourritures terrestres et font la grève du zèle divin et la révolte gronde et cela justifie bien l’anarchie révolutionnaire et pétitionnaire de quelque dérapage et décalage.
Bipède ailé en vélocipède, Mercure, Éric Vignau, très facteur IIIe République, vient dévoiler au céleste dieu des dieux la dernière de l’infernal Pluton : l’enlèvement d’une mortelle, Eurydice. Celle-ci, remisée en un boudoir, boude et bout infernalement. Elle, qui frétillait d’impatience érotique pour son diabolique amant, s’impatiente maintenant de sa chaste solitude forcée depuis deux jours où Pluton l’a plantée et se demande si elle n’a pas misé sur le mauvais cheval, le croyant étalon, et fait un mauvais coup de Bourse pour avoir gagé sur celles d’un Pluton absent, chaud lapin qui lui en a posé un. Elle est à bout :
« Je vais regretter mon mari ! »
Dans ce salon, cabinet particulier très Second Empire,un lunaire Jacques Lemaire campe un plus mélancolique que flegmatique John Styx, stylé majordome anglais, déchu de son trône de Béotie, mais non béotien grossier, chantant sa rengaine nostalgique comme il irait revoir sa Normandie, sa royauté perdue qu’il n’oublie pas, bien qu’atteint de l’Alzheimer mythologique de l’ivresse du Léthé, fleuve infernal de l’oubli. Victime aussi des charmes de l’intraitable Eurydice.
En mission impossible aux Enfers, démasquant le rapt de Pluton, Jupiter sans encore s’y frotter, se pique de la piquante personne : ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés… La coquine ! (mais il est vrai qu’avec les traits et la voix de la Robins…)Pour la conquête amoureuse anonyme, l’hypocrite inaugure une autre de ses métamorphoses, quelle mouche le pique ? Il se fait grosse mouche car, sans jouer la mouche du coche, le dieu d’en haut veut moucher le dieu d’en bas, le battre au poteau de la prédation amoureuse. Et le voilà tout miel pour attraper Eurydice, battant des ailes, entonnant un bourdon, un fredon de frelon pour séduire la frêle belle en apparence. Et c’est le plus beau duo, « bezeu, bezeu » du monde : qui prendra qui ? Mais le piège féminin fait mouche. C’est naturellement la fine mouche qui prend la grosse à son jeu.
« L’Enfer, c’est les autres », disait Sartre : ici, tout le monde s’y rue. Les manifs, ça paie : ayant fait touche, Jupiter, touché, dans sa toute clémence, lève l’interdit, invite à s’encanailler dans le chaud royaume de Pluton devenu Méphisto. Non seulement ses enfants les dieux mais aussi les dieux et idoles du ciné, Cléopâtre, Robin et Robine des Bois, Charlot, Sitting Bull, indiens et pirates, sans oublier Elvis Presley et un adorable petit Cupidon blond avec son carquois. Ce cabaret d’enfer n’est guère infernal, plutôt égrillard, paillard, buveur et danseur de french cancan, un « galop infernal », dans une bacchanale folle, surprise, menée par Eurydice, devenue une bacchante déchaînée en tenue légère de Lola Montez ou de Marlène, bas résilles, guépière et haut de forme, en formes superbes et voix magnifique aussi acrobatique que son final en apothéose sur les épaules des danseurs remarquables du Ballet de l’Opéra Grand Avignon (Éric Bélaud). Le Chœur Phocéen (Rémy Littolff)entonne avec ivresse : « Vive le vin ! Vive Pluton ! »
Rien de tel que l’enfer pour savourer la vie. Mais savez-vous ce que devint Orphée, le vrai, le mythique, après la perte définitive d’Eurydice? Pour ne pas trahir son aimée, il se désintéressa des femmes, préféra les garçons. Et savez-vous ce qu’il advint? Les bacchantes, furieuses, le dévorèrent… Donc, notre Amélie furibarde prête à mordre à belles dents son bel époux qui n’est pas un dur à cuire, était dans le vrai du mythe. Il l’a échappé belle le pauvre Samy!

 

 

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, critique, opéra. MARSEILLE, Odéon, le 14 déc 2019. OFFENBACH : Orphée aux enfers. Trenque / Duffaut

ORPHÉE AUX ENFERS

COPRODUCTION
Théâtre Municipal de l’Odéon / Opéra Grand Avignon / Grand Théâtre de Reims
Marseille, théâtre de l’Odéon

ORPHÉE AUX ENFERS
Opéra bouffe en deux actes
Livret d’Hector Crémieux et Ludovic Halévy  -  Marseille, Théâtre de l’Odéon
Les 14 et 15 décembre 2019

Direction musicale : Emmanuel TRENQUE.
Mise en scène : Nadine DUFFAUT
Décors : Éric CHEVALIER. Costumes :Katia DUFLOT.
Lumières : Philippe GROSPERRIN

 

 

DISTRIBUTION
Eurydice : Amélie ROBINS  / 
L’Opinion Publique : Marie-Ange TODOROVITCH
Junon : Jeanne-Marie LÉVY  /  
Cupidon : Julie MORGANE  /  
Diane : Caroline GÉA  / Vénus : Perrine CABASSUD
Minerve : Davina KINT  /  
Orphée : Samy CAMPS  /  
Aristée / Pluton : Marc LARCHER
Jupiter : Philippe ERMELIER
Mercure : Éric VIGNEAU  /  
John Styx : Jacques LEMAIRE
Mars : Mikhael PICCONE
Chef de Chœur : Rémy LITTOLFF

Orchestre de l’Odéon
Artistes du Ballet de l’Opéra Grand Avignon.
Direction de la danse : Éric BELAUD

Danseurs
Arnaud BAJOLLE, Anthony BEIGNARD, Bérangère CASSIOT, Béryl DE SAINT-SAUVEUR, Noëmie FERNANDEZ, Joffrey GONZALES

Photos © Chrisian Dresse :

Pluton et ses hard loubards  (Larcher et danseurs);
Orphée et l’Opinion Publique ;
Elvis, Mars et autres dieux;

 

  

 

COMPTE-RENDU, opéra. SALZBOURG / Salzburg Festspiel 2019. OFFENBACH : Orphée aux enfers. Beekman, Desandre, Max Hopp… Barrie Kosky.

salzbourg vignette festivalCOMPTE-RENDU, opéra. SALZBOURG / Salzburg Festspiel 2019, le 17 août 2019. OFFENBACH : Orphée aux enfers. Beekman, Desandre, Max Hopp… Barrie Kosky. Avec cette nouvelle production savoureuse, Salzbourg 2019 fête à son tour le bicentenaire Offenbach 2019, légitime offrande accréditée par la validation préalable du spécialiste JC Keck, auteur de l’édition critique des opéras du divin Jacques. Orphée apporte dans l’histoire de l’opéra, sa verve impertinent et bouffe, au délire déjanté, drôlatique, dont l’australien Barrie Kosky, par ailleurs directeur du Komische Oper Berlin (l’Opéra comique berlinois), fait un spectacle en tableaux bien caractérisés, dignes d’une revue musicale. Très inspiré par le rire délirant d’Offenbach, sa facétie volontiers lubrique et débraillée, Kosky prend la partition à la lettre et « ose » montrer ce que la partition exprime au plus profond : le goût de la luxure, l’érotisme paillard, la décadence orgiaque à tous les étages (de l’Olympe aux enfers) ; mais de cette traversée sauvage et libertaire, l’héroïne Eurydice apprentie au plaisir, apprend son émancipation ; d’objet sexuel échangé, entre Pluton qui l’enlève à Jupiter qui la butine au sens strict (déguisé en mouche abeille à l’acte II), la compagne ressuscitée d’Orphée se fait par sa seule volonté, bacchante et maîtresse de son plaisir. Quant à la morale incarnée, cette « opinion publique » soucieuse de sociabilité et de convenance (ici incarnée par la mezzo ASV Otter), personne n’est dupe de sa fausse sincérité : s’il faut sauver les apparences coûte que coûte (même s’il n’aime plus Eurydice et se félicite d’en être débarrassé, Orphée doit reconquérir celle qui lui a été ravi), personne ne se trompe dans ce jeu de dupes.
Dieux comme mortels sont obsédés par la gaudriole : le sexe mène la danse, mais, -référence à notre époque oblige-, seule compte la liberté dans le désir ; aucune place à la contrainte. Au départ, désirante ennuyée désemparée (par son mari violoneux insipide), Eurydice après moult ballets et séquences de domination / séduction, conquiert son propre désir: au terme de cette épopée parodique où elle est la poupée consentante de Pluton / Aristée puis de Jupiter / Jupin (Zeus libidineux), la bergère affirme enfin sa volonté libre et entière de femme maîtresse de son corps et de ses désirs, en Bacchante (dernier cancan ou galop infernal qui est aussi une hymne délirant à l’ivresse émancipatrice de Bacchus).

 

 

 

 

Lubrique déjanté mais Eurydice libérée

 

 

 

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Si au sein du public très convenable justement de la Maison pour Mozart de Salzbourg (Haus für Mozart), certains petits bourgeois ont hué la mise en scène de Kosky, « choqués » de voir petites bites et vulves dessinés ou cousues, explicites, – y compris entre les jambes des danseuses du cancan, force est de louer la justesse de la lecture ; derrière la fantaisie divertissante de la comédie d’Offenbach, s’affirme une directe parodie de la société humaine (celle du Second Empire à l’époque du compositeur, comme la nôtre tout autant inondée de sollicitations érotiques et martelée par les scandales sexuels… cf les affaires et scandales venus des USA : du producteur violeur Harvey Weinstein au milliardaire pédophile Jeffrey Epstein… ) ; là où le sexe est omniprésent, il n’est pas de plaisir sans liberté ; Offenbach nous montre et l’hypocrisie bourgeoise vis à vis du sexe, et surtout comme la morale de l’histoire, l’émancipation d’une jeune femme, enfin libérée, c’est à dire capable contre tous, hommes et dieux, d’affirmer sa liberté souveraine. On s’y délecte des mêmes tableaux grivois et paillards, délirants et oniriques que dans un spectacle représenté à Salzbourg précédemment, La Calisto de Cavalli mise en scène par Herbert Wernicke, lui aussi parfait ambassadeur de la liberté grivoise mais pertinente ainsi mise en lumière à l’opéra.

TRIOMPHE HISTORIQUE… Les français du Second Empire avaient-ils saisi la brûlant et fine allusion critique, dans cette parodie ubuesque de la mythologie ? En 1858, Orphée allait casser la baraque et brûler les planches : triomphe colossal qui devait propulser Offenbach de l’ombre à la lumière de la scène lyrique. Après la 228è représentation, le compositeur dût même interrompre la carrière de l’œuvre sur les planches pour ne pas, lui comme sa troupe, succomber à l’épuisement. On veut bien le comprendre car ce que permet de mesurer la production de Barrie Kosky à l’été 2019, c’est ce mariage constant de théâtre, de chant, de danse qui sollicitent sans trêve tous les acteurs. Il faut une belle dose d’énergie et de rythmes pour ne pas succomber dans la caricature et la vulgarité. Rien de cela dans ce spectacle épatant qui léger, mordant, dénonce tout en faisant rire.
Seule réserve, le français bien mal articulé par la majorité des chanteurs, exception faite de deux solistes qui sont aussi parmi les plus convaincants : Léa Desandre (Vénus), Marcel Beekman (Aristée / Pluton, qui fut aussi une Platée chez Rameau absolument désopilante) ; même l’Opinion de Ann Sofie van Otter manque de consonnes y compris dans la mélodie inédite d’Offenbach qui met en musique le même texte de Gaultier, précédemment traité par Berlioz pour la dernière séquence des Nuits d’été : l’idée est excellente car l’Opinion délaisse sa blouse stricte et noire (fin du I) pour y chanter cette rive inconnue où l’amour est fidèle… un idéal démenti par l’opéra d’Offenbach dans lequel l’air est enchassé ; on regrette aussi la direction très efficace mais sans nuance ni subtilité du chef Mazzola, pourtant à la tête du meilleur orchestre au monde, les Wiener Philharmoniker (luxe fréquent au Festival de Salzbourg chaque été). La verve autrement plus subtile d’Offenbach est constamment absente, question d’équilibre comme de dynamique sonores.
Pourtant rien n’affecte le formidable rythme du spectacle dont la succession des tableaux se réalise sans heurts (de la chambre bien terrestre d’Eurydice où elle meurt mais bientôt enlevée par Aristée / Pluton), à l’Olympe (ou s’ennuient ferme tous les dieux), jusqu’aux enfers (acte II) dont les mouvements sont de plus en plus frénétiques et vont crescendo sous l’influence d’un diable colossal, monocycliste pétaradant. Là le thème du cancan ou galop infernal peut se déployer en liberté avec une verve pétillante qui appelle l’ivresse collective. De ce point de vue, la direction d’acteurs orchestrée par Barrie Kosky est indiscutable. L’australien ne laisse rien au hasard et surtout pas à l’improvisation.
La réussite tient à la performance du comédien allemand Max Hopp qui incarne l’assistant de Pluton, John Styx : excellente idée que de lui avoir confié tous les récits et dialogues ; d’une verve gargantuesque, riche en onomatopées et effets sonores linguaux et bucaux, d’une truculence organique aussi, l’acteur double toutes les voix parlées, créant des contrastes ente sa voix mâle et mûre quand il double les femmes (Eurydice, Junon ici campée en alcoolique implosée, …) ; voix détimbrée de tête quand il double Mercure par exemple… le résultat synchronisé parfaitement, produit un théâtre à gags, qui souligne toujours l’autodérision et le délire déjanté, parfois surréaliste, souvent drôlatique, à la façon des films muets style Chaplin ou fantasques allumés, à la Tati. De ce fait, tous les dialogues sont infiniment plus percutants que s’ils avaient été dits par les chanteurs : à la parole délurée, savoureuse, le comédien joint le geste, en particulier au II, acte des enfers, où il se prête au jeu sadique de l’interrogatoire adressé à Jupiter et Pluton réunis dans le même salon ; ce qui nous vaut une passe d’armes hallucinée des plus cocasses sur le mot « formali-thé » ; Styx cisèle ici son personnage de domestique frustré, languissant qui en pince dur pour celle que Pluton lui a confié : Eurydice (« Quand j’étais prince d’Arcadie »)…

 

 

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Parmi les épisodes les plus réussies, distinguons l’entrée d’Aristée en apiculteur, avec son galop d’abeilles butineuses, subitement grimé en Pluton lubrique excité, avec sa fourrure rousse (impeccable Marcel Beekman) ; idem pour la lubricité réglée du duo Jupin / Eurydice où Jupiter, métamorphosée en … mouche séduit et chevauche sans ambages la belle bergère ; saluons aussi sur la continuité du drame, le soprano voluptueux de l’américaine Kathryn Lewek, tempérament ardent, dont les acrobaties coloratoure dans le 2è acte sont bien affirmés et négociés, le français en moins. La chanteuse joue à fond son look latino (elle se schoote à la pastèque entre autres) avec son partenaire de mari, d’un chant malheureusement en deçà s’agissant du trop frêle et peu nuancé Joel Prieto (Orphée).

 

 

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EXCITATION ET COHÉRENCE… Qu’importe, nous tenons là une production qui touche par son audace grivoise, son énergie continue, sa verve libertaire, son excitation qui affleure, collectivement défendue. Les danseurs libidineux et lascifs à souhaits (diables aguicheurs accompagnant Diane émoustillée par la belle Eurydice), le chœur percutant, incisif, le style de l’orchestre (à notre goût par totalement exploité), enfin la grande cohérence du plateau de solistes (même au français fumeux) ajoutent à la grande réussite de cette lecture réglée par Barrie Kosky. Les huées lors des saluts montrent encore que parmi les salzbourgeois, il reste des poches conservatrices pour lesquelles l’opéra bouffe et Offenbach doivent moins choquer que divertir. Barrie Kosky nous montre que les deux sont possibles. Très grande réussite et belle offrande depuis l’Autriche au bicentenaire Offenbach 2019.

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, opéra. SALZBOURG / Salzburg Festspiel 2019, le 17 août 2019. OFFENBACH : Orphée aux enfers. Beekman, Desandre, Max Hopp… Wiener Philharmoniker, Barrie Kosky à l’affiche du Festival de Salzbourg jusqu’au 30 août 2019 - Illustrations / photos Salzbourg 2019 © Monika Rittershaus

Distribution :

Orphée aux Enfers, version 1858 / 1874.
Version JC Keck
Jacques Offenbach

Barrie Kosky, metteur en scène

Anne Sofie von Otter : L’Opinion publique
Max Hopp : John Styx
Kathryn Lewek, Eurydice
Joel Prieto, Orphée
Marcel Beekman, Aristée / Pluton
Nadine Weissmann, Cupidon
Lea Desandre, Vénus
Martin Winkler, Jupiter
Frances Pappas, Junon
Rafał Pawnuk, Mars
Vasilisa Berzhanskaya, Diane
Peter Renz, Mercure
Alessandra Bizzarri, Martina Borroni, Kai Braithwaite, Damian Czarnecki, Shane Dickson, Michael Fernandez, Claudia Greco, Merry Holden, Daniel Ojeda, Marcell Prét, Tara Randell, Lorenzo Soragni -Danseurs
Silvano Marraffa -Capitaine de Danse

Vocalconsort Berlin
David Cavelius, Chef de Chœur
Orchestre Philharmonique de Vienne
Enrique Mazzola : direction, chef d’Orchestre
Coproduction avec le Komische Oper Berlin & Deutsche Oper am Rhein

 

 

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Marcel Beekman (Pluton) – Eurydice (Kathryn Lewek)