L’Orchestre des Champs-ElysĂ©es joue Debussy et Chausson Ă  Poitiers

TAP-visuel-660-2016-poitiers-tap1Poitiers, TAP. Jeudi 4 fĂ©vrier 2016. Orchestre des Champs ElysĂ©es : Debussy, Chausson, Magnard.... Somptueuse soirĂ©e symphonique au TAP de Poitiers ce soir avec l’Ă©clat poĂ©tique des instruments d’Ă©poque dans un programme de musique romantique française (et post romantique avec le sommet liquide et impressonniste, La mer de Debussy). Sous la conduite du chef Louis LangrĂ©e (applaudi la saison dernière pour PellĂ©as et MĂ©lisande, les instrumentistes si passionnĂ©ment engagĂ©s dans le jeu historiquement informĂ© et toujours soucieux du timbre et du format sonore originel de chaque instrument, s’engagent pour une trilogie de compositeurs dont l’Ă©criture devrait ce soir gagner en mordant expressif, raffinement poĂ©tique, justesse caractĂ©risĂ©e, subtil Ă©quilibre entre lecture analytique et formidable texture sensuelle. Si le propre des auteurs français est souvent prĂ©sentĂ© comme ce scrupule particulier pour la transparence, la couleur, la clartĂ©, l’apport de l’Orchestre des Champs ElysĂ©es devrait le dĂ©montrer dans ce programme qui associe : Debussy, Chausson et Magnard, particulièrement convaincant. C’est de Chausson Ă  Debussy, une leçon d’Ă©quilibre entre dĂ©tails et souffle dramatique qui attend les spectateurs auditeurs du TAP de Poitiers lors de cette grande soirĂ©e de vertiges symphoniques.

chaussonSi la pièce maĂ®tresse sur le plan symphonique et orchestral demeure Ă©videmment La Mer de Debussy – sublime triptyque climatique pour grand orchestre, le concert offre un aperçu significatif du wagnĂ©risme personnel d’Ernest Chausson, l’un des symphoniste et poète musicien les plus douĂ©s de sa gĂ©nĂ©ration (il est nĂ© en 1855, et s’Ă©teint fauchĂ© trop tĂ´t avant la fin du siècle en 1899). ComposĂ© entre 1882 et 1890, le cycle est crĂ©Ă© lors de ses 38 ans en 1893 ; Le Poème de l’amour et de la mer opus 19 d’après le texte de son exact contemporain et ami, le poète Maurice Bouchor (1855-1929), le Poème comprend deux volets :
I. La Fleur des eaux : « L’air est plein d’une odeur exquise de lilas » – « Et mon cœur s’est levé par ce matin d’été » – « Quel son lamentable et sauvage »
Interlude
II. La Mort de l’amour : « Bientôt l’île bleue et joyeuse » – « Le vent roulait les feuilles mortes » –  « Le temps des lilas »

Comprenant l’intervention d’une soliste (aujourd’hui soprano ou mezzo, bien que la version de crĂ©ation ait Ă©tĂ© rĂ©aisĂ©e par un tĂ©nor DĂ©sirĂ© Desmet), la partition est Ă  la fois cantate, monologue, ample mĂ©lodie pour voix et orchestre oĂą les couleurs et le formidable chant de l’orchestre rivalise d’Ă©clats et de vie intĂ©rieure avec la voix humaine. Le cycle des 6 poèmes Ă©tait probablement quasi achevĂ© quand Chausson commence son opĂ©ra Le Roi Arthus, puis après la composition de ce dernier, il rĂ©vise en 1893 Le Poème pour lui apporter une parure dĂ©finitive et le faire crĂ©er dans une version piano / chant par le tĂ©nor DĂ©sirĂ© Desmet (Bruxelles, le 21 fĂ©vrier 1893). La version orchestrale est assurĂ©e ensuite en avril suivant par la cantatrice ElĂ©onore Blanc.
Musique empoisonnĂ©e, langoureuse et très fortement mĂ©lancolique, le chant de Chausson qu’il s’agisse Ă  la voix ou dans l’orchestre exprime une extase mortifère et nostalgique d’une incurable torpeur qui semble s’insinuer jusqu’Ă  l’intimitĂ© la plus secrĂŞte, dĂ©veloppant une Ă©criture scintillante et suspendue…. wagnĂ©rienne. Chausson a Ă©videmment Ă©coutĂ© Tristan et Yseult ; il ne cesse de dĂ©clarer son allĂ©geance Ă  l’esprit du maĂ®tre de Bayreuth, en particulier dans un motif mĂ©lodique, obsessionnel, qui traverse toutes les mĂ©lodies et surtout se dĂ©veloppe explicitement dans l’interlude qui relie les deux volets du cycle : La Fleur des eaux et La Mort de l’amour.
Musique “proustienne”, d’un Ă©clectisme rentrĂ©, (typique en cela de la IIIè RĂ©publique), d’un parfum wagnĂ©rien Ă©vident mais si original et personnel (en cela digne des recommandations de son professeur CĂ©sar Franck, lui aussi partisan d’un wagnĂ©risme original et renouvelĂ©), douĂ©e d’une forte vie intĂ©rieure, l’Ă©criture de Chausson est rĂ©itĂ©ration, connotations, intentions masquĂ©es, plĂ©nitude des souvenirs et des songes enivrĂ©s et embrumĂ©s, l’expression d’une langueur presque dĂ©pressive qui ne cesse de dire son impuissante solitude. C’est en plus de Tristan, le modèle de Parsifal de Wagner (Ă©coutĂ© Ă  sa crĂ©ation en 1882 Ă  Bayreuth) qui est rĂ©interprĂ©tĂ©, “recyclĂ©” sous le filtre de la puissante sensibilitĂ© d’un compositeur esthète et poète. Encore scintillante et claire, La Mort de l’amour, cède la place Ă  l’ombre inquiète et l’anĂ©antissement graduel (La Fleur des eaux); les images automnales, crĂ©pusculaires, souvent livides et lĂ©thales dĂ©crivent un monde Ă  l’agonie, perdu, sans rĂ©mission (“le vent roulait les feuilles mortes”… est une marche grave et prenante). Et pour finir, tel une prophĂ©tie terrifiante, la dernière mĂ©lodie, Le temps des Lilas (Ă©crite dès 1886, et souvent chantĂ© comme une mĂ©lodie sĂ©parĂ©e, autonome) confirme qu’après cette agonie il n’y aura plus de printemps. Le Poème de l’amour et de la mer est la prĂ©diction d’une apocalypse inĂ©vitable. Il appartient aux interprètes d’en restituer et la langueur hynoptique et la magie des couleurs orchestrales d’un scintillement dont le raffinement annonce La Mer de Debussy… Le chef quant Ă  lui doit veiller aux Ă©quilibres, au format orchestre / voix, pour servir l’une des plus belles musique de chambre au souffle symphonique. L’ampleur et la profondeur mais aussi l’exquise lisibilitĂ© mortifère du texte, de ses images d’une sourde et maladive mĂ©lancolie.
MĂŞme s’il fut fils de famille, et d’un train de vie supĂ©rieur Ă  celui de ses confrère compositeur, Chausson, mort stupidement après une mauvaise chute de vĂ©lo, savit entretenir autour de lui, l’ambiance d’un foyer artistique et intellectuel ouvert aux tendances les plus avancĂ©es de son temps : son salon de la rue de Courcelles Ă  Paris reçoit ses amis FaurĂ©, Duparc et Debussy, mais aussi MallarmĂ©, Puvis de Chavannes et Monet… A l’Ă©coute de son Poème opus 19, l’auditeur convaincu tirera bĂ©nĂ©fice en poursuivant son exploration de l’univers de Chausson avec Le Roi Arthus (offrande personnelle sur l’autel wagnĂ©rien), Viviane, Symphonie en si bĂ©mol et bien sur, toute sa musique de chambre…

boutonreservationL’Orchestre des Champs-ElysĂ©es au TAP, Poitiers
Jeudi 4 février 2016, 19h30

Albéric Magnard : Hymne à la justice op.14
Ernest Chausson : Poème de l’amour et de la mer op.19
Claude Debussy : La Mer, trois esquisses symphoniques pour orchestre
Durée du concert : 1h20mn (entracte compris)
Louis Langrée, direction
Gaëlle Arquez, mezzo-soprano

Louis Langrée, premier chef invité de l’Orchestre des Champs-Élysées, défend la musique française partout dans le monde. La saison passée à l’Opéra Comique, ils ont créé ensemble l’un des plus beaux Pelléas et Mélisande qu’on ait entendu depuis longtemps, encensé par le public et la critique. C’est justement Debussy qui constitue la pièce maîtresse de ce concert avec le poème symphonique La Mer, fresque impressionniste où le chatoiement des couleurs devrait être magnifié par les instruments d’époque. Le Poème de l’amour et de la mer fut composé seulement 20 ans avant mais illustre une esthétique fort différente, empreinte de l’influence wagnérienne qui dominait encore en France en cette fin du 19e siècle.