COMPTE-RENDU, concert. MARSEILLE, Festival Musique au cƓur, le 24 aoĂ»t 2019. Haydn, Schubert, Brahms
 Trio Goldberg


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 Trio Goldberg
 Voir naĂźtre un festival est un privilĂšge, le voir grandir, un bonheur. TĂ©moin, il y a trente-neuf ans de celui de la Roque d’AnthĂ©ron, quelques amis serrĂ©s sur une petite estrade un soir de mistral, qui en eĂ»t pu prĂ©dire la merveilleuse aventure ? C’est la mĂȘme que l’on souhaite au festival Musique au Centre, voulu par l’obstination et le dĂ©vouement de deux enseignants, GwĂ©naelle Castex et Pierre LaĂŻk. De leur complice passion pour la musique de chambre est nĂ©e leur association Musica Intima en 2016 et, de celle-ci, a Ă©clos en 2018 ce petit festival, quatre concerts en trois jours, un quatre sur trois donnant ce sept mythique ou mystique hantant ou sous-tendant tant de lĂ©gendes ou croyances : on lui en souhaite l’influx bĂ©nĂ©fique de la croyance heureuse et non peureuse du chiffre sept.

 

 

 

Un nouveau festival de musique de chambre Ă  Marseille

LYCÉE PÉRIER

MUSIQUE AU CENTRE, MUSIQUE AU CƒUR

 

 

 

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Des lieux patrimoniaux
L’an dernier, du 24 au 26 aoĂ»t, le festival s’était nichĂ© en plein centre-ville, dans la sobre cour adoucie de platanes du lycĂ©e Montgrand, ancien hĂŽtel Roux de Corse, gĂ©omĂ©trique architecture nĂ©o-classiquedu milieu du XVIIIe oĂč, reçu fastueusement par le maĂźtre des lieux, le 22 juillet 1756, le marĂ©chal duc de Richelieu, de retour des BalĂ©ares victorieux contre les Anglais par la prise de Minorque, se fit servir, pour accompagner le poisson, la mahonnaise ramenĂ©e de Port-Mahon, nationalisĂ©e mayonnaise (ne le rappelons pas trop haut, musica intima oblige, car les sourcilleux Catalans nationalistes reprochent dĂ©jĂ  aux Marseillais de leur avoir volĂ© la version forte de la mahonnaise, leur alloli, ‘aĂŻl et huile’, bref, l’aĂŻoli !). Loin de ces querelles culinaires, ce lycĂ©e fut, en 1891, le premier lycĂ©e de filles Ă  Marseille.
La premiĂšre soirĂ©e de 2018 eut mĂȘme le baptĂȘme, sinon du feu autre que celui des musiciens, celui du vent qui en parapha la naissance par une intempĂ©rie intempestive de mistral faisant voler tempĂ©tueusement les partitions, cachet d’authentique festival de la rĂ©gion.
Temps bĂ©ni pour ce crĂ», canicule tempĂ©rĂ©e, douceur aimable. Cette annĂ©e, dans le creux musical entre la fin du Festival de la Roque d’AnthĂ©ron le 18 septembre et le dĂ©but de la saison Ă  Marseille —et avant la rentrĂ©e des classes pour ces deux professeurs ! — les organisateurs ont programmĂ© leurs quatre concerts du 23 au 25 aoĂ»t dans la cour d’un autre Ă©tablissement scolaire classĂ© aussi au patrimoine marseillais, le lycĂ©e PĂ©rier, cher Ă  ma lointaine Philo et mes Prix, premiĂšres classes mixtes en Terminale et fumoir autorisĂ©. Sur un plat de la longue rue Paradis prenant son souffle aprĂšs la raide montĂ©e, le lycĂ©e PĂ©rier Ă©tire sa longue façade blonde ponctuĂ©e de fenĂȘtres carrĂ©es sur blanches colonnes et tour moderne sur pilotis ; une haute grille lĂ©gĂšre ornĂ©e d‘une spirale, telle une clĂ© de sol ouverte Ă  deux battants de papillon mĂ©tallique, donne accĂšs Ă  un vaste hall d’entrĂ©e montant en escaliers vers un carrĂ© de lumiĂšre oĂč veille un haut relief nĂ©o-classique imposant de la sereine et sage AthĂ©na, due Ă  Antonio Sartorio, dĂ©corateur de la façade de l’OpĂ©ra, de partie du Palais de Justice et de la prison des Baumettes —de l’extĂ©rieur !— et l’on dĂ©couvre, plein ciel ouest, une colline Ă©chevelĂ©e d’une pinĂšde griffonnĂ©e sur l’azur qui ouvre plus qu’elle ne clĂŽt l’immense cour prolongeant, en hauteur de quelques marches, le gĂ©nĂ©reux terrain de jeux.
BĂąti sur le chĂąteau de ThĂ©ophile PĂ©rier, l’ancien lycĂ©e, foyer de professeurs rĂ©sistants qui sauvĂšrent des Ă©lĂšves juifs de la fureur nazie, bombardĂ©, fut agrandi fin des annĂ©es en style nĂ©o Art DĂ©co provençal pierres Ă  la blondeur tendre du beurre. Des platanes ombragent parallĂšlement cet espace aĂ©rĂ© scandĂ© de larges arcades au-dessus desquelles s’étagent, face Ă  la colline, deux corps de bĂątiment allĂ©gĂ©s d’une galerie au fines balustres mĂ©talliques aux motifs gĂ©omĂ©triques Ă©purĂ©s.
Au fond, la petite scĂšne se dresse, adossĂ©e Ă  un mur dont l’appareil s’érige en cet immĂ©morial opus incertum, petits moellons en pierre de dimension et de forme irrĂ©guliĂšres, soudĂ©es d’un large trait de ciment, hĂ©ritage antique local de la tradition romaine.
Sous le ciel provençal, le romantisme allemand accordé.

 

 

 

Concert pleines cordes
Cordes cordiales, cordes sensibles, accordĂ©es plein cƓur pour le premier concert du 24 aoĂ»t, Ă  18 heures, le Quintette Ă  deux violoncelles(D956) en ut majeur de Schubert, servi amoureusement par Alexandre Amedro (violon 1),
BenoĂźt Salmon (violon 2), Magali Demesse (alto)
Yannick Callier (violoncelle 1),
Anne-Claire Choasson (violoncelle 2).

Peut-on parler sans Ă©motion de cet immense quintette composĂ© par Schubert peu aprĂšs sa derniĂšre symphonie durant l’Ă©tĂ© 1828, deux mois avant sa mort ? Il ne l’entendit jamais exĂ©cuter : sachant qu’il ne fut crĂ©Ă© qu’en 1850 au Musikverein de Vienne et publiĂ© seulement en 1853, on mesure le privilĂšge de l’entendre ce soir.
Une aimable brise fait bruire doucement, dĂ©licatement, les feuilles des platanes et, fermant les yeux, on a la sensation que ce lĂ©ger motif caressant du premier mouvement, fuyant sur les ailes du rĂȘve, semble en Ă©maner, un allegro joyeux mais que le ma non troppo teinte, modĂšre de la mĂ©lancolie, suivie de courses, de prĂ©sages d’orages et retour dĂ©chirant du motif.
Le second mouvement, c’est l’adagio, un lent, un impondĂ©rable rideau de soie s’ouvrant, Ă©mergeant du silence ou des songes, ponctuĂ© des pizzicati du second violoncelle comme des pas menus sur la pointe des pieds, une indĂ©cise brume flottante traitĂ©e, interprĂ©tĂ©e si respectueusement, Ă  la limite infime parfois du perceptible que n’était-ce la vue des musiciens, fermant les yeux, on croirait cette impalpable musique venue d’un ailleurs trĂšs lointain mais issu de nous et l’on retient sa respiration comme on retient un rĂȘve Ă©vanescent qu’un souffle pourrait Ă©vanouir. Les grandes arcades profondes semblent toutes magiquement tendues vers cette dĂ©licatesse irrĂ©elle, comme de grandes oreilles attentives, pour ne rien perdre de cette dĂ©licatesse.
Le troisiĂšme mouvement, Scherzo presto, est comme un rĂ©veil joyeux oĂč Schubert, souriant dans la dĂ©tresse, semble vouloir effacer d’un revers de corde l’indĂ©finissable nostalgie, la mĂ©lancolie du prĂ©cĂ©dent mouvement, dansant, bondissant, mais un brusque changement de tempo arrĂȘte l’ivresse de vie pour sombrer, replonger dans une sombre rĂ©flexion, avant le retour bondissant du premier thĂšme joyeux : sourire traversĂ© de larmes, traversĂ©e de la vie ? Le dernier mouvement Allegretto, au rythme dirait-on de vive polonaise, avec babillage du violon sur fond attentif des cordes graves, a parfois les reflets argentĂ©s de la Truite, mais court, fĂ©brilement, comme vers un abĂźme dans la frĂ©nĂ©sie de la strette.
Les musiciens donneront en bis un extrait de ce mouvement.
Les interprĂštes, tout au long, on les aura senti tout pĂ©nĂ©trĂ©s de ce grave sentiment de l’Ɠuvre exceptionnelle dont ils nous ont offert, sans aucun grossissement, aucun effet appuyĂ©, une dĂ©licate et sensible version, toute intime, toute intĂ©rieure faisant de ce lieu ouvert sur l’espace, un espace clos, confidentiel, un salon, une chambre oĂč les cinq musiciens pour un unique Schubert, ne semblent jouer que pour un seul, l’auditeur qui reçoit au singulier la grĂące de cette musique de l’ñme, miraculeusement partagĂ©e au pluriel du public.

 

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Concert sous les Ă©toiles
Pas encore exactement les Ă©toiles dans ce long crĂ©puscule d’étĂ© mais une agrĂ©able restauration lĂ©gĂšre sur place Ă  dĂ©guster sur les tables et bancs de la cour ou qui parsĂšment la pinĂšde. D’aimables lycĂ©ens jouent les agrĂ©ables guides du festival, accueillant le public, distribuant programmes et renseignements, rĂ©alisant des sondages, des interviews audio-visuelles sur le concert qu’ils mettront sur le site Ă  cet effet prĂ©vu.
Un reste de lueur du crĂ©puscule enfui baigne de vague rose les pierres blondes et nous regagnons nos places pour le second concert. Les solistes du premier, par ailleurs ayant une carriĂšre de solistes, Ă©taient tous des musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Marseille, sauf BenoĂźt Salmon, rattachĂ© à l’Orchestre de Toulon Provence MĂ©diterranĂ©e. Les membres du Trio Goldberg, Liza Kerob (violon), Federico Hood (alto),Thierry Amadi (violoncelle) sont issus de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, quant Ă  la pianiste Shani Diluka, qu’on ne prĂ©sente plus, est MonĂ©gasque aussi. C’est dire qu’un arc mĂ©diterranĂ©en unissait ces interprĂštes pour faire, de cette soirĂ©e marseillaise, provençale, dĂ©passant toute fallacieuse frontiĂšre, une rĂȘveuse enclave du romantisme allemand.

Mais, autre vanitĂ© des frontiĂšres, des genres et styles, arbitrairement sĂ©parateurs, c’est le classicisme de Joseph Haydn qui ouvrait leur programme, prĂ©sentĂ© avec humour, amour aussi, par les interprĂštes, avec son Trio Ă  cordes [opus 53 n°1], jouĂ© par les Goldberg : une soirĂ©e oĂč les cordes Ă  l’honneur, en auront plus d’une dans l’arc si riche des combinaisons musicales. Un solaire sol majeur semblait rappeler, par le son, le soleil doucement enfui, tandis que les grandes arcades, peu Ă  peu illuminĂ©es de rouge de plaisir, Ă©taient des paupiĂšres closes, ombrĂ©es de la dentelle sommeilleuse des arbres, dans le bercement de ce thĂšme et variation, lĂ©ger, avec un air souriant de danse galante, en toute allĂšgre innocence. Sautillements, arrĂȘts surprise, glissements, des voltes : le violon babille, l’alto pĂ©tille, le violoncelle est volubile. C’est lĂ©ger, piquant, pimpant, jouĂ© avec une grĂące sans gracieusetĂ©, un froissement de soie dans les feuilles des arbres.
Des platanes, des pins qui, par la grĂące de la musique de Schubert devenaient ce Lindenbaum, ce tilleul humide et scintillant qu’il a souvent chantĂ©. PrĂ©sentĂ© avec l’émotion qui nous Ă©treint encore en Ă©voquant ce jeune homme de trente ans, malade, en fin de vie, lucide sur son sort, qui lĂšgue et dĂ©lĂšgue ce chef-d’Ɠuvre «  À ceux qui y prendront du plaisir » ; et le nĂŽtre sera grand par cette respectueuse interprĂ©tation fervente et parce que nous savons qu’au moins, frustrĂ© tant de fois, par l’échec ou l’absence d’écho de ses Ɠuvres, le compositeur aura eu le bonheur de voir exĂ©cuter cette piĂšce Ă  Vienne le 26 dĂ©cembre 1827 et, l’annĂ©e mĂȘme de sa mort en 1828, dans une fĂȘte amicale, une de ces Schubertiades, qui nous est magiquement recrĂ©e ici ce soir. En quatre mouvements, ce Trio pour cordes et piano n°2 [D929] en mi bĂ©mol majeur. Le premier, allegro, de forme sonate, commence par un thĂšme Ă  l’unisson amical des instruments, populaire, presque joyeux, colorĂ© d’un peu de noir mineur du second, dans une hĂąte fĂ©brile, piano perlĂ© de notes qui peuvent toujours ĂȘtre des larmes. Et le deuxiĂšme mouvement, mĂȘme tirĂ© d’une chanson populaire, mĂȘme popularisĂ© par le film Barry Lindon de Stanley Kubrick, semble mouillĂ© de ces pleurs, « Andante con moto », ‘allant avec mouvement’, mais allant vers oĂč ? marche inĂ©luctable de la vie, vers la mort, ponctuĂ© par les pas implacables du piano, opposĂ©s aux vibrations cordiales du violoncelle ou funĂšbres frissons dans le frĂ©missement de vie, le bouillonnement du clavier et la reprise lancinante, fatale, de la marche avant. Le silence Ă©motionnel aprĂšs ce mouvement, avant l’autre, semble mĂȘme religieux. Le troisiĂšme est comme une brise chassant les sombres nuĂ©es, une promesse de vie, mais le dernier, malgrĂ© les ponctuations pianistiques et les pizzicati des cordes, comme des rires peut-ĂȘtre, avec les reprises du thĂšme bouleversant du second, efface ce sourire qui cachait mal les larmes et nous renvoie aux essentielles interrogations de ce motif morbide et vital qui ne veut pas finir.
AprĂšs un entracte, la derniĂšre partie est dĂ©volue au Quatuor avec piano n°3 [opus 60] en ut mineur de Johannes Brahms, admirateur de Schubert mais plus heureux que lui puisqu’il fut lui-mĂȘme au piano lors de sa crĂ©ation en 1876. Mais, d’entrĂ©e, le dĂ©chirement Ă©tirĂ© du violoncelle, les pizzicati des cordes pincĂ©es disent plutĂŽt le pincement au cƓur d’un tourment fiĂ©vreux dans l’effusion Ă©ruptive de la montĂ©e passionnelle des instruments. On comprend que Brahms ait rĂ©fĂ©rĂ© cette Ɠuvre rageuse parfois, orageuse, dĂ©sespĂ©rĂ©e, aux souffrances du romantique et suicidaire Wertherde Goethe, image sonore pleine de sĂšve, de vie mais sevrĂ©e d’espoir, nimbĂ©e de mort dans son amour possible et impossible pour Clara Schumann Ă  laquelle, le troisiĂšme mouvement chaud, enveloppant, tendre, caressant, serait une Ă©sotĂ©rique et presque ouverte dĂ©claration.
Clara et Robert avaient aussi vĂ©cu une passion traversĂ©e, exprimĂ©e souvent cryptiquement dans leurs Ɠuvres Ă  l’autre secrĂštement dĂ©diĂ©es le temps de leur longue sĂ©paration. Sans doute le jeune et brillant Johannes, dont ils distinguĂšrent et encouragĂšrent le gĂ©nie vint-il illuminer un peu leur vie tourmentĂ©e lors de la maladie et folie de Schuman. On peut du moins, rĂ©trospectivement le rĂȘver pour la sacrifiĂ©e Clara, compositrice empĂȘchĂ©e, dĂ©chirĂ©e entre sa nombreuse famille, sa carriĂšre de pianiste, avec le poids d’un Ă©poux en partance dans la folie. Il ne pouvait manquer ici et un bis, le quatriĂšme mouvement du Quatuor Ă  cordes et piano op. 47, vĂ©ritable lettre d’amour lumineuse de Robert Ă  Clara.

Merveilleuse soirĂ©e pour un festival dont la rĂ©ussite farde les efforts, tout le travail acharnĂ© des deux organisateurs, comme sut le dire avec brio, Ă©loquence et sourire, Liza KĂ©rob en leur offrant des remerciements que nous partageons de tout cƓur.

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concert. Marseille, Lycée Périer
Festival Musique au Centre, samedi 24 août 2019

Concert Ă  cordes pleines, 18 heures
Schubert
Quintette Ă  deux violoncelles(D956)
Alexandre Amedro – violon 1
Benoit Salmon – violon 2
Magali Demesse – alto
Yannick Callier – violoncelle 1
Anne-Claire Choasson – violoncelle 2

Concert sous les Ă©toiles, 21 heures
Haydn, Schubert, Brahms
Les membres du Trio Goldberg :
Liza Kerob – violon
Federico Hood – alto
Thierry Amadi – violoncelle
Shani Diluka – piano

Photos :
©lautremag.news ; © Florent Gauthier
1. Concert 18h ; 2. Cour la nuit ;  3. Trio Goldberg;  4. Liza Kérob, Thierry Amadi. Shani di Luca