COMPTE RENDU, spectacle. MARSEILLE, La Criée, 2 janv 2019. Sur le fil du couteau, Olivier Py chante


COMPTE RENDU, spectacle. MARSEILLE, La CriĂ©e, 2 janv 2019. Sur le fil du couteau, Olivier Py chante
 LE GENRE DE L’ART
 L’Art n’a pas de sexe. En a-t-on subi des colloques exclusivistes Ă  la mode d’une Ă©poque pourtant gĂ©nĂ©reuse luttant pour l’égalitĂ© des sexes, mais en tentant paradoxalement de nous en refuser l’accĂšs pour motif invalidant d’identitĂ© virile, oĂč l’on se plaisait Ă  traquer, Ă  tracer les signes de ce qui serait une Ă©criture « fĂ©minine »,avec des flux, des reflux deleuziens, Ă©rigeant mĂȘme Violette Leduc, l’assignant, la consignant, la confinant en modĂšle du genre pour cause de lesbianisme, comme si le goĂ»t, le penchant, la prĂ©fĂ©rence sexuelle Ă©taient dĂ©finitifs et dĂ©finitoires de la complexitĂ© d’un ĂȘtre, d’une personne sociale, d’une personnalitĂ© artistique. OĂč classer les Rimbaud, Verlaine, Montherlant, Aragon, et autres pour leur bisexualitĂ© ou d’autres encore, comme Proust pour leur homosexualitĂ©, pour en rester Ă  l’écriture, sans parler des Michel-Ange et autres ?

Femmes sur scĂšne
Les arts de la scĂšne ont toujours cultivĂ© le masque et le travesti mais les femmes y ont subi les interdits d’une Église politique, moins libĂ©rale que ses propres canons conciliaires si on les examine sĂ©rieusement, interdites de scĂšne dans le thĂ©Ăątre europĂ©en. Pour Ă©viter l’immoralitĂ© des femmes, les rĂŽles fĂ©minins y furent jouĂ©s trĂšs longtemps par de jeunes garçons, et l’on sait le massacre moral de jeunes mĂąles pour en faire des castrats chanteurs durant des siĂšcles. Fait figure d’exception l’Espagne oĂč un dĂ©cret de 1587 autorise les femmes sur les planches, annulant une interdiction de 1586 qui montre donc qu’elles n’en Ă©taient pas forcĂ©ment absentes au prĂ©alable.

 

 

 

 

Miss Knife

 

 

py-olivier-folle-lyrique-assumee-la-criee-marseille-critique-opera-comedie-on-woman-show-critique-opera-par-classiquenews-critique-concert-rectial-par-classiquenews-DENISET

 

 

C’est pourquoi, au-delĂ  de l’humour, le retour d’hommes comme derniĂšrement Fau et Py Ă  des rĂŽles de femmes sur scĂšne est Ă  la fois un retour Ă  une pratique ancienne et une revendication contemporaine et Ă©ternelle de l’Art au-dessus des sexes et des prĂ©jugĂ©s. D’ailleurs la Miss Knife de Py, dans une sorte de mise en abyme, qui chante les chansons de Py qui la chante, est pure crĂ©ation thĂ©Ăątrale, pure reprĂ©sentation, personnage fĂ©minin au-delĂ  du masculin du crĂ©ateur et acteur, au-delĂ  de l’homosexualitĂ© avouĂ©e de la personne : en consĂ©quence, elle ne se peut juger qu’ici et maintenant, incarnation d’une personnalitĂ© dont la seule transcendance est la scĂšne. La fusion du crĂ©ateur Ă  sa crĂ©ature, de l’interprĂšte Ă  son rĂŽle empĂȘche toute confusion entre la personne et le personnage mĂȘme si, parfois, se glisse un petit dĂ©calage, un dĂ©calque qui fait douter de l’identitĂ©, rĂ©elle ou jouĂ©e, du locuteur : « Je m’adresse Ă  une espĂšce en voie de disparition : les hĂ©tĂ©rosexuels de base, les passifs et les menteurs », ou un jeu sur « Intermittentes » et « tantes ». Mais rien de gras, rien de grave, rien de graveleux, dans la bonne humeur et la belle vitalitĂ© de Miss Knife, aucune caricature de la femme ou de l’homosexuel : elle est Elle, lĂ , pleinement, tout en condensant, en Une, singuliĂšre, les expĂ©riences plurielles de nombreuses femmes. Elle nous fera rire sans jamais ĂȘtre ridicule ni ridiculiser personne, telle qu’en elle-mĂȘme : Miss Knife. Qui doit peut-ĂȘtre son nom tranchant Ă  Mackie the Knife, de Brecht et Weill, version anglaise ou amĂ©ricaine Ă  la mode, tel Johny Hallyday.
DiadĂšme sur perruque platine sur robe lamĂ©e or bien ouverte sur des bas-rĂ©silles sur talons hauts : sur, sur, sur, sur, surcharge, surdĂ©termination des attributs de la star au fĂ©minin ; longs pendants d’oreilles encadrant des cils charbonnĂ©s de rimmel et bouche sanglante de rouge, pectoral de strass Ă  dĂ©faut de diamants coulant du cou Ă  la taille, rutilante, Miss Knife, Ă  elle seule, saluĂ©e en musique par ses musiciens, envahit la scĂšne.
Tout sourire, toute chaleur, tout le corps, bras, gestes, en mouvements dansants, en rythme sur le tempo et accents de la musique, des airs souvent « latinos », elle Ă©tincelle, Ă©blouit, mais, tout en semblant l’exaltation, l’extatique jamais statique incarnation de la star triomphante, son texte, d’entrĂ©e, sous l’aurĂ©ole de la gloire, sous les fleurs de l’apparente rĂ©ussite, en Ă©nonce, dĂ©nonce les Ă©pines, le mythe mitĂ©, leMartyre sous les roses, la rançon du succĂšs, si succĂšs il y eut.
Et, en clĂŽture, en fin, ce sera, malgrĂ© la lune de Pampelune et son poĂ©tique jardin, comme tombe le rideau sĂ©pulcral de la scĂšne de la vie baroque, l’inĂ©luctable constat : « la nuit s’achĂšve, tout s’efface », « la vie passe, tout s’efface », bref : « la vie brĂšve ».
Mais quelle vie ? À coup sĂ»r, sur le fil de cette lame de son nom, le fil du rasoir : la mort, qui hante tous ses propos depuis cette proposition annoncĂ©e d’entrĂ©e, son credo, son « carpe diem » :
« S’il faut mourir un jour, / Il faut apprendre Ă  vivre ».
Mais encore, comment apprendre Ă  vivre ? Dure leçon de la vie : sous les feux de la rampe qui font exister ce brillant insecte, cette Ă©blouissante femme qui s’exhibe dans ses trois divers costumes fastueux en tapageuse et aveuglante image de la rĂ©ussite, offerte Ă  la consommation du public, il y a la consumation de l’artiste, l’ombre des coulisses, le mĂ©pris insultant des critiques, les tournĂ©es minables dans des hĂŽtels une Ă©toile, la solitude, la vraie vie, sans sĂ©curitĂ©, la difficultĂ©s « des fins de mois qui durent trente jours », desIntermittentes, scandĂ©e par une marche funĂšbre.
Tout semble vu au passĂ©, un bilan affectif dĂ©sespĂ©rant, « les amours sans promesses », catalogue Ă  la Villon desNeiges d’antan, « Que sont mes amants devenus ? ». Aussi affligeant du point de vue artistique :rĂ©trospective d’une carriĂšre, dĂ©risoire sous le clinquant de ses faux ors, perception du temps qui fuit, des rides qui arrivent et la peur du verdict final d’un public absent, le couperet : « Ringard ». Les trĂ©passĂ©s, les suicidaires, la corde pour se pendre, la nuit noire, les oubliĂ©s de l’Histoire, c’est tout un champ sĂ©mantique de la dĂ©sespĂ©rance qu’avec sarcasme, un rire amer, mordant les mots, chante et distille Miss Knife. MĂȘme son bis « Padam, padam, padam », aura un cri de dĂ©sespoir testamentaire : « Comme si tout mon passĂ© dĂ©filait.»
Voix naturelle d’homme pour cette femme, timbre chaud d’un grave corsĂ© Ă  un aigu non corsetĂ©, Ă  part quelques faussets plaisants, puissante, sonore, dĂ©bordant la scĂšne et abordant la salle, sans besoin de micro, Miss Knife si elle sait se faire remarquer, sait aussi se faire entendre, avec le luxe de la « Romance Ă  l’étoile » du Wolfram du TannhĂ€userde Wagner en français. PrĂ©ludĂ© pour la deuxiĂšme partie en standard de jazz dĂ©licatement inventif par les musiciens, remarquablement interprĂ©tĂ© en chanson entre confidence et grande vocalitĂ©, on ne peut s’empĂȘcher d’y sentir un aveu sentimental d’une douloureuse douceur : le germanique « sterne », ‘star’ en anglais, devient â€˜Ă©toile’ donc, comme une parenthĂšse de rĂȘve mĂ©lancolique de cette deuxiĂšme partie, dans le texte de Wagner, un salut et envoi Ă  quelqu’un, qui n’est plus de ce monde, devenu un ange dont on espĂšre la protection. Subtil renvoi mĂ©moriel Ă  ce nostalgique « Paradis perdu », dont semble ne pouvoir guĂ©rir Miss Knife, ou Ă  l’ĂȘtre cher disparu qui la hante, et qu’elle chante de dĂ©chirante façon : « J’entends ta voix ! »
Apparemment sans se prendre au sĂ©rieux, Miss Knife qui, Ă  l’en croire « aime dĂ©sespĂ©rer la jeunesse », mais les autres aussi, chante des choses graves. D’un air triomphant, femme parlant des femmes, par-dessus les sexes, elle s’adresse en fait Ă  tous ; elle chante, au-delĂ  de drames fĂ©minins du quotidien, « les dĂ©faites », les Ă©checs de la vie Ă  aimer malgrĂ© tout, oĂč le « rĂŽle est toujours trop court. » Sous la dĂ©rision, les rires, les paillettes, les aigrettes, les robes multiples, ce n’est pas un homme en femme, c’est le tragique de la vie qui est travesti.
Adieux ? Ce n’est qu’un au revoir, on l’espùre.

 

 

 

 

 

 

________________________________________________________________________________________________

COMPTE RENDU, spectacle. MARSEILLE, La Criée, 2 janv 2019. Sur le fil du couteau, Olivier Py chante

Les Premiers adieux de Miss Knife
En partenariat avec Marseille-Concerts,

Avec Olivier Py chant ; Julien Jolly, batterie, Olivier Bernard, saxophone et flûte ; Stéphane Leach, piano ; Sébastien Maire, contrebasse.
Textes Olivier Py. Musiques StĂ©phane Leach sauf Martyre sous les roses, J’ai bien roulĂ© ma bosse et Les jardins de pampelune,musique Jean-Yves Rivaud.Romance de l’Étoile textes et musique : Richard Wagner.

________________________________________________________________________________________________

ON POURRA RETROUVER OLIVIER PY ET MISS KNIFE‹ DANS ‹Mam’zelle Nitouche, comĂ©die vaudeville d’HervĂ©

COMPTE RENDU, spectacle. MARSEILLE, La Criée, 2 janv 2019. Sur le fil du couteau, Olivier Py chante


 

Cette production du Palazzetto Bru Zane avait Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e Ă  Toulon et j’en avais fait un compte-rendu enthousiaste sur classiquenews. LIRE ici notre critique de Mam’zelle Nitouche, comĂ©die vaudeville d’HervĂ©

Photos : © Éric Deniset