REPORTAGE. JS BACH : Messe en si par VOX LUMINIS / Festival Musique et MĂ©moire 2018 (25Ăš Ă©dition)

musique-et-memoire-2018-vignette-carre-classiquenews-coup-de-coeur-festival-evenementVIDEO, reportage. MUSIQUE & MÉMOIRE, 25Ăš Ă©dition : 13-29 juillet 2018. LABORATOIRE BAROQUE VISIONNAIRE
 Peu Ă  peu, le Festival Musique & MĂ©moire (Vosges du Sud) a rĂ©vĂ©lĂ© des conditions exceptionnelles pour favoriser l’émergence et l’approfondissement de gestes artistiques dĂ©fricheurs, exigeants. C’est le bĂ©nĂ©fice d’une ligne artistique qui fonde son action auprĂšs des artistes dans le sens d’un compagnonnage inĂ©dit
 des rĂ©sidences qui se dĂ©clinent pour chaque ensemble invitĂ© et donc associĂ©, Ă  3 annĂ©es de recherche, d’expĂ©rimentation, de consolidation. L’écriture suprĂȘme de Jean-SĂ©bastien Bach y tient une place en or – phĂ©nomĂšne singulier en France : rares les festivals qui poursuivent sur le long terme, un questionnement continu sur l’Ɠuvre de Jean-SĂ©bastien.

En 2017, Alia Mens rĂ©vĂ©lait des affinitĂ©s Ă©videntes, une sonoritĂ© critique aiguisant aussi l’écoute des spectateurs. A l’étĂ© 2018, c’était Vox Luminis qui rĂ©alisait aux cĂŽtĂ©s de la Messe en si, un programme mettant en perspective, le premier Magnificat de Bach avec celui de son prĂ©dĂ©cesseur Ă  Leipzig, Kuhnau. DĂ©fricheur, audacieux, le Festival dans les Vosges du Sud, conçu par Fabrice Creux, proposait aussi Ă  Vox Luminis de dĂ©fendre une cantate de Pachebel, un proche de JS Bach, dont l’écriture reste injustement minorĂ©e
 Reportage spĂ©cial dĂ©diĂ© Ă  la 25 Ăšme Ă©dition de Musique & MĂ©moire : JS Bach par Vox Luminis – bilan & perspectives du Festival par Fabrice Creux, fondateur et directeur artistique. RĂ©alisation : © studio classiquenews / Philippe-Alexandre PHAM 2019

Messe en si de Jean-SĂ©bastien Bach

BACH-JS-jean-sebastian-582-390-BACH-JS-4johann-sebastian-bachDOSSIER. Jean-SĂ©bastien Bach : Messe en mineur. Des 5 Messes que Bach composa (le compositeur utilisant de facto le nom mĂȘme de Messe), la Si mineur est la plus ambitieuse sur le plan de son architecture, de sa durĂ©e et de son instrumentation ; c’est celle aussi qui a suscitĂ© une pĂ©riode de composition longue et chaotique – soit de 1733 voire avant Ă  1749, c’est Ă  dire juste avant de s’éteindre-,  et dont la destination finale reste Ă©nigmatique. MĂȘme si comme on le verra, des hypothĂšses sĂ©rieuses se sont prĂ©cisĂ©es rĂ©cemment. Par ses proportions, sa profondeur, le gĂ©nie de son dĂ©roulement – alors que la partition que nous connaissons n’a probablement jamais Ă©tĂ© jouĂ©e ainsi du vivant de l’auteur, la Messe en si demeure le testament musical, spirituel, philosophique de Bach. Par sa justesse, son Ă©quilibre et sa vĂ©ritĂ©, Bach nous lĂšgue l’un de piliers de la la musique sacrĂ©e occidentale, prĂ©figurant la Grande Messe en ut de Mozart (d’autant que Wolfgang a pu consulter la partition lĂ©guĂ©e par Bach pĂšre Ă  son fils CPE, et que le baron von Swieten, nouveau dĂ©tenteur, put la montrer Ă  Mozart
). Mais la Messe en si de Bach annonce directement aussi la Missa Solemnis de Beethoven. La conscience spirituelle qu’elle sous tend, la conception inĂ©dite Ă  l’époque, il faut certainement chercher dans les oratorios de Handel et les plus tardifs, une telle grandeur morale et mystique, annonce Ă©galement La CrĂ©ation de Haydn. Ici Bach transcende le rituel liturgique et atteint une somme spirituelle qui au delĂ  des dogmes et des sensibilitĂ©s, atteint Ă  l’universel. MalgrĂ© la longueur de la conception et les diverses sources auxquelles puisse l’écriture de Bach, la Messe saisit par son unitĂ© et sa cohĂ©sion d’ensemble.

 

 

 

Une Arche spectaculaire qui frappe par son unité

 

 

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RECYCLER, PARODIER

Parmi les Ă©lĂ©ments les plus certains, le Sanctus fut composĂ© quelques semaines aprĂšs que Bach ait Ă©tĂ© nommĂ© Director musices Ă  Saint-Thomas de Leipzig. L’originalitĂ© de la Missa, ainsi que Bach la nomme lui-mĂȘme, vient dĂ©jĂ  de son instrumentation : aucune source prĂ©cise n’atteste de la tradition de la musique liturgique Ă  Leipzig avec instruments, et de surcroĂźt comme ici, avec un orchestre comprenant cordes, trompettes, et selon les sections, un instrument obligĂ©, violon, flĂ»te, cor
 Les Kyrie et Gloria ont Ă©tĂ© Ă©crit de façon plus prĂ©cise pour l’Electeur Frederic August II lorsque ce dernier succĂšde Ă  son pĂšre dĂ©cĂ©dĂ© en 1733 Ă  Dresde : la Cour dresdoise est catholique et la livraison du diptyque ainsi identifiĂ© paraĂźt tout a fait naturelle dans ce contexte d’allĂ©geance. En outre, Bach, gĂ©nie de la « parodie » (autocitation ou reprise), aime reprendre et recycler nombre de ses airs dĂ©jĂ  anciens, dans ses nouvelles oeuvres. De sorte que au fur et Ă  mesure de la genĂšse de l’Ɠuvre, Bach ne cesse de reprendre d’anciennes sĂ©quences, les adapter pour de nouvelles formations et effectifs, assemble, expĂ©rimente comme un orfĂšvre. Le rĂ©sultat est confondant par son unitĂ© et sa profonde cohĂ©sion globale, ce malgrĂ© la diversitĂ© des sources, et l’éclectisme des airs ici et lĂ  recyclĂ©s. Quelques exemples ? Le choral de 1731 « Wir dansent dir, Gott » de la Cantate 29 devient en 1733, le Gratias aigus tibi (Gloria) ; puis la mĂȘme section en 1740, quand Bach reprend encore l’architecture globale de la Messe, devient finalement l’ultime section : Dona nabis pacem, chƓur final plein de quiĂ©tude exaltĂ©e d’une sĂ©rĂ©nitĂ© lumineuse et cĂ©leste. De mĂȘme, l’air de la cantate 171, composĂ© en 1729, devient en 1748, la structure mĂ©lodique de Patrem omnipotentem
 de la Partie II de la Messe (Symbolum Niceum)
 Un tel agencement sur la durĂ©e est le propre des grands auteurs, Bach ouvrant la voie des Proust ou Picasso.

bach-jean-sebastien-pastel-582-portrait-2015-messe-en-si-classiquenews-william-christie-582-Pastell_Terry_kleinCOMPOSER POUR LES VIRTUOSES DE DRESDE
 Aujourd’hui on s’accorde Ă  concevoir la Missa en si mineur telle une Ɠuvre expĂ©rimentale destinĂ©e Ă  la seule dĂ©lectation de son auteur qui aurait comme Monteverdi au siĂšcle prĂ©cĂ©dent, s’agissant de ses VĂȘpres Ă  la Vierge / Vespro della Beata Vergine de 1611-, ambitionnĂ© de dĂ©montrer la singularitĂ© supĂ©rieure de son gĂ©nie musical dans une oeuvre dont il avait seul le secret et qu’il aurait pu destiner secrĂštement pour la Cour de Dresde, afin d’obtenir un poste plus confortable qu’à Leipzig : les employeurs de Bach Ă  Leipzig sont loin de mesurer le gĂ©nie du compositeur qui travaille pour eux ; de surcroĂźt son fils ainĂ©, Wilhelm Friedemann a obtenu un poste officiel Ă  Dresde dĂšs 1733 (organiste attirĂ© Ă  St. Sophia), ce qui a pu encourager le pĂšre dans ses espoirs de changement comme de reconnaissance.

Le trĂšs haut niveau musical et technique requis pour jouer certaines sections de la Missa en si laisse aussi supposer que Bach les destinait justement aux virtuoses cĂ©lĂ©brĂ©s de la Cour dresdoise (ainsi la partie du cor, redoutable dans l’air de basse : Quoniam.)
 trĂšs probablement, la partition de la Messe dĂšs 1733, dans sa destination supposĂ©e Ă  la Cour de Dresde, comporte dĂ©jĂ  21 sections (sur les 27 actuelles). De fait, la dĂ©marche de Bach Ă  Dresde porte ses fruits puisqu’il ne tarde pas Ă  obtenir de principe, le titre de « compositeur de la Cour » pour Frederic August II. Mais le compositeur a t il rĂ©ellement livrĂ© partie de sa Missa ? Fut-elle jouĂ©e Ă  Dresde ? Le mystĂšre demeure.

 

 

 

Jean-SĂ©bastien Bach : la Messe en si mineurLA MESSE, section par section. Courte analyse de la partition, section par section. L’étude des 27 sĂ©quences met en lumiĂšre, comme le Vespro de Monteverdi-, une diversitĂ© de formes et d’effectif inouĂŻe pour l’époque, dĂ©montre outre l’ampleur du mĂ©tier de Bach, vĂ©ritable compositeur d’opĂ©ra (les duos sont ici digne d’un thĂ©Ăątre amoureux), son gĂ©nie pour cultiver les contrastes (du murmure inquiet Ă  l’exclamation la plus triomphante), et aussi sur le plan spirituel, un parcours dont les jalons, de plus en plus grave et mĂ©ditatif, conduisent Ă  une conscience mystique intelligemment exprimĂ©e
 tout convergeant vers le dernier air solo pour alto (Agnus Dei) qui est le chant ultime d’un renoncement embrasĂ©, serein, absolu.

La Messe comprend Trois parties : I. Missa / II. Cymbalum Niceum / III. Sanctus.

1. Missa (12 sections) ; la premiĂšre section : ou premier Kyrie est essentielle. Elle confronte l’assemblĂ©e des auditeurs croyants Ă  l’ampleur de l’architecture et ce sont les sopranos qui s’élĂšvent jusqu’au sommet pour exprimer immĂ©diatement la grandeur cĂ©leste, encore inatteignable, ses proportions vertigineuses. A la reprise, les hommes entonnent plus gravement le texte comme s’ils en mesuraient pas Ă  pas l’échelle colossale et donc les cimes inatteignables. La diversitĂ© des sections chorales s’affirme (premiĂšre Ă©vocation de la mort avec les flĂ»tes symbolisant les os des dĂ©pouilles, dans le Qui tolis peccata mundi). Contrastant avec la priĂšre des voix collectives, les airs solo incarnent la certitude du croyant dans la lumiĂšre : c’est le cas du Laudamus te pour soprano (et violon solo) ; enfin surtout de l’air de la basse : Quoniam tu solus sanctus, dont la sĂ©rĂ©nitĂ© rayonnante passe aussi par le chant complice du cor, d’une souplesse majestueuse. Bach conclue cette premiĂšre partie par un choeur exaltĂ© (Cum sancto spirito) dont le clair accent des trompettes triomphantes indique la prĂ©sence des cimes cĂ©lestes qui se dĂ©voilent Ă  nouveau.

2. Symbolum Niceum (10 sections) : c’est pour le choeur une partie essentielle passant par toutes les nuances de la palette affective et Ă©motionnelle : de l’ivresse et de la dĂ©termination collective (Credo initial) ; Ă  la profondeur tragique d’un questionnement sans rĂ©ponse, inscrit dans l’impuissance et la terreur du dĂ©nuement solitaire (enchaĂźnĂ©s : les doloristes Et incarnatus est, puis Crucifixus – cf le lugubre des flĂ»tes). Quel contraste avec le fracassant et abolissant Et resurrexit, qui s’abat comme une vague d’éclairs saisissants. Il faut bien la sĂ©rĂ©nitĂ© retrouvĂ©e de la basse solo pour adoucir tensions et vertiges inquiets (douceur rassurante du Et in Spiritum sanctum). AprĂšs le Confiteor, Et expecto laisse s’épanouir en un temps Ă©tirĂ©, suspendu, le mystĂšre qui couvre tout le choeur dont la gravitĂ© renouvelle les sections enchaĂźnĂ©es des Et incarnatus est, puis Crucifixus.

3. Sanctus : 6 sections. C’est la plus courte des parties. Et aussi l’un des plus contrastĂ©es. Le Sanctus est un sommet d’exaltation conquĂ©rante, d’une rayonnante espĂ©rance ; l’air avec flĂ»te pour tĂ©nor solo (Benedictus) est traversĂ© par la grĂące et une sĂ©rĂ©nitĂ© inĂ©dite alors. Puis, son double dans le renoncement, est aussi l’air le plus dĂ©pouillĂ© (sans orchestre, uniquement le continuo) : Agnus Dei pour alto, expression d’un dĂ©nuement solitaire assumĂ© et accompli. La profondeur et la vĂ©ritĂ© de cet air est un sommet spirituel, l’étape ultime dans l’expĂ©rience du croyant. Enfin le dernier air pour le choeur referme la cathĂ©drale sonore (Dona nabis pacem) en un sentiment de paix enfin recueilli.

 

 

 

LIRE notre compte rendu complet de la nouvelle Messe en si mineur de JS Bach par William Christie (Cuenca, Espagne, Semana de Musica religiosa, avril 2016) 

Bouleversant Bach de Bill

Messe en si de Bach par William ChristieParmi les joyaux de cette rĂ©alisation, soulignons l’éblouissante comprĂ©hension de la Messe dans sa globalitĂ©, comme l’intelligence des enchaĂźnements des sĂ©quences solistiques, chorales, instrumentales
 car si l’on prend presque toutes les entrĂ©es des arias, ce sont les instruments (flĂ»tes, hautbois d’amour, violon
) qui sont aux cĂŽtĂ©s des chanteurs, particuliĂšrement exposĂ©s. Sous la direction de William Christie, les vertigineux contrastes d’un Ă©pisode l’autre, se rĂ©vĂšlent avec une acuitĂ© dramatique exceptionnelle ; chaque choeur d’une exultation jubilatoire, affirme le sentiment d’avoir franchi un seuil dans l’ascension de la montagne. Peu Ă  peu, chaque Ă©pisode choral marque les jalons d’une Ă©lĂ©vation collective, – gradation d’une ascension, emportant musiciens et public, en un continuum ininterrompu de prĂšs d’1h30mn. EN LIRE +

 

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Messe en si de JS Bach par William Christie et Les Arts FLorissants — Concert Ă  Barcelona, Palais des Arts, le 16 juin 2016 © studio CLASSIQUENEWS 2016

 
 

CUENCA (Espagne), Festival de musique sacrée. Auditorio, le 24 mars 2016 : Messe en si mineur de JS BACH. Les Arts Florissants, William Christie

CUENCA-2016-vignette-carre-cartel-smrc55BACH by BILL. Compte rendu, CUENCA (Espagne, Castilla-La Mancha). 55Ăšme Festival de musique religieuse, Auditorio, jeudi 24 mars 2016. JS BACH : Messe en si mineur. Les Arts Florissants, William Christie. Sommet musical Ă  Cuenca. On l’attendait impatiemment, cette nouvelle lecture de la Messe en si de Bach par William Christie. C’est absolument le bon timing pour le chef fondateur des Arts Florissants. Une premiĂšre d’autant plus attendue Ă  Cuenca, pour le festival de musique religieuse que le concert inaugure une tournĂ©e dĂ©sormais marquante dans l’histoire de l’Ensemble qui passera par Paris (Philharmonie, ce 26 mars soit demain) puis Versailles (Chapelle royale), avant les autres dates dont Ă  nouveau l’Espagne, Ă  Barcelone en juin prochain.
ImmĂ©diatement ce qui frappe c’est l’Ă©nergie juvĂ©nile que Bill insuffle Ă  son orchestre d’une formidable ductilitĂ© expressive et aux chanteurs formant le choeur des Arts Florissants. La vitalitĂ© du geste sait ĂȘtre dĂ©taillĂ©e, analytique sans omettre la profondeur et la justesse des intonations, ce pour chaque sĂ©quence. Il en dĂ©coule une vision architecturale d’une clartĂ© absolue qui Ă©claire d’une lumineuse façon toute la structure de l’Ă©difice ; comme s’il s’agissait d’en souligner la profonde unitĂ©, l’irrĂ©sistible cohĂ©rence, alors qu’il s’agit d’un cycle que Bach a conçu sur 25 ans, sans concevoir a priori la fabuleuse totalitĂ© que nous saluons aujourd’hui.

Dans la Messe en si mineur de Bach, les Arts Florissants signent une lecture jubilatoire, ardente et juvénile,

Bouleversant Bach de Bill

Messe en si de Bach par William ChristieParmi les joyaux de cette rĂ©alisation, soulignons l’Ă©blouissante comprĂ©hension de la Messe dans sa globalitĂ©, comme l’intelligence des enchaĂźnements des sĂ©quences solistiques, chorales, instrumentales… car si l’on prend presque toutes les entrĂ©es des arias, ce sont les instruments (flĂ»tes, hautbois d’amour, violon…) qui sont aux cĂŽtĂ©s des chanteurs, particuliĂšrement exposĂ©s. Sous la direction de William Christie, les vertigineux contrastes d’un Ă©pisode l’autre, se rĂ©vĂšlent avec une acuitĂ© dramatique exceptionnelle ; chaque choeur d’une exultation jubilatoire, affirme le sentiment d’avoir franchi un seuil dans l’ascension de la montagne. Peu Ă  peu, chaque Ă©pisode choral marque les jalons d’une Ă©lĂ©vation collective, – gradation d’une ascension, emportant musiciens et public, en un continuum ininterrompu de prĂšs d’1h30mn.
Le Kyrie initial affirme l’ampleur de la vision Ă  la fois “sereine et gĂ©nĂ©reuse” pour reprendre les mots du Maestro ; et ce sentiment de solennitĂ© est enrichi par la profondeur et un souffle irrĂ©pressible. Puis les choeurs (Gloria in excelsis Deo, avec l’Ă©clat de la trompette ; Gratias agimus tibi ; Cum Sancto Spiritu…) affirment l’avancĂ©e de l’assemblĂ©e des croyants : tout un monde nouveau, Ă©blouissant les attend au sommet des cimes Ă©voquĂ©es. MaĂźtre des contrastes, Bill cisĂšle l’expressivitĂ© mordante des solos, en particulier, Ă  l’inquiĂ©tude tenace du contre-tĂ©nor (premier air : Qui sedes), la certitude bienheureuse du croyant dans la joie incarnĂ©e par la basse (air qui suit immĂ©diatement : Quoniam tu solus Sanctus). Ces contrastes -magnifiquement enchaĂźnĂ©s-, relĂšvent d’une maĂźtrise absolue de l’Ă©loquence, mais aussi, qualitĂ© davantage explicite chez le fabuleux choeur, celle d’une exceptionnelle intelligibilitĂ© : maĂźtre de la dĂ©clamation française, William Christie se distingue plus encore chez Bach, par un souci inouĂŻ du texte dont on comprend et saisit chaque mot ; d’ailleurs le travail du choeur est l’autre point fort d’une approche inoubliable : le chef mĂ©lange les chanteurs, comme un peintre, sur sa palette, obtenant des couleurs, des accents, des combinaisons d’une Ă©tonnante activitĂ© linguistique. C’est tout d’un coup l’armĂ©e des chĂ©rubins qui fourmille dans un ciel misĂ©ricordieux, une nuĂ©e scintillante et linguistiquement miroitante dont le raffinement n’avait jamais atteint Ă  ce degrĂ© de finesse comme d’Ă©lĂ©gance. Autre temps fort de la Messe, le surgissement de la mort, aprĂšs le duo Et in unum Dominum Jesum Christum (du Credo) : sur les mots : “Crucifixus etiam pro nobis”, le choeur fait basculer le cycle dans la gravitĂ© lugubre, un gouffre noir et sombre sans lumiĂšre s’ouvre Ă  nos pieds : dĂ©pression collective, amertume imprĂ©vue, inquiĂ©tude et angoisse… L’impact est foudroyant et la justesse du geste, irrĂ©sistible.
L’ensemble des solistes reste convaincant, mais c’est essentiellement la parure orchestrale, la trĂšs haute tenue de chaque soliste instrumental (palmes spĂ©ciales Ă  la corniste qui accompagne la basse dans le premier air dĂ©jĂ  citĂ©) qui convainc. Le choeur est l’autre protagoniste clĂ© de cette rĂ©alisation exemplaire : l’exaltation, la justesse, l’articulation, l’Ă©lan gĂ©nĂ©ral qui convoque l’assemblĂ©e des croyants s’imposent Ă  nous sans artifice. Et d’une rayonnante ivresse juvĂ©nile.
Quant au maestro, son engagement Ă  dĂ©fendre l’universalitĂ© de la partition (d’une vĂ©ritĂ© oecumĂ©nique), sa profonde poĂ©sie comme son dramatisme hautement expressif… tout s’accordent Ă  ciseler une lecture essentiellement cohĂ©rente et unitaire. Sans omettre nous le soulignons un art remarquable des enchaĂźnements dont la succession des Qui tollis peccatis (grave et intĂ©rieur), Qui sedes (pour haute contre), enfin Quoniam tu solus Sanctus (basse) surprend par la ductilitĂ© des passages ; un lien d’une indĂ©fectible plasticitĂ© reliant les Ă©pisodes l’un Ă  l’autre, comme s’il s’agissait des volets d’un mĂȘme et seul retable. Tour Ă  tour, l’auditeur passe de l’interrogation profonde Ă  l’exultation contagieuse en une continuitĂ© bouleversante par sa sincĂ©ritĂ©. L’expĂ©rience est exaltante et mĂ©morable ; elle a fait l’Ă©vĂ©nement Ă  Cuenca ; en fin de concert, le public conquis a rĂ©servĂ© une ovation lĂ©gitime et tenace au formidable ensemble des Arts Florissants. C’est en effet le grand retour de William Christie Ă  Cuenca, depuis plus de 10 annĂ©es. Programme en tournĂ©e (Paris, Philharmonie le 26 mars 2016 ; Versailles,  Chapelle royale, le 27 mars ; Barcelone, le 16 juin ; Leipzig, le 19 juin…), Ă  ne pas manquer. Voir les dates sur le site des Arts Florissants.

Compte rendu, concert. CUENCA (Espagne), 55Úme Festival de musique religieuse. Jean-Sébastien Bach : Messe en si mineur BWV 232. Katherine Watson, Tim Mead (contre-ténor), Reinoud van Mechellen (ténor), André Morsch (basse). Les Arts Florissants (Choeur et Orchestre). William Christie, direction