ENTRETIEN avec le pianiste Marc-André Hamelin

hammelin piano classiquenewsENTRETIEN avec le pianiste Marc-André Hamelin, 28 février 2020. Le pianiste d’origine québécoise Marc-André Hamelin, figure parmi les plus grandes personnalités musicales de sa génération. Très présent sur les scènes du continent américain, il est plus rare en France, bien qu’il se produise régulièrement en Europe. Sa virtuosité, comme l’intelligence de son approche musicale fascinent. L’étendue de son répertoire, que ce soit dans le registre classique, romantique, et contemporain impressionne et force le respect. Son dernier disque consacré au compositeur russe Samouïl Feinberg est dans les bacs depuis le 28 février. C’est ce compositeur, mais aussi Schubert, qu’il jouera le 29 mars prochain lors d’un récital exceptionnel au Printemps des Arts de Monte-Carlo, où le Québec sera à l’honneur. Un rendez-vous à ne pas manquer ! Il nous a accordé cet entretien exclusif.

 

 

 

« …Dire les choses musicalement, tout en allant à l’essentiel »

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Marc-André Hamelin, vous avez un répertoire colossal et une discographie impressionnante. Quel compositeur ne jouez-vous pas? 

(rire) Il n’y en a peut-être effectivement pas beaucoup! Je n’ai pas encore enregistré Bach ni Scarlatti, et curieusement ni même Beethoven, mais ça viendra un jour. il y a une dizaine d’années j’ai eu envie d’enregistrer ses trois dernières sonates, et puis j’ai décidé que je n’étais pas prêt. Au disque, je suis venu à Schubert relativement tard, même si cela fait une vingtaine d’années que je joue la sonate en si bémol majeur, et d’autres aussi.

 

 

Vous avez enregistré près de 80 disques. Quel regard portez-vous sur ce parcours considérable, et avez-vous le sentiment de l’avoir orienté d’une certaine façon?

Hamelin_Sim+Cannety-Clarke-cd-concert-critique-entretien-portrait-classiquenewsJe dois vous dire qu’au début je ne savais pas trop ce que je faisais! Je n’ai pas eu de guide dans ma carrière. Quand j’ai remporté en 1985 le concours de musique américaine de Carnegie Hall, le label New World Records m’a offert la réalisation de mon premier disque. Son programme devait être de la musique américaine et plutôt de la musique contemporaine, alors Chopin, ce n’était pas possible! Le deuxième disque sous l’étiquette (sic) de Radio Canada ne devait pas non plus contenir du répertoire classique. J’ai donc proposé la Concord Sonata de Charles Ives, qui a été refusée; j’ai alors proposé des œuvres de Léopold Godowsky, qui ont été acceptées. Et puis New World Records m’a rappelé pour enregistrer la Concord Sonata. J’ai ensuite enregistré pour d’autres petits labels qui voulaient plutôt du nouveau répertoire. Voilà ce qu’ont été mes débuts discographiques, à l’écart du répertoire traditionnel. J’ai de toute façon toujours eu une grande curiosité pour le répertoire peu connu ou marginal. J’ai toujours aimé en dénicher les perles. Personne ne m’a conseillé de me tourner vers des programmes plus vendables, et comme au concert je jouais aussi cette musique, mes débuts ont été laborieux. En outre, je n’avais pas un bon manager, et cela a été un handicap pendant quelques années. J’étais connu au Québec bien sûr. Bénéficiaire d’une bourse d’étude, j’ai commencé ma vie aux États-Unis en 1980. Cependant ma carrière n’a pas démarré là-bas, mais dans un premier temps en Europe, en 1992. C’est seulement à partir de 2001 qu’elle s’est développée aux États-Unis.

 

 

Quels sont les enregistrements qui vous sont particulièrement chers?

L’un des tous derniers: le disque Schubert qui rassemble la Sonate D 960 et les quatre impromptus D 935. Il a une grande importance pour moi parce que j’ai longtemps attendu avant de le réaliser, et j’ai senti que le moment était venu. Je tiens aussi beaucoup à mes disques Schumann et Janacek, et je suis très fier du disque Stravinsky, avec Leif Ove Andsnes. Mais il y a également les concertos de Haydn, la sonate de Dukas, et vous allez trouver ça drôle: le concerto de Max Reger! La raison en est l’excellent souvenir que je garde de ma collaboration avec Ilan Volkov et l’Orchestre de la Radio de Berlin. C’est une œuvre très austère, qui ne sera jamais populaire, mais je voulais la jouer depuis très longtemps.

 

 

Quelle sorte d’admiration vouez-vous à la musique de Schubert?

C’est le compositeur vers lequel je reviens très souvent ces dernières années. Je l’ai découvert peut-être un peu tard, mais d’un côté, c’est aussi bien d’avoir attendu, parce qu’aujourd’hui j’ai le sentiment de l’apprécier davantage. Depuis que j’ai entendu la sonate en si bémol majeur pour la première fois, j’étais alors étudiant, la musique de Schubert n’a cessé d’être présente au fond de moi. Je ne la joue seulement que depuis une vingtaine d’années! Ce que j’admire par dessus tout chez Schubert c’est qu’il arrive à exprimer une telle profondeur avec une si grande économie de moyens. Il peut créer un monde avec un seul accord ou une seule note. D’un point de vue de compositeur, c’est inexplicable. C’est ce mystère qui me sidère et qui me captive le plus, cela dépasse le rationnel.

 

 

Est-ce que la musique de Schubert se situe pour vous dans une temporalité différente, particulière, qui correspond à une phase de la vie, avec laquelle on peut se trouver en harmonie à un moment donné?

C’est possible, je ne le pense pas nécessairement comme ça. Les thèmes et les développements dans sa musique sont souvent très longs. Ce qu’on appelle les divines longueurs ne sont pas vécues ainsi par le musicien que je suis. J’hésite à apposer le mot « divin » sur sa musique, probablement en raison de mes convictions personnelles, et je préfère le mot mystère…mais reparlons-en dans quelques années! Je ne veux pas éviter la question, en fait je cherche encore…On n’a jamais fini de chercher, et il faut que je me donne encore du temps, Schubert est pour moi relativement nouveau! En dehors de la sonate en si bémol majeur, je me considère au stade de l’exploration de son œuvre. J’ai joué seulement les deux sonates en la majeur, les trois Klavierstücke, la Wanderer Fantaisie, les Moments musicaux, il reste encore toutes les autres œuvres…tant de plaisirs et de joies en perspective!

 

 

Beaucoup de jeunes pianistes enregistrent dès leurs débuts de carrière la sonate D 960, ou d’autres grands monuments du répertoire: qu’en pensez-vous?

Je pense qu’il faut attendre. A leur âge, j’ai appris la Fantaisie de Schumann: j’avais 17 ans, et je me croyais au sommet! Quarante ans après, je me rends compte que, seulement maintenant, j’ai vraiment ce qu’il faut pour la comprendre. A cet âge je ne concevais pas qu’il fallait acquérir de la maturité. Aujourd’hui cela m’est tellement évident que je veux dire à ces jeunes pianistes: « oui, apprenez-là, mais ne la jouez pas nécessairement en public. Développez une relation avec cette œuvre, mais intimement, chez vous, et laissez passer quelques années avant d’oser la montrer!» On veut constamment et de plus en plus crier au prodige: il y a de jeunes talents, de plus en plus d’ailleurs, qui très tôt montrent une aptitude phénoménale à l’instrument, mais la musicalité n’est pas toujours au même niveau, ce qui fait que par exemple, on entend bien souvent la sonate en si mineur de Liszt traitée comme un grand exercice technique, alors que cette œuvre demande d’abord, et avant tout, un contrôle de l’architecture. Dès que l’on commence à la jouer, l’auditeur doit savoir exactement où l’on va. On doit connaitre dès les premières mesures le parcours que l’on va suivre. Elle nécessite une vision et celui qui l’écoute ne doit pas entendre l’interprète tourner les pages mentalement! L’interprète doit donner à cette œuvre un déroulement dramatique et sémantique, et ce n’est pas immédiat, il faut vivre avec elle pendant plusieurs années avant de le trouver!

 

 

Aujourd’hui la nouvelle génération de pianistes s’intéresse aussi à des compositeurs qui étaient rarement joués il y a quelques années, hormis par vous. Je pense à Alkan, Medtner et d’autres. Y êtes-vous pour quelques chose? 

Beaucoup de jeunes pianistes viennent effectivement me voir avec ces partitions, pour recueillir des conseils. Cela me porte à croire que j’ai dû jouer un rôle. Enclencher un engrenage est une pensée qui me satisfait: j’aurai laissé quelque chose d’intéressant au bout de ma vie! J’ai été le premier à registrer l’intégrale des sonates de Medtner. J’ai été très surpris qu’aucun pianiste russe ne l’ait fait avant moi! Mon enregistrement a probablement permis à beaucoup de jeunes de réaliser l’ampleur et l’intérêt du répertoire de ce compositeur. Son univers demande un effort, mais lorsqu’on y consent, il nous apparaît assez merveilleux. Medtner ne se livre pas facilement. Il nécessite qu’on lui consacre du temps. Il n’est pas généreux sur le plan mélodique, comme l’est Rachmaninov. Certains disent: « Medtner is Rachmaninov without the tunes » (sic)!

 

 

Pouvez-vous nous parler de ce compositeur peu connu, Samuïl Feinberg, dont vous avez enregistré six sonates dans un CD qui vient tout juste de paraître? 

Samuïl Feinberg a été un pianiste et compositeur russe très illustre durant de la première moitié du XXème siècle. Il a été le premier à donner en concert en Russie l’intégralité du Clavier bien tempéré de Bach. Il a été aussi un grand professeur au Conservatoire de Moscou. Il est hélas tombé dans l’oubli. Sa musique, difficile au prime abord, témoigne d’une personnalité très forte. Son langage harmonique est complexe et assez déroutant. C’est une musique plutôt tonale mais extrêmement chromatique. Son écriture est touffue. Il faut beaucoup de temps pour son approfondissement. Feinberg a écrit douze sonates pour piano. J’ai enregistré les six premières. Leur composition s’échelonne de 1915 à 1923, il avait alors entre 25 et 35 ans. Sa musique ne sera probablement jamais très populaire mais elle mérite d’être découverte: elle devient alors très convaincante, et s’avère plus accessible qu’on ne peut penser. Très peu de pianistes russes l’ont jouée. Pendant la totalité du XXème siècle, ses partitions n’étaient pas éditées ailleurs qu’en Russie. Maintenant on les trouve sur internet!

 

 

Vous avez toujours suivi votre instinct et vos envies tout au long de votre carrière. Avec Feinberg, vous prenez cette liberté une fois de plus?

J’ai beaucoup de chance parce qu’Hypérion a toujours été le bon label pour cela: il est axé sur la découverte et s’adresse spécialement aux gens qui ont le goût de l’aventure. Cela fait maintenant de nombreuses années qu’Hypérion me fait confiance, quoi que je propose.

 

 

Le concert vous permet-il la même liberté? 

J’aime le concert, autant que réaliser des disques. Le concert est avant tout pour moi une offrande, une occasion de partage et aussi une invitation à la découverte. La présence d’un auditoire change beaucoup de choses à mon insu, en cela l’enregistrement est très différent. Il m’importe au concert d’arriver à convaincre, d’apporter quelque chose de neuf. Mon souhait est que le public comprenne la musique comme j’ai envie de la faire passer. Evidemment il y a autant de façons d’écouter la musique que de personnes dans l’auditoire. Alors il me faut être aussi clair que possible pour que le message que je veux transmettre soit non équivoque. J’ai appris à développer cela surtout en jouant du répertoire moins connu, étant dans la position de devoir le défendre. La nécessité de convaincre s’impose dans ce cas dès la première écoute.
Je déplore la réticence des organisateurs de concerts à programmer autre chose que les grandes œuvres classiques. Par exemple, j’avais proposé au Metropolitan Museum de New York un programme composé de la sonate de Berg en ouverture, suivie de la sonate funèbre de Chopin et pour finir du concerto d’Alkan. L’organisateur m’a demandé si je pouvais jouer autre chose que la sonate de Berg! À New York! M’entretenant de ce problème avec Krystian Zimerman, il me raconta qu’il avait voulu inscrire à un programme Godowsky et Szymanowsky, et qu’il s’était vu opposer un refus par une scène renommée. Il y a un festival à Husum en Allemagne où l’on n’entend que des raretés. Ce festival existe depuis trente ans, et il n’est pas question d’y jouer du Beethoven! J’y suis allé une quinzaine de fois. C’est vraiment l’endroit où l’on peut expérimenter et s’en donner à cœur joie avec des programmes hors des sentiers battus. C’est très rare! Le Festival Printemps des Arts de Monte Carlo dont la programmation est toujours très originale, m’invite cette année, et me donne l’opportunité de jouer la troisième sonate de Feinberg, avec la sonate en si bémol majeur D 960 de Schubert. Je m’en réjouis beaucoup.

 

 

Votre virtuosité est exceptionnelle, quel que soit le répertoire que vous interprétez. Qu’est-ce que la virtuosité pour vous?

La virtuosité est un terme souvent mal utilisé, qui a tendance à revêtir un sens péjoratif, lorsqu’elle est réduite aux performances techniques. Ce n’est surtout pas le sens que je lui donne. Je me sers des moyens que j’ai, autant que possible, mais c’est mon affaire. Je ne veux pas que cette virtuosité, cette aisance, soit le point de mire. Pour certains, virtuose veut dire funambule ou acrobate du clavier. La musique ce n’est pas le cirque! Le vrai virtuose est quelqu’un qui a une habileté prononcée à gérer les moyens qu’il a, les moyens physiques mais aussi les moyens intellectuels et les moyens spirituels, pour exprimer le mieux possible sa vision artistique. L’artiste doit être lui-même convaincu pour assumer sa vision et dire au public, en la jouant « l’œuvre c’est ça! ».

 

 

Lorsqu’on vous écoute et lorsqu’on vous regarde jouer, on a cette impression d’un profond respect de votre part vis-à-vis de votre instrument: vous ne le forcez pas, et dans cette économie de gestes qui vous est propre, le son sort comme une évidence, avec un naturel tel que vous semblez laisser le piano s’exprimer, sans le contraindre, et il vous le rend bien!

Un de mes principes de base est que le piano doit pouvoir exprimer n’importe quel adjectif relatif à l’émotion. Cela me conduit à prendre en compte le caractère chantant, mais aussi parlant du piano, à laisser respirer et vivre la phrase musicale dans son univers harmonique. L’harmonie est la caractéristique dominante de la musique pour moi, au-dessus de la mélodie. L’harmonie est très puissante: elle gouverne tout et détermine la forme. Ensuite il faut prendre le temps de dire les choses musicalement tout en allant à l’essentiel, sans rien rajouter. J’ai entendu une pianiste jouer le premier concerto de Beethoven: il n’y avait pas une phrase qui n’était pas complètement triturée, il y avait des petits rubato, ritardando, partout, mais pourquoi? La simplicité est tellement plus extraordinaire! Je préfère m’effacer devant la musique, c’est pourquoi je ne bouge presque pas devant mon piano. La théâtralité ne m’intéresse pas du tout!

 

 

En 2017, vous avez été membre du jury du concours Van Cliburn, et en fin d’année dernière, du concours Long-Thibaud-Crespin. Que pouvez-nous nous dire sur cette expérience particulière?

Tout d’abord, ce n’est pas un rôle que j’accepte fréquemment. C’est même rare! J’ai été quatre fois membre de jury en 22 ans. Je préfère consacrer mon temps à l’exploration du répertoire pianistique. Il est tellement vaste qu’il me faudrait plusieurs vies! Mais je garde un souvenir extraordinaire du concours Van Cliburn, car j’ai été à la fois membre du jury, et auteur de la pièce imposée (Toccata sur L’Homme armé, ndlr). Trente candidats l’ont interprétée. Une opportunité unique: quel compositeur peut avoir trente créations? Je craignais que ma pièce soit mal comprise, ou même ignorée, que des interprètes passent outre mes intentions, ce qui est arrivé avec certains, mais la plupart des interprétations ont été excellentes, et une en particulier. Ce fut une expérience extraordinaire!

 

 

 

Propos recueillis en février 2020 par Jany Campello

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à écouter : CD Samuïl Feinberg, Piano Sonatas, label Hypérion, février 2020

prochain concert en France : dimanche 29 mars, Printemps des Arts de Monte-Carlo, Schubert, Feinberg. printempsdesarts.mc

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Photo MA Hamelin / service de presse / Printemps des Arts  – Photo n°2 © Sim Cannety-Clarke