CRITIQUE DVD. AndrĂ© Tubeuf (1930 – 2021) : le lied (Bel air classiques)

tubeuf liede documentaire critique classiquenews bac187-visuel-recto-730x1038CRITIQUE DVD. AndrĂ© Tubeuf (1930 – 2021) : le lied (Bel air classiques) – Rue Milton, dans son salon cosi, cadre intimiste qui prĂŞte Ă  la confession, le musicologue, Ă©crivain et philosophe AndrĂ© Tubeuf dĂ©livre (en 2018) les clĂ©s de comprĂ©hension d’une passion ainsi explicitĂ©e : le lied, entendez l’équivalent germanique de la mĂ©lodie française. Les 7 Ă©pisodes composent chacun un commentaire libre sur le sujet questionnĂ© : connaisseurs de poĂ©sie, les compositeurs ayant rĂ©ussi l’accord tĂ©nu, subtil, exceptionnel du verbe et de la musique, du chant et des climats sonores sont ainsi magistralement abordĂ©s, expliquĂ©s Ă  travers une conversation libre, – une rencontre idĂ©ale oĂą le savoir et le commentaire sont des portes ouvertes sur des trĂ©sors poĂ©tiques et musicaux de première valeur. Comme une odyssĂ©e explorant 7 constellations musicales, sont commentĂ©s avec finesse les auteurs suivants : tous les romantiques sont analysĂ©s sans Ă©rudition opaque mais avec la vivacitĂ© d’une culture qui sait ĂŞtre accessible : des prĂ©romantiques Mozart et Beethoven, aux grands noms du lied, Schubert Ă©videmment (2 volets parmi les plus passionnants dont de nombreux exemples extraits du Winterreise / La Voayge d’hiver qui est la parabole de l’existence terrestre), Schumann, Brahms, et les plus tardifs et non les moindres : Wolf, Richard Strauss, Gustav Mahler…
CLIC D'OR macaron 200Avec éloquence et références aussi avec les peintres (Caspar Friedrich, Van Gogh, Spitzweg…), le guide narrateur, inspiré, enchanté, nous immerge dans les vertiges du verbe, sa résonance vocale et musicale, éclairant ce qui compose l’intense attractivité de chaque mesure ; au fond du texte, surgit parfois la vérité, l’essence de la passion humaine, solitude, aspiration, désir ou regret, amour et mort, espérance et doute ; les faces du questionnement sont sans fin mais manifestent une activité permanente qui révèle le génie des auteurs ; alors au terme d’une carrière faite écoute et lente assimilation et maturation critique dans la proximité d’œuvres qu’il connaît mais semble redécouvrir toujours, André Tubeuf laisse ici un testament, un témoignage qui fait figure d’exemple pour tous les mélomanes. Un régal.

____________________________________

CRITIQUE DVD. AndrĂ© Tubeuf (1930 – 2021) : le lied (Bel air classiques) – RĂ©alisation : Martin Mirabel – Paris 2018 : 7 conversations : documentaires (DVD, Blu Ray BelAir classiques). CLIC de CLASSIQUENEWS Ă©tĂ© 2022.

CD, critique. STRAUSS : lieder / DIANA DAMRAU / MARISS JANSONS (1 cd ERATO, janv 2019)

diana-damrau-strauss-lieder-cd-critique-opera-critique-classiquenews-richard-strauss-vier-letzte-liederCD, critique. STRAUSS : lieder / DIANA DAMRAU / MARISS JANSONS (1 cd ERATO, janv 2019). D’abord, analysons la lecture des lieder avec orchestre : Diana Damrau, soprano allemande, mozartienne et verdienne, au sommet de son chant charnel et clair, parfois angélique, se saisit du testament spirituel et musical du Strauss octogénaire, le plus inspiré, qui aspire alors à cette fusion heureuse, poétique, du verbe et de la musique en un parlé chanté, « sprechgesang » d’une absolue plasticité. Une lecture extrêmement tendre à laquelle le chef Mariss Jansons (l’une de ses dernières gravures réalisées en janvier 2019 avant sa disparition survenue en nov 2019) sait apporter des couleurs fines et détaillées ; une profondeur toute en pudeur.

Née en Bavière comme Strauss, Diana Damrau réalise et concrétise une sorte de rêve, d’évidence même en chantant le poète compositeur de sa propre terre. Strauss était marié à une soprano, écrivant pour elle, ses meilleures partitions. Celle qui a chanté Zerbinette, figure féminine aussi insouciante que sage, Sophie, autre visage d’un angélisme loyal, Aithra du moins connu de ses ouvrages Hélène d’Egypte / Die Ägyptische Helena, se donne totalement à une sorte d’enivrement vocal qui bouleverse par sa sincérité et son intensité tendre comme on a dit.

Des Quatre derniers lieders / Ver Letzte Lieder, examinons premièrement « FrĂĽhling » : Ă©perdu, rayonnant voire incandescent grâce Ă  l’intensitĂ© ardente et pourtant très claire des aigus, portĂ©s par un souffle ivre. Cependant, la ligne manque parfois d’assise, comme si la chanteuse manquait justement de soutien. Puis, « September » s’enivre dans un autre extase, celle d’une tendresse infinie dont le caractère contemplatif se fond avec son sujet, un crĂ©puscule chaud, celui enveloppant d’une fin d’étĂ© ; la caresse symphonique y atteint, en ses vagues ocĂ©anes gorgĂ©es de voluptĂ©, des sommets de chatoyance melliflue, – cor rayonnant obligĂ©, pour conclure, oĂą chez la chanteuse s’affirme cette fois, la beautĂ© du timbre au legato souverain.

« Beim Schlafengehen » d’après Hermann Hesse, plonge dans le lugubre profond d’une immense lassitude, celle du poète éprouvé par le choc de la première guerre et le déclin de son épouse : impuissance et douleur ; la sincérité et cet angélisme engagé qu’exprime sans affect la diva, bouleversent totalement. En particulier dans sa réponse au solo de violon qui est l’appel à l’insouciance dans la candeur magique de la nuit. Cette implication totale rappelle l’investissement que nous avons pu constater dans certains de ses rôles à l’opéra : sa Gilda, sa Traviata… consumées, ardentes, brûlantes. Presque wagnérienne, mais précise et mesurée, la soprano au timbre ample et charnel reste, -intelligence suprême, très proche du texte, faisant de cette fin, un déchirement troublant.

« Im Abendrot » : malgré l’émission première de l’orchestre, trop brutale, épaisse et dure, le soprano de Damru sait s’élever au dessus de la cime des cors et des cordes. La qualité majeure de Diana Damrau reste la couleur spécifique, mozartienne que son timbre apporte à l’articulation et l’harmonisation des Lieder orchestraux : irradié, embrasé, et pourtant sincère et tendre, transcendé et humain, le chant de Diana Damrau convainc totalement : il s’inscrit parmi les lectures les plus personnelles et abouties du cycle lyrique et symphonique.

La flexibilité des registres aigus, l’accroche directe des aigus, la présence du texte, rendent justice à l’écriture de Richard Strauss qui signe ici son testament musical et spirituel, un accomplissement musical autant qu’un adieu à toute vie.
Le reste du programme enchaîne les lieder avec la complicité toute en fluidité et délicatesse du pianiste Helmut Deutsch, à partir de Malven… qui serait donc le 5è dernier lieder d’un Strauss saisi par l’inspiration et d’un sublime remontant à nov 1948, « dernière rose » pour sa chère diva Maria Jeritza… laquelle, comme soucieuse et trop personnelle, révéla l’air en 1982 ! Le soprano de Damrau articule, vivifie les 4 Mädchenblumen dont la coupe et le verbe malicieux, enjoué rappelle constamment le caractère de Zerbinette. Ce caractère de tendresse voluptueuse quasi extatique appelant à un monde pacifié, idyllique qui n’existera jamais, semble dans le pénultième Befreit, chef d’oeuvre à l’énoncé schubertien, traversé par la mort et la perte, le deuil d’une ineffable souffrance bientôt changée en bonheur final, que la diva incarne embrasée dans le moelleux d’aigus irrisés et calibrés, son timbre éprouvé, attendri.

CLIC D'OR macaron 200Morgen l’ultime lied orchestré, d’après le poème de Mackay, se cristalise en une ivresse éperdue qui aspire au renoncement immatériel, à l’évanouissement, à la perte de toute chose : legato, flexibilité, beauté du timbre, associé à l’élégie du violon solo font un miracle musical pour ce programme d’une évidente musicalité. Splendide récital, élégant, tendre, musical. Bravo Diana.

 

 

 

________________________________________________________________________________________________

CD, critique. STRAUSS : lieder / DIANA DAMRAU / MARISS JANSONS (1 cd ERATO, janv 2019). Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks / Mariss Jansons. L’heure n’est pas aux comparaisons déraisonnables tant leurs timbres et moyens respectifs sont très différents mais le hasard des parutions fait que ERATO publie en janvier le même programme des Quatre derniers lieder, par Diana Damrau donc (orchestre) et par la franco-danoise Elsa Dreisig (piano), cette dernière interprète hélas moins convaincante et naturelle que sa consœur allemande… d’autant que la chanteuse française intercale diverses mélodies françaises et russes entre chaque lied de Strauss, au risque d’opérer une césure dommageable…

 

 

 

VIDEO : Diama DAMRAU chante September de Richard Strauss

 

 

 

 LIRE aussi notre dépêche MORT DU CHEF MARISS JANSONS, nov 2019