La RĂ©surrection de NEUKOMM, Le Couronnement de MOZART

COURONNEMENT et RÉSURRECTION Ă  TOURCOING et VERSAILLESTOURCOING, le 11 janvier 2019. MOZART, NEUKOMM, ATL Atelier Lyrique de Tourcoing. Programme rĂ©jouissant, cĂ©lĂ©bratif, et d’une rare Ă©lĂ©gance : L’Atelier Lyrique de Tourcoing se pare de couleurs majestueuses en janvier 2019 ; au programme, la Messe du Couronnement de Mozart, d’une lumiĂšre et d’une certitude Ă  toute Ă©preuve : composĂ©e en 1779, elle fait partie des partitions sacrĂ©es avec le Requiem (lui inachevĂ©) que Mozart nous laisse en hĂ©ritage, – emblĂšmes de son Ă©tonnante invention et conception dramatique ; l’oratorio la RĂ©surrection de Neukomm qui fut le grand dĂ©fenseur de Mozart aprĂšs sa mort (en 1791donc), et le crĂ©ateur de nombre de ses Ɠuvres dans le Nouveau Monde et jusqu’au BrĂ©sil.  Son oratorio prolonge le raffinement et le dramatisme de Mozart jusque dans la premier tiers du XIXĂš romantique 


 

 



MOZART-portrait-romantique-mozart-genie-xviii-siecle-portrait-opera-compte-rendu-par-classiquenews-critique-comptes-rendus-concerts-par-classiquenews-mozart-et-salieriLa Messe du couronnement cĂ©lĂšbre la consĂ©cration politique de l’empereur du Saint Empire Germanique Leopold II comme roi de BohĂšme, qui eut lieu Ă  Prague en 1791. Pourtant Mozart l’écrit 12 ans plus tĂŽt en 1779. La partition est choisie par Salieri, alors maĂźtre de chapelle de la Cour, qui la dirige pour cette occasion royale. La Messe tĂ©moigne de la maturitĂ© de Wolfgang au dĂ©but des annĂ©es 1780 – ampleur de la conception esthĂ©tique et orchestrale : le cadre classique et formel y implose par le souffle nouveau dĂ©volu Ă  l’orchestre ; Mozart est passĂ© par Mannheim, et ses formidables symphonistes.  Dans l’Agnus Dei, le dĂ©but du solo de soprano prĂ©figure dĂ©jĂ  la mĂ©lancolie ineffable de la Comtesse (« Dove sono i bei momenti ») de l’opĂ©ra Les Noces de Figaro, Ă©crit 7 ans plus tard.

 

 

neukomm-sigismond-compositeur-portrait-par-classiquenewsLa RĂ©surrection de Sigismund Neukomm est une crĂ©ation mondiale car jamais jouĂ©e en France. Elle a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e Ă  Londres en 1828, et jouĂ©e une seule fois avec 3 solistes, un chƓur, suivant le mĂȘme plan que l’oratorio de Haendel, La Resurrezione (Ă©crit en 1708). Avant Tourcoing et Versailles en janvier 2019, la partition oubliĂ©e de Neukomm, a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e au QuĂ©bec (LIRE ici notre critique du concert MOZART et NEUKOMM, au festival CLASSICA de Saint-Lambert, en juin 2018) ; l’opus dĂ©ploie une imagination entre Mozart et Weber, mĂȘlant raffinement instrumental et souffle de l’orchestre, tout en citant en plusieurs sĂ©quences l’opĂ©ra romantique allemand Ă  l’époque de Neukomm.

L’Atelier Lyrique de Tourcoing poursuit ainsi le travail du regrettĂ© Jean Claude Malgoire qui s’est efforcĂ© il y a longtemps dĂ©jĂ , de raviver la mĂ©moire de Neukomm, français d’adoption nĂ© Ă  Salzbourg, Ă©lĂšve de Michael et Joseph Haydn, compositeur de prĂšs de 2000 Ɠuvres pour la plupart conservĂ©es Ă  la BibliothĂšque Nationale de France
 C’est d’ailleurs Ă  la BNF que JC Malgoire le dĂ©fricheur, jamais en reste d’une pĂ©pite oubliĂ©e, a dĂ©couvert la partition de La RĂ©surrection.

Le concert rĂ©pond Ă  la demande du ChĂąteau de Versailles qui est  demeurĂ© sous le charme de Sigismund Neukomm depuis que la Messe de Requiem Ă  la mĂ©moire de Louis XVI a Ă©tĂ© donnĂ©e Ă  la Chapelle Royale. Dans La RĂ©surrection, mĂȘme prĂ©Ă©minence dĂ©volue au chƓur, qui commente ce qui est Ă©voquĂ© par les chanteurs solistes. Voici l’un des chef-d’Ɠuvres de Neukomm. RĂ©vĂ©lation Ă  suivre.

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CONCERT MOZART / NEUKOMM
Messe du couronnement / La RĂ©surrection

 

 

Vendredi 11 janvier 2019  à 20hboutonreservation
TOURCOING Théùtre Municipal R. Devos

 

 

Dimanche 13 janvier 2019 Ă  16h
VERSAILLES Chapelle Royaleboutonreservation

 

 

dĂšs 8 ans – 1h30
LATIN/ALLEMAND

 

 

MESSE DU COURONNEMENT
Wolfgang Amadeus Mozart(1756-1791)
en ut majeur KV 317
créée le 23 mars 1779

LA RESURRECTION
Sigismund Neukomm(1778-1858)
oratorio – achevĂ© d’écrire Ă  Paris le 29 dĂ©cembre 1828

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Laetitia Grimaldi, soprano
Pauline Sabatier, mezzo (Mozart)
Antoine Bélanger, ténor
Marc Boucher, baryton

ChƓur de Chambre de Namur
La Grande Écurie et la Chambre du Roy
Direction musicale : Leonardo Garcia Alarcon
Coproduction Festival Classica (Saint Lambert, Canada)

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LIRE aussi notre critique du concert MOZART / NEUKOMM donné à Boucherville, Québec, le 5 juin 2018 :

boucherville festival classica 6 juin concert neukomm et mozart marc boucher baryton laetitia grimaldi spitzer soprano _generale_du_concertCOMPTE-RENDU, concert. BOUCHERVILLE (QuĂ©bec), le 5 juin 2018. Festival Classica. Mozart, Neukomm (La RĂ©surection, rĂ©crĂ©ation). Temps fort de la 8Ăš Ă©dition du Festival CLASSICA au QuĂ©bec, le concert « fermé », dans l’église trĂšs Ă©lĂ©gante de Boucherville, au bord du Saint-Laurent. Le programme devait ĂȘtre dirigĂ© par le chef Jean-Claude Malgoire, dĂ©cĂ©dĂ© brutalement en avril dernier, si grand artiste passionnĂ© par le dĂ©frichement et qui continue de marquer la redĂ©couverte actuelle de Neukomm. C’est lui qui ressuscitait dĂ©jĂ  la version du Requiem de Mozart, telle que la partition fut achevĂ©e par le compositeur autrichien (Libera me final). Neukom, bien que contemporain de Beethoven, reste hermĂ©tique aux excĂšs expressifs du grand Ludwig. Il s’engage plutĂŽt pour le dernier Mozart et sa diffusion ainsi au BrĂ©sil (lors d’un fameux sĂ©jour transatlantique rĂ©alisĂ© de 1816 Ă  1821 : la cĂ©lĂšbre mission française au BrĂ©sil). Sigismond (von) Neukomm (1778-1858), fut Ă©lĂšve de Michael Haydn, avant de servir Ă  Vienne, son frĂšre Joseph, comme confident et disciple. De ce dernier, Neukomm apprit les rudiments de son mĂ©tier, partageant avec le concepteur de la CrĂ©ation (1799), ce goĂ»t pour le travail Ă©lĂ©gant, mesurĂ©, classique, pourtant d’un raffinement absolu servant un dramatisme toujours lumineux et nerveux. Dans les faits, alors que Beethoven rĂ©volutionne le genre symphonique, Neukomm cultive et prolonge le goĂ»t et l’esprit des LumiĂšres avec un Ă©quilibre aristocratique. LIRE la critique du concert dans son intĂ©gralitĂ©

 

  

  

 

Titus mozartien Ă  Saint-Etienne et Ă  Strasbourg

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)Saint-Etienne,Strasbourg. Mozart : La ClĂ©mence de Titus. 6>27 fĂ©vrier 2015. CrĂ©puscule Ă©blouissant. AprĂšs Lucio Silla, Idomeneo, Mozart revient Ă  la fin de sa courte existence au genre seria : la ClĂ©mence de Titus incarne les idĂ©aux moins politiques qu’humanistes du compositeur qui Ă©crit aussi simultanĂ©ment en un tourbillon vertigineux son autre chef d’Ɠuvre, mais sur le mode comique et popualire, La FlĂ»te enchantĂ©e, en 1791. Au soir d’une fabuleuse carriĂšre oĂč le gĂ©nie des LumiĂšres pressent les prochaines pulsations de l’esthĂ©tique romantique, Titus reste l’opĂ©ra le moins connu et le moins estimĂ© du catalogue mozartien. A torts.

 

 

 

Crépuscule éblouissant

 

 

titusLa musique y est d’un raffinement crĂ©pusculaire sublime aux enchaĂźnements remarquables…  A l’acte I par exemple, tout s’enchaĂźne magnifiquement dans sa phase conclusive du N° 9 au N° 12 : servitude aveugle de Sesto, hystĂ©rie dĂ©semparĂ©e de Vitellia (trio « Vengo » N°10), remord de Sesto (recitativo accompagnato N°11) et chƓur de l’incendie du Capitole, marche funĂšbre rĂ©vĂ©lant la mort supposĂ©e de Titus (finale en quintette N°12). On n’a guĂšre entendu de pages aussi sublimes que les trois derniĂšres scĂšnes de l’acte I. Mozart y mĂȘle en gĂ©nial dramaturge, la solitude des coupables (Sesto/Vitellia), le tableau de la Rome incendiĂ©e, et le chƓur de dĂ©ploration pleurant la mort de l’Empereur. Cette double lecture annonce dĂ©jĂ  le XIXĂšme siĂšcle : intimitĂ© des hĂ©ros souffrant, clameur du chƓur qui restitue le souffle de l’épopĂ©e et du mythe antique.
A l’acte II, mĂȘme parfaite gestion du renversement dans l’évolution du personnage de Vitellia par exemple et que nous avons prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©. Jusque-lĂ  insensible, froide manipulatrice, intĂ©ressĂ©e et politique. Il faut qu’elle entende l’air « S’altro che lagrime » de Servillia qui tout en prenant la dĂ©fense fervente de son frĂšre Sextus, reproche Ă  Vitellia sa « cruauté ». C’est la priĂšre d’une sƓur (Servilia est la sƓur de Sesto), exhortant celle qui maltraite son frĂšre Ă  le dĂ©fendre qui est la clĂ© dramatique de l’Acte II. AprĂšs avoir entendu Servillia, Vitellia n’est plus la mĂȘme : dans le grand air qui suit (sans ici l’artifice du secco), la transformation s’opĂšre dans son cƓur. Renversement et transformation. Voyant la mort, elle Ă©prouve enfin compassion et culpabilitĂ© accompagnĂ© par l’instrument obligĂ©, un sombre et grave cor de basset. Elle avouera tout Ă  Titus :  comment elle feignit d’aimer Sesto pour le manipuler ; son dĂ©sir de vengeance et le complot qui devait tuer l’Empereur.
Avant cette confrontation avec Servillia qui lui renvoie sa propre image, elle Ă©tait une autre. L’on serait tentĂ© de dire, Ă©trangĂšre Ă  elle-mĂȘme. Et cette transformation est d’autant plus profonde que l’air qui l’a suscitĂ© (S’altro che lagrime dĂ©jĂ  citĂ©) est court. Autre fulgurance.
Et plus encore : Mozart fait succĂ©der Ă  cette transformation miraculeuse, l’entrĂ©e de l’Empereur dont chacun attend la sentence quant au sort de Sesto. Marche d’une grandeur solennelle, lĂ  encore d’une sublime romanitĂ©, l’apparition de l’autoritĂ© impĂ©riale fait contraste avec le monologue de Vitellia oĂč l’on pĂ©nĂ©trait dans l’intimitĂ©, jusqu’au trĂ©fonds de son Ăąme, coupable et compatissante.

 

titus250L’artiste Ă©pouse les idĂ©aux les plus modernes et retrouve mĂȘme l’insolence de Figaro. Dix jours avant la crĂ©ation de l ‘Ɠuvre, le 27 aoĂ»t 1791, Leopold II signe avec le Roi de Prusse, la « dĂ©claration de Pillnitz » qui est un engagement d’intervention militaire immĂ©diate en cas d’action inspirĂ©e par l’esprit de la RĂ©volution et par le jacobinisme ambiant. Dans ce contexte oĂč les souverains de l’Europe dĂ©sirent renforcer leur autoritĂ© et donner une image positive de la monarchie, l’opera seria Titus apporte une illustration plus qu’opportune. La preuve Ă©loquente de la dignitĂ© du prince, magnanime et clĂ©ment. Une sorte de manifeste a contrario de la RĂ©volution, qui atteste de la grandeur et des vertus du pouvoir monarchique.  Toute la poĂ©sie de MĂ©tastase sert cet idĂ©al politique.
Or Mozart donne sa propre vision de la grandeur politique. La romanitĂ© sublime de son opĂ©ra, en particulier le final des deux actes (l’incendie du Capitole au I ; l’arrivĂ©e de l’Empereur aprĂšs le rondo de Vitellia au II), ne laisse en vĂ©ritĂ© aucun doute sur la fragilitĂ© des ĂȘtres, qu’il soit prince ou simple individu. Il a fait Ă©clater le carcan d’un art de servitude, seulement attachĂ© Ă  la propagande monarchique. C’est pourquoi sa dramaturgie transcende le seul cadre politique. Son propos est plus universel, il est humaniste. En chaque personnage, il voit son double : son frĂšre, en proie aux doutes, terrifiĂ© par la mort, soumis aux lois de la VĂ©ritĂ© pour laquelle tout homme libre est celui qui pardonne, et finalement renonce. Il fait des hommes, les proies d’un jeu d’équilibre prĂ©caire oĂč la folie menace toujours la raison. Rien avant lui n’avait Ă©tĂ© dit avec autant de clarté : il peint l’homme et la femme tels qu’en eux-mĂȘmes : immatures, impulsifs, contradictoires, solitaires. Tout ce que leurs rĂŽles hĂ©roĂŻques, leur stature, leur rang empĂȘcheraient de voir. Le paradoxe et la grandeur de l’opĂ©ra seria tiennent Ă  cela, avec ce que Mozart apporte de gĂ©nie : des ĂȘtres qui se dĂ©sireraient divins et sages mais qui ne sont que faibles et pulsionnels.

 

Il est temps de rĂ©estimer le dernier seria de Mozart. C’est l’enjeu des productions prĂ©sentĂ©es en ce dĂ©but d’annĂ©e, en fĂ©vrier 2015 Ă  Strasbourg et à  Saint-Etienne, soit deux productions distinctes qui relancent la question de la rĂ©habilitation d’un opĂ©ra majeur mĂ©connu…

 

Opéra de Saint-Etienneboutonreservation
Les 25, 27 février, 1er mars 2015
Reiland, PodalydĂšs
Allemano, Hache, Bridelli, Savastano, Brull, Palka

Opéra national du Rhin, Strasbourgboutonreservation
Les 6,8, 17,19,21 février 2015
Spering, McDonald
Bruns, J. Wagner, d’Oustrac, Skerath, Radziejewska, Bizic

 

 

LIRE nos dossier sur La Clémence de Titus, le dernier seria de Mozart (1791).
Un opéra humaniste

Discographie de La Clemenza di Tito (Kertesz, Gardiner, Harnoncourt, Jacobs, Mackerras…)
Illustrations : Mozart ; portrait de Titus ; Joseph II et son frĂšre LĂ©opold, futur empereur et commanditaire de l’opĂ©ra La ClĂ©mence de Titus de Mozart (DR)

Mozart: Titus, l’opĂ©ra du futur ?

Un nouvel opéra

« Ridotta a vera opera », (il m’en a fait un vĂ©ritable opĂ©ra) : les mots de Mozart sont clairs. En reconnaissant la qualitĂ© du livret que lui livre Mazzola, le compositeur est pleinement satisfait d’un texte qui lui permet de dĂ©velopper l’exacte dramaturgie musicale qu’il souhaitait. La partition est donc bien le fruit d’une pensĂ©e aboutie, la rĂ©alisation d’une attente. Dans Titus, Mozart trouve la manifestation achevĂ©e de son projet musical.

leopold_IIL’idĂ©e de rĂ©inventer un drame musical n’est pas rĂ©cente. Mozart n’a cessĂ© en vĂ©ritĂ© d’échafauder sa propre conception de la musique dramatique. Une vision neuve et moderne qui a inaugurĂ© opĂ©ra aprĂšs opĂ©ra, une expĂ©rimentation progressive et dont on ne parle que rarement. Toujours Ă©prouver et renouveller l’interaction poĂšme, chant, action et musique afin d’expliciter au mieux le sens esthĂ©tique du drame en musique.
Depuis L’enlĂšvement au SĂ©rail  (1782), il s’ingĂ©nie Ă  concevoir un drame moderne en langue germanique ; dans les ouvrages de la trilogie, soit les opĂ©ras Ă©crits ensuite avec Da Ponte (Les Noces de Figaro : « opera buffa » crĂ©Ă© à  Vienne le 1er mai 1786 ;  Don Giovanni, « dramma giocoso » ou « opera buffa », crĂ©Ă© Ă  Prague le 29 octobre 1787 ;   puis Cosi fan tutte « opera buffa » crĂ©Ă© Ă  Vienne, le 26 janvier 1790), le compositeur affine son projet dramaturgique qui se moque de la sĂ©paration propre au XVIIIĂšme, des genres comiques et sĂ©rieux. Opera buffa d’un cĂŽtĂ©, opera seria de l’autre. Qu’importe le registre liĂ© au sujet retenu. Seul compte la vĂ©ritĂ© des sentiments exprimĂ©s, la rĂ©vĂ©lation du cƓur des individus qui sous l’Ɠil compatissant et fraternel de leur dĂ©miurge, Ă©voluent, changent, se modĂšlent Ă  mesure de leur confrontation et des rencontres permises par le livret. Comique, bouffon, sĂ©rieux, hĂ©roĂŻque, tragique se mĂȘlent car la vie elle-mĂȘme est plurielle. Rien de son point de vue de choquant au fait que Don Giovanni que nous tenons pour une Ɠuvre sombre, libertaire, au prĂ©romantisme visionnaire et absolument moderne, ne soit selon les inscriptions de l’époque, un « opera buffa » ou un « dramma giocoso ».
Il faut ĂȘtre un gĂ©nie de la musique et un dramaturge nĂ© pour concevoir que tout s’interpĂ©nĂštre, que rien ne peut ĂȘtre figĂ©. Au culte d’un genre musical qui dans sa structure parfaitement codĂ©e et statique rĂ©pond Ă  la pyramide sociale et politique du rĂ©gime monarchique, Mozart envisage un autre regard. Il y dessine la place de l’ĂȘtre rĂ©tabli dans sa propre histoire. Il produit de nouveau type de hĂ©ros, et bien avant Wagner, envisage cet homme libre, assumant les choix d’une destinĂ©e individuelle. Le salut lui est promis s’il est capable de s’abolir de la chaĂźne des passions et de renaĂźtre s’il sait aimer puis renoncer. Pour exprimer cette vision fulgurante des cƓurs Ă  l’épreuve de leurs destinĂ©es, Mozart affine cet art en droite ligne de Monteverdi oĂč le mot s’allie Ă  la note avec une fluiditĂ© retrouvĂ©e pour exprimer ce chant de l’ñme.
La mise en musique du texte (au prĂ©alable rigoureusement validĂ© car Mozart participe Ă  la qualitĂ© dramaturgique et poĂ©tique des livrets), est davantage qu’un accompagnement : elle Ă©claire diffĂ©remment le sens, connote parfois Ă  l’inverse des paroles : l’orchestre prend tout autant la parole que les chanteurs et souvent a contrario du texte, signifie autre chose que l’action littĂ©rale.
En recomposant les Ă©lĂ©ments structurels et rĂ©fĂ©rentiels de l’opĂ©ra, Mozart, le plus humaniste des dramaturges, prĂŽne un ordre nouveau oĂč l’homme libĂ©rĂ© assumerait son identitĂ© contradictoire. MĂȘme s’il fait imploser les cadres et les conventions jusque-lĂ  respectĂ©s, – que deviendront la comtesse, Suzanne et Figaro aprĂšs Les Noces ? Le comte Almaviva ne rĂ©pĂštera-t-il pas ses intrigues hypocrites et mensongĂšres ? Et les femmes dĂ©voilĂ©es dans Cosi, auront-elles compris la leçon cynique de l’opĂ©ra ? Au final, l’homme comme la femme sont confrontĂ©s Ă  leur ambiguĂŻtĂ©. Leurs doutes et leurs fragilitĂ©s profondes les renvoient Ă  leur ambivalence naturelle 
 VoilĂ  qui fait de Mozart un connaisseur perspicace de l’identitĂ© humaine. Un propos dĂ©sabusĂ© mais jamais dĂ©sespĂ©rĂ©. Il sait rester aimable : le chant de la musique, tout aussi prolixe que l’Ɠuvre des voix, rĂ©enchante ce qui n’aurait pu ĂȘtre qu’une terrible scĂšne du dĂ©senchantement humain. Dans cette vision, les derniers opĂ©ras dessinent une ligne cohĂ©rente : cynisme et vĂ©ritĂ© sont convoquĂ©s dans Les Noces, Don Giovanni et Cosi ; pour l’ultime trilogie, la clĂ©mence fraternelle et l’invitation au pardon Ă©ternel s’affirment dans La FlĂ»te, La Clemenza et le Requiem.