COMPTE RENDU, critique, opéra. MARSEILLE, Odéon, le 20 janvier 2019. LEHAR : La veuve joyeuse. Membrey / Lepelletier.

COMPTE RENDU, critique, opĂ©ra. MARSEILLE, OdĂ©on, le 20 janvier 2019. LEHAR : La veuve joyeuse. Membrey / Lepelletier. Oui, vive la Veuve ! On ne criera pas pour autant « Mort aux maris ! » par prudence, presque chacun l’étant, l’ayant Ă©tĂ© ou le sera. Encore que la disons Pension de rĂ©versionque le vieux Palmieri de Marsovie laisse en mourant Ă©lĂ©gamment trĂšs vite Ă  sa jeunesse d’épouse Missia, plus que le budget restaurĂ© de la petite principautĂ© d’Europe centrale ruinĂ©e, une constellation de millions, ferait le bonheur d’une myriade internationale de prĂ©tendants, soupirants aspirant Ă  sa main pour restaurer leur fortune, ou la faire, pour la dilapider en restaurants chics parisiens avec champagne Ă  gogo et gogo girls en campagne, dans cette capitale du monde et de la fĂȘte qu’est ce Paris de la fin du XIXesiĂšcle oĂč tout le monde se retrouve, mondains comme fripouilles, entre le Maxim’s cher dĂ©jĂ  Ă  tel PrĂ©sident d’hier, cher Ă  faire rire jaune mĂȘme un gilet d’aujourd’hui, et lieux de plaisirs racaille et canaille des hauteurs de la Butte Ă  putes de Pigalle et Montmartre.

 

 

 

VIVE LA VEUVE !

  

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Mais, pour Ă©viter l’évasion fiscale de la Veuve, fatale aux finances de la Marsovie, l’Ambassadeur Ă  Paris complote pour lui donner pour Ă©poux un Marsovien non venu de Mars, le Prince Danilo, attachĂ© d’Ambassade, peu gourmĂ© gourmet, gourmand d’affriolantes gourgandines parisiennes, apparemment peu tentĂ© par la tentante Veuve, dont on apprendra que son cƓur battit autrefois pour elle, avant que celui du mari n’en claqua d’amour.
Bref, lĂ©ger, trĂšs lĂ©ger argument du vaudeville initial d’Henry Meilhac (1830-1897), prolifique auteur, viveur et noceur, frĂ©quentant rĂ©ellement le monde de la fĂȘte du Gai(pas encore officiellement gay) Parisqu’il dĂ©crit. Avec son complice Ludovic HalĂ©vy, rencontrĂ© un an avant cette piĂšce, en 1860, il commencera une intense collaboration de prĂšs de vingt ans, semĂ©e de chefs-d’Ɠuvre, les livrets Ă©rudits et comiques des plus cĂ©lĂšbres opĂ©rettes de Jacques Offenbach, La Belle HĂ©lĂšne(1864), La Vie parisienne(1866), La Grande-duchesse de GĂ©rolstein(1867) et La PĂ©richole(1868) et, naturellement, Carmende Georges Bizet (1875), etc. Une Ɠuvre prolifique, rentable, qui permettait Ă  ce cĂ©libataire endurci de vivre sa vie sans veuve Ă  laisser ni Ă  dĂ©sirer pour son argent.
Ici, l’argument est bien mince, encore aminci par la nĂ©cessitĂ© d’une adaptation pour la musique, qui allonge toujours le temps des textes. Mais cette pauvretĂ© dramatique est habillĂ©e, enrichie d’une musique qu’on a beau connaĂźtre semble-t-il depuis toujours tant elle a une sorte d’évidence intemporelle de la mĂ©moire collective et individuelle, qu’on est toujours Ă©tonnĂ© de la redĂ©couvrir dans la fraĂźche beautĂ© de sa paradoxale et dĂ©jĂ  ancienne Ă©ternitĂ©.
On retrouve donc l’OdĂ©on, seule maison en France entiĂšrement vouĂ©e et dĂ©vouĂ©e Ă  l’opĂ©rette et, dans le foyer, Ă  des rĂ©citals d’airs d’opĂ©rettes (Une heure avec
 un ou deux grands chanteurs) hors des piĂšces de thĂ©Ăątre en tournĂ©e.C’est avec un plaisir Ă  la fois enfantin et Ă©rudit que l’on dĂ©couvre de simples dĂ©cors en carton peint d’un temps oĂč le thĂ©Ăątre s’acceptait humblement comme thĂ©Ăątre, avec ses voyants artifices, et l’on se dit que Mozart, notamment avec sa miraculeuse FlĂ»te enchantĂ©e populaire, devait en connaĂźtre de semblables. Ici, de symĂ©triques colonnades Ă  boulons d’architecture industrielle du temps, et, en fond de lumiĂšres changeantes, une Tour Eiffel contemporaine, chef-d’Ɠuvre mĂ©tallique d’industrie, illuminĂ©e par le miracle aussi contemporain de la « FĂ©e Ă©lectricité ». Les costumes, de l’OpĂ©ra de Marseille, comme toujours, seront Ă©lĂ©gants, d’époque aussi mais avec, dans les scĂšnes de liesse nationale, d’un folklore imaginaire d’Europe centrale de fantaisie pour cette fantasque Marsovie, une minuscule parcelle imaginaire du vaste Empire austro-hongrois qui va bientĂŽt voler en miettes : comme les fastes du Titanic, ceux de cette Belle Époque feront aussi naufrage avec cette folie suicidaire d’une Europe en Guerre de 14-18. Mais la musique, elle, surnagera et vivra pour notre bonheur.

 

 

 

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À la direction musicale, Bruno Membrey la traite amoureusement, la caresse, suivi avec une effusion affective par un Orchestre de l’OdĂ©on au mieux de son engagement et l’on apprĂ©cie la finesse des timbres mis en relief de certains pupitres. Le ChƓur phocĂ©en de RĂ©my Littolf fait plus que jouer le jeu : il joue avec un contagieux plaisir dans le rythme trĂšs musical, sans temps mort qu’Olivier Lepelletier, autre spĂ©cialiste de ce rĂ©pertoire respectueusement servi, donne Ă  sa mise en scĂšne, avec une distribution oĂč, du dernier comparse aux rĂŽles principaux, chacun, sans s’économiser, contribue avec bonheur au nĂŽtre par son engagement et son talent. D’ailleurs, les « Bis ! » qui fusent de la salle et les gĂ©nĂ©reuses reprises par toute la joyeuse troupe des couplets de la fin, Ă  n’en plus finir, sont une gratitude, une reconnaissance par le public, de tout ce travail Ă©laborĂ© Ă  la fois individuellement et collectivement.

MĂȘme des figures, de simples silhouettes sont campĂ©es avec une prĂ©cision loufoque, ainsi les comparses Pritschitch (Jean-Luc Épitalon) et Bogdanovitch (Michel Delfaud), paire devenue trio avec le Kromski d’Antoine Bonelli qui n’a mĂȘme pas besoin de chanter : il lui suffit de ralentir une syllabe, de dĂ©nouer lentement le ruban de la missive, pour dĂ©chaĂźner les rires, tous en peine d’épouses encanaillĂ©es. Dans ce domaine, sans non plus chanter, Simone Burles est une, lubrique Praskovia lancĂ©e Ă  l’assaut sexuel du Prince Danilo. Dans un finale festif endiablĂ©, Carole Clin est unecManon menant Maxim’s de main de maĂźtre, pardon, de maĂźtresse, et Ă  la cravache !
Avant de reprendre dans ce lieu mĂȘme sa Gaby Deslys marseillaise qu’il a ressuscitĂ©e, Christophe Bornest un GuatĂ©maltĂšque haut en couleurs et timbre de voix de tĂ©nor, duo avec la voix de baryton du D’Estillac de FrĂ©dĂ©ric Cornille, remarquĂ© Ă  l’OpĂ©ra dans Traviata, joyeuse paire de compĂšres prĂ©tendants intĂ©ressĂ©s de Missia.
Dans la catĂ©gorie mari aveugle, stentor Ă  grande gueule tonitruante sur ventre trĂŽnant et moustaches avantageuses, Olivier Grandest un Baron Popoff inĂ©narrable de suffisance et de naĂŻvetĂ© face Ă  sa femme. Et quand celle-ci est la piquante Caroline GĂ©a, qui fut aussi ici une digne et remarquable Fille de Madame Angot, l’Ambassadeur marsovien a intĂ©rĂȘt Ă  veiller Ă  ses quartiers de noblesse : la belle Nadia, jouant les mutines, cĂąlines et coquines Zerlina, allusion musicale de la piĂšce Ă  Don Giovanni, veut et ne veut pas, ne veut pas et veut, trĂšs lyriquement en forme, finit tout de mĂȘme, comme dans les Noces de Figaro, autre clin d’Ɠil, par entrer dans le propice « joli pavillon » que lui chante et ouvre, d’une superbe voix d’amant postulant, Camille de Contançon, un Ă©lĂ©gant, romantique et ardent tĂ©nor Christophe Berry. Il est vrai que ledit pavillon a la forme d’un Ă©ventail qui, comme dans Tosca, a sa part dans l’intrigue.
Fort heureusement, la gĂ©nĂ©rositĂ© de Missia, la Veuve, la sauvera du dĂ©shonneur conjugal dans lequel elle veut et ne veut pas sombrer mais on sent bien qu’elle succombera un jour. À moins qu’elle ne soit vite veuve de son pouffant Popoff d’époux.
Voulant et ne voulant pas non plus succomber, lui aux charmes de la Veuve, du moins l’affirme-t-il, Danilo, le Prince dĂ©cadent, est incarnĂ© par RĂ©gis Mengus, qui fut ici un superbe Ange Pitou dans la Fille de Madame Angot. Il lui prĂȘte sa prestance et un beau timbre de baryton large et chaud, et un talent d’acteur qui sait donner comme une distance mĂȘme en chantant son crĂ©do libertin, nimbant sa voix d’un grain de mĂ©lancolie : vanitĂ©, vacuitĂ© de cette vie ou chagrin secret de l’amour dĂ©sintĂ©ressĂ© ratĂ© dans sa jeunesse avec Missia : « Manon, Lison, Ninon  » ne sont sans doute que la ronde des figures interchangeables, mĂȘme dans leur sonoritĂ© qui riment, mais ne riment Ă  rien, de l’amour sĂ»rement avec un grand tas mais non de l’Amour avec un grand A de la Missia perdue, pauvre, retrouvĂ©e riche mais perdue pour le sentiment, qui ne s’achĂšte pas.
Cette Veuve que l’on dit joyeuse, toute riche qu’elle soit de feu son mari, ne l’est pas plus qu’il ne faut et garde le sourire et la tĂȘte froide au milieu des assauts galants de galants par l’odeur du fric attirĂ©s. Ils ont beaux jouer les boys empressĂ©s de comĂ©die amĂ©ricaine lui offrant, espĂ©rant plus, des joyaux dans une scĂšne oĂč elle est Ă©rigĂ©e en Marylin Monroe, elle ne chante pas pour autant Diamants are girl’s best friends, Danilo, l’amour de jeunesse Ă©tant pour elle un trĂ©sor d’une autre trempe. Elle n’est mĂȘme pas coquette, c’est plutĂŽt lui le coquet caquetant comme un coq dans le poulailler de ces dames vĂ©nales qu’il n’a mĂȘme pas eu Ă  conquĂ©rir mais Ă  prendre ou mĂȘme Ă  ramasser. Pourtant, que d’atouts dĂ©ploie, sans outranciĂšre ostentation, la Missia de Charlotte Despaux ! Bonne actrice, blonde, belle sans agressivitĂ©, physique de poupĂ©e, elle a une voix facile, ample, au mĂ©dium fruitĂ©, aux aigus chaleureux, menĂ©e avec un art consommĂ© du chant :sa ballade de la lĂ©gende de Vilya, « la dryade aux yeux mystĂ©rieux », est un moment de poĂ©sie, un appel, un rappel au passĂ© d’un amour vivant Ă  Danilo.

 

 

 

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La musique dĂ©roule, dans un enchaĂźnement voluptueux, airs solistes, duos, ensembles, danses, d’une grande beautĂ©. Le septuor « Ah, les femmes, femmes, femmes ! »  y est le plaisant couplet d’une misogynie neutralisĂ©e par son excĂšs mĂȘme, scandĂ© avec un grand dynamisme. La danse ne pouvait manquer, marquĂ©e du sceau d’Offenbach dont le souvenir passe aussi dans l’Ɠuvreavec ses satiriques politiques cancaniers et les Ă©rotiques cancans et french-cancan. Mine de rien, avec sa mine naĂŻve et sa candide chevelure, le FiggdeJacques Lemaire entre dans la danse avec des transes de trans ou travesti levant la jambe, dĂ©chaĂźnĂ© au milieu du dĂ©chaĂźnement chorĂ©graphique rĂ©glĂ© par Esmeralda Albert oĂč Adonis Kosmadakis est un Valentin le DĂ©sossĂ© plus souple et dĂ©mantibulĂ© que nature. À s’en dĂ©mantibuler les mĂąchoires de rire.

 

 

 

 

 

 

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COMPTE RENDU, critique, opéra. MARSEILLE, Odéon, le 20 janvier 2019. LEHAR : La veuve joyeuse. Membrey / Lepelletier.

Die lustige Witwe(1905)
LA VEUVE JOYEUSE
Opérette en 3 actes DE
FRANZ LEHÁR
Livret de Victor LÉON et LĂ©o STEIN
d’aprĂšs  L’AttachĂ© d’ambassade (1861) d’Henri Meilhac

La Veuve joyeuse de Franz LehĂĄr
Marseille, ThĂ©Ăątre de l’OdĂ©on,
Les 19 et 20 janvier 2019
Direction musicale : Bruno MEMBREY
Mise en scÚne : Olivier LEPELLETIER
Chorégraphie :  Esmeralda ALBERT

Missia Palmieri: Charlotte DESPAUX
Nadia : Caroline GÉA
Manon :  Carole CLIN
Praskovia:Simone BURLES
Prince Danilo : Régis MENGUS
Baron Popoff: Olivier GRAND
Camille de Contançon : Christophe BERRY
Figg:Jacques LEMAIRE
D’Estillac:FrĂ©dĂ©ric CORNILLE
LĂ©rida:Jean-Christophe BORN
Kromski: Antoine BONELLI
Pritschitch : Jean-Luc ÉPITALON
Bogdanovitch : Michel DELFAUD

Danseurs :Esmeralda Albert, Doriane Dufresne, LĂ©ha Henry, Adonis Kosmadakis, Mathilde Tutialis.

Illustrations : Christian Dresse
1 – Le coq et ses poulettes (Mengus et girls);

2 – “Diamants are girl’s best friends” (Veuve et prĂ©tendants);
3 – “Heure exquise
” (Missia, Danilo);