CD, compte rendu critique. Lalo / Coquard : La Jacquerie. Patrick Davin, direction (2 cd Palazzetto Bru Zane)

LALO edouardCD, compte rendu critique. Lalo / Coquard : La Jacquerie. Patrick Davin, direction (2 cd Palazzetto Bru Zane). EnregistrĂ© sur le vif lors d’un concert Ă  Montpellier en juillet 2015, cette rĂ©surrection attendue confirme l’excellent tempĂ©rament dramatique de Lalo dont on apprend depuis quelques temps, les autres aspects du gĂšne musical, outre sa virtuositĂ© concertante, les mĂ©lodies (LIRE notre compte rendu des mĂ©lodies par Tassis Christoyannis), et donc ses opĂ©ras : Le Roi d’Ys (1888) plus connu, ou Fiesque (1868) enregistrĂ© en premiĂšre mondiale par Roberto Alagna en 2011 chez Deutsche Grammophon : excellente gravure dĂ©jĂ  visionnaire), et cette Jacquerie, perle retrouvĂ©e, rĂ©Ă©valuĂ©e par le Palazzetto BZ Ă  Venise, soit une fresque, inspirĂ©e du texte originel de MĂ©rimĂ©e de 1828, – passionnĂ©e et rĂ©voltĂ©e dans la France fĂ©odale du XIVĂš. L’intĂ©rĂȘt est triple ici : superbe prestation de certains solistes qui affirment la subtilitĂ© dramatique de Lalo vis Ă  vis de ses personnages ; nouvelle Ă©valuation sur un ouvrage peu connu du compositeur ; rĂ©vĂ©lation d’une Ă©criture d’un compositeur de l’ombre, pourtant appelĂ© Ă  reconstruire l’opĂ©ra laissĂ© inachevĂ© : Arthur Coquard dont il serait opportun de recrĂ©er et produire demain, ses propres compositions…

eess_15_12_La_jacquerie_cov_af_ccPaysan exsangues, Seigneurs rĂ©pressifs exploiteurs, mais amour pur entre Blanche l’aristocrate et Robert le « Jacques », meneur des rĂ©voltĂ©s
 tout est lĂ  (grĂące Ă  l’intelligence du librettiste Edouard Blau) pour une fresque contrastĂ©e, riche en rebondissements jusqu’à la mort du paysan enivrĂ©, et le retrait au couvent de l’hĂ©roĂŻne, pourtant prĂȘte Ă  le suivre
 On sait que le premier acte est encore (trop?) marquĂ© par les emprunts Ă  Fiesque justement, opĂ©ra prĂ©alable qui pourtant indique un wagnĂ©risme dĂ©jĂ  trĂšs personnel de la part de Lalo. Mais le compositeur meurt trop tĂŽt (avril 1892), laissant les trois actes Ă  suivre incomplets et fragmentaires. C’est Arthur Coquard, fonctionnaire passionnĂ© de composition (en autodidacte complet quoique Ă©lĂšve de Franck) qui rĂ©ussit Ă  rĂ©aliser l’achĂšvement de l’opĂ©ra. GrĂące Ă  ce travail de reconstruction, Coquard s’affirme dans les pas du symphoniste Lalo, auteur de la Symphonie espagnole, cisĂšlant en particulier dans les actes suivants de nombreux intermĂšdes orchestraux, prĂ©ludes Ă  l’action oĂč brillent Ă©trangement, le chant intĂ©rieur, suggestif des instruments solistes (cor anglais surtout et cor, Ă  la fois majestueux et vaporeux : filiation franckiste manifeste). La duretĂ© dramatique de Lalo, – sa fugacitĂ© Ă©lectrisante : 4 actes autour de 20 mn chacun-, se reconnaĂźt immĂ©diatement tandis que la maniĂšre de Coquard plus onctueux relĂšve d’un souci d’accorder avec rĂ©ussite, des parties disparates : l’unitĂ© dĂ©fendue souhaite pourtant inscrire la partition lĂ©guĂ©e par Lalo dans le droit fil du ProphĂšte de Meyerbeer soit dans le genre du grand opĂ©ra français des annĂ©es 1830, oĂč le profil Ă©prouvĂ© des amants, se dressent sur fond de tableaux spectaculaires, dignes de la peinture d’histoire contemporaine (voir la fin de Robert et de Blanche dans la chapelle en ruines, avant d’ĂȘtre rattrapĂ©s par les seigneurs
). Mais fidĂšle Ă  la conception de Lalo, l’oeuvre file sans artifice ni dilution, et de façon courte voire prĂ©cipitĂ©e, quand Meyerbeer aimait prendre son temps, parfois dans l’emphase. On note la mĂȘme efficacitĂ© dans ThĂ©rĂšse de Massenet (crĂ©Ă© en 1907, autre rĂ©surrection du Palazzetto Ă  Montpellier, 2012). Si le premier acte de La Jacquerie trahit l’esthĂ©tique des annĂ©es 1860 (inspirĂ© de facto de l’opĂ©ra-source Fiesque), l’écriture des parties vocales rĂ©alise un intĂ©ressant Ă©clectisme entre Verdi (mezzo, baryton) et Wagner (soprano, tĂ©nor).

 

 

 

ComplĂ©tĂ©, achevĂ© par Coquard, La Jacquerie de Lalo faisait l’évĂ©nement du Festival de Montpellier en juillet 2015


La relation mÚre / fils confirme la finesse dramatique du ténor Charles Castronovo

 

 

Charles Castronovo chante LaloPlus finement, on distinguera dans une action opposant classiquement, les jeunes amants au contexte politique qui les Ă©prouve, la relation trĂšs subtile et magnifiquement approfondie entre la mĂšre et le fils, soit Jeanne et Robert : cette derniĂšre craignant non sans raison pour la vie du meneur des rĂ©voltĂ©s (la fin du II est en cela trĂšs juste : quand tous se prosternent devant la Vierge, entonnant le Stabat Mater car Robert inspirĂ©, convainc sa mĂšre de le suivre : si la Vierge a laissĂ© son fils ĂȘtre crucifiĂ©, elle peut bien le laisser mener la rĂ©volte au pĂ©ril de sa vie)
 Le chef imprime au Philharmonique de Radio France une belle fiĂšvre instrumentale, qui va crescendo, soulignant sans appui, la couleur moderne de l’orchestration, rĂ©vĂ©lant ce que nous venons d’identifier : le wagnĂ©risme de Lalo, la sensibilitĂ© originale de Coquard. VĂ©ronique Gens Ă©claire en Blanche, sa nature de plus en plus passionnĂ©e, mais sans jamais sacrifier l’intelligibilitĂ© du texte : admirable diseuse,  actrice nuancĂ©e. Nora Gubisch peine a contrario dans une partie qui recĂšle pourtant des perles Ă©motionnelles celle de la mĂšre dont nous avons parlĂ©e prĂ©cĂ©demment, en particulier dans le II. Dommage : sa prĂ©cision comme sa diction faiblissent considĂ©rablement face Ă  une Gens, maĂźtresse totale de son instrument. Le Guillaume de Boris Pinkhasovich Ă©lectrise ; et le Robert de Charles Castronovo (notre photo ci dessus) dĂ©jĂ  applaudi Ă  Montpellier dans d’autres rĂ©surrections dramatiquement fortes (dont un Armand sincĂšre, juvĂ©nile d’une mĂąle intensitĂ© dans ThĂ©rĂšse de Massenet dĂ©jĂ  citĂ©), emporte tous les suffrages : virilitĂ© ardente et Ă©quilibrĂ©e, jamais dĂ©monstratif, le tĂ©nor sculpte son français avec une vĂ©ritĂ© qui sĂ©duit immĂ©diatement. Ses affrontements – millimĂ©trĂ©s, avec sa mĂšre, avec Blanche, contre le Comte rĂ©vĂšlent la force et la richesse du personnage et de son interprĂšte, prĂȘt Ă  fouiller chaque facette d’un rĂŽle central. Comme est cruciale, la place du choeur (des paysans de cette Jacquerie fatale) : saluons lĂ  aussi l’assise et l’autoritĂ© dramatique des choeurs de Radio France (profond, grave, sincĂšre Stabat Mater du II). Lalo, complĂ©tĂ©, recousu par un Coquard, maĂźtre compositeur, s’impose Ă  nous, du haut de sa virtuose, hĂ©tĂ©roclite et pourtant tĂ©nĂ©breuse modernitĂ©. Belle recrĂ©ation Ă  Montpellier.

Pour une prĂ©sentation dĂ©taillĂ©e de la partition, se reporter Ă  l’article synthĂšse de notre consoeur Elvire James : Edouard Lalo : La Jacquerie, 1895, Ă©ditĂ© lors de l’annonce du concert de Montpellier en juillet 2015.

 

 

 

CD, compte rendu critique. Lalo : La Jacquerie (1895, version Coquard). OpĂ©ra en quatre actes, achevĂ© par Arthur Coquard (actes II, III, IV). Livret d’Edouard Blau et Simone Arnaud, d’aprĂšs une piĂšce de Prosper MĂ©rimĂ©e (1828). avec Blanche de Sainte-Croix : VĂ©ronique Gens. Jeanne : Nora Gubisch. Robert : Charles Castronovo. Guillaume : Boris Pinkhasovich. Choeur de Radio-France / Orchestre Philharmonique de Radio France. Patrick Davin, direction. Enregistrement rĂ©alisĂ© le vendredi 24 juillet 2015. 2 cd Palazzetto Bru Zane. Parution annoncĂ©e:  le 6 septembre 2016.

 

 

Cd, compte rendu critique. Edouard Lalo (1823-1892) : Complete Songs / Intégrale des Mélodies. Tassis Christoyannis, 2015 (1 cd Aparté)

lalo melodies tassis christoyannis baryton cd critique review classiquenews cd classiquenewsCd, compte rendu critique. Edouard Lalo (1823-1892) : Complete Songs / IntĂ©grale des MĂ©lodies. Tassis Christoyannis, baryton (1 cd ApartĂ©). Edouard Lalo (1823 – 1892) reste ce gĂ©nie du XIXĂšme  français totalement mĂ©sestimĂ© qui malgrĂ© les essais ici et lĂ  de rĂ©habilitation, demeure dans l’ombre. FrilositĂ© aberrante des producteurs ou tout bonnement manque de curiositĂ© de prise de risque ou de culture, Edouard Lalo Ă©voquant immanquablement les salons feutrĂ©s ou les fumoirs dorĂ©s du Second Empire demeure confinĂ© au pilori dans un silence poli et dĂ©fĂ©rent. L’Ă©lĂšve de Habeneck, protĂ©gĂ© de Gounod, demeure une espĂšce d’autodidacte qui sut avec discrĂ©tion (par tempĂ©rament) cultiver sa diffĂ©rence et ne participa jamais au Conservatoire de Paris (comme Ă©lĂšve ou comme professeur) si ce n’est que comme jurĂ© lors de compĂ©titions…  Pourtant depuis quelques annĂ©es plusieurs rĂ©alisations exemplaires dont une trĂšs bonne lecture de son opĂ©ra Fiesque (1866), source d’amĂšres dĂ©sillusions, ont rappelĂ© l’envergure et le mĂ©tier d’une maniĂšre fascinante. Sa seconde Ă©pouse Julie Bernier, fortunĂ©e et excellente contralto chanta les mĂ©lodies dont elle fut dĂ©dicataire : Souvenir,  La fenaison, L’esclave, Chant breton, Marine…

Le style de Lalo offre un mĂ©tier solide qui cependant use et abuse du principe du refrain. La maturitĂ© et les oeuvres les plus abouties demeurent propre aux annĂ©es 1870 : Concerto pour violon, Concerto pour violoncelle (1877), Symphonie Espagnole (1874) et le Roi d’Ys (1875-1881). Son ballet Namouna (commande de l’OpĂ©ra de Paris en 1882) reste un ovni Ă  redĂ©couvrir.

Le prĂ©sent rĂ©cital respecte la chronologie de la composition : d’abord deux piĂšces de la jeunesse signĂ©es en 1848 par un auteur de 25 ans  (L’ombre de Dieu, Adieu au dĂ©sert). A la narration rĂ©aliste pathĂ©tique et tragique  (la pauvre femme, qui est une cantatrice obligĂ©e de mendier) des Six romances dĂ©veloppĂ©es d’aprĂšs BĂ©ranger qui en 1849 est restĂ© le chantre chansonnier emblĂ©matique de la Monarchie de juillet, l’excellent diseur Tassis Christoyannis affirme une Ă©loquence intelligible d’une irrĂ©sistible vĂ©ritĂ©. Tel rĂ©pertoire pouvait-il trouver meilleur interprĂšte ?
MĂȘme dans  Suicide (autre mĂ©lodie de plus de 10 mn) qui Ă©voque la fin des deux jeunes auteurs de Raymond, retentissant Ă©chec thĂ©Ăątral de 1832, puis dans les affres intĂ©rieurs du pauvre Novice  (pleurs et soupirs d’une Ăąme dĂ©sireuse et indĂ©cise), le baryton qui nous a tant convaincu dans Il trittico de Puccini et avant Don Giovanni Ă  l’OpĂ©ra de Tours, convainc de bout en bout grĂące Ă  un français impeccable, une articulation sobre, riche, nuancĂ©e.
Hugo se taille la part du lion : ses vers inspirant particuliĂšrement Lalo dans de nouveaux cycles de mĂ©lodies de 1856 puis 1870  (Souvenir tirĂ© des Contemplations).  C’est surtout Guitare  (articulations titre dĂ©cidĂ©ment inspirateur car Liszt mit en musique le mĂȘme texte, il est vrai dans une bien meilleure exigence prosodique et douĂ© d’une plus belle inspiration), Puisqu’ici bas. ..,  L’aube naĂźt  (la plus juste, mĂ©lodie de l’amant qui chante et pleure aussi); c’est osons le dire un cycle de chansons plutĂŽt convenables et polies, trop certainement, pas assez imprĂ©visibles ni audacieuses sur le plan harmonique. Les mĂ©lodies inspirĂ©es  de Musset semblent plus prĂ©cises, plus soucieuses de s’ajuster aux nuances et aux climats du texte (À  une fleur. .. est emblĂ©matique Ă  ce titre).

Dans sa mise Ă©conome, avec ses accents de Don Quichotte Ă  sa dulcinĂ©e tout enivrĂ© et dĂ©sirant, le diseur Christoyannis fait Ă  lui seul la valeur de ce rĂ©cital qui sans son sens des couleurs et des climats aurait  fini par sonner 
 neutre et gris.
Aux cĂŽtĂ©s des mĂ©lodistes mieux connus et Ă  juste titre, Rossini, Berlioz, Delibes, Liszt, ou Bizet, sans omettre les plus tardifs dans le siĂšcle : Duparc, Chaussson, FaurĂ©, Debussy
 l’inspiration plutĂŽt conforme de Lalo (mĂȘme au service de Lamartine) telle qu’elle jaillit dans cette sĂ©lection n’aide pas rĂ©ellement Ă  sa rĂ©habilitation. De fait, on peut se poser la question : tant de grisaille et de climats sur le mĂȘme thĂšme (langueur, priĂšre, blessure, impuissance)  – impression malheureusement confirmĂ©e malgrĂ© le hautbois dans le Chant breton-,  finissant par tourner en rond, mĂ©ritaient-ils d’ĂȘtre enregistrĂ©s?
On continue de penser que Lalo a du gĂ©nie;  il aurait Ă©tĂ© souhaitable que pour sa dĂ©fense des oeuvres plus consistantes et plus convaincantes, aient Ă©tĂ© choisies. Dommage. Nos rĂ©serves n’îtent rien du mĂ©rite de l’impressionnant baryton Tassis Christoyannis, mĂ©ritant artiste, qui a le goĂ»t du risque, capable de dĂ©fendre ici une collection de mĂ©lodies 
 plutĂŽt dĂ©cevantes.

Cd, compte rendu critique. Edouard Lalo (1823-1892) : Complete Songs / Intégrale des Mélodies. Tassis Christoyannis, baryton. Jeff Cohen, piano. Johannes Grosso, oboe hautbois. 1 cd Aparté AP110. Enregistrement réalisé en
mars 2015.

Compte rendu, opĂ©ra. Marseille. OpĂ©ra, le 13 mai 2014. Lalo: Le Roi d’Ys. Mula, Uria-Monzon, Laconi
 Foster, direction. Pichon, mise en scĂšne.‹

L’OpĂ©ra de Marseille, sous la fĂ©rule de Maurice Xiberras, mĂšne une judicieuse politique Ă  la fois d’Ɠuvres du rĂ©pertoire, que le public ancien aime retrouver mais que le public nouveau doit dĂ©couvrir, une redĂ©couverte d’opĂ©ras oubliĂ©s Ă  revisiter, avec aussi, on l’a vu une politique de crĂ©ation sans quoi le rĂ©pertoire lyrique resterait Ă  l’état de musĂ©ographie. Avec le Roi d’Ys, d’Édouard Lalo, crĂ©Ă© en 1888, longtemps au rĂ©pertoire mais, aujourd’hui largement disparu des affiches (Ă  Marseille, il y a vingt ans qu’on ne l’a plus jouĂ©), le public, sensiblement ancien, Ă©tait invitĂ©s des retrouvailles les 10, 13, 15 et 18 mai, dans une production conjointe de l’OpĂ©ra-ThĂ©Ăątre de Saint-Étienne et de l’OpĂ©ra Royal de Wallonie.

 

 

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L’Ɠuvre
AprĂšs bien des vicissitudes et des dĂ©ceptions depuis 1875, aprĂšs le refus de l’OpĂ©ra de Paris et ses grandes pompes (souvent pompier et pompantes) en cinq actes, Lalo se mit en quatre, mit son opĂ©ra en trois et put le faire accepter Ă  l’OpĂ©ra comique en 1888. Ce fut un triomphe, non dĂ©menti jusqu’à l’orĂ©e des annĂ©es 60 oĂč seuls quelques opĂ©ras de province le mirent Ă  l’affiche.
En trois actes et cinq tableaux Le Roi d’Ys d’Édouard Lalo (1823-1892), sur un livret d’Édouard Blau (1836-1906) repose sur la lĂ©gende bretonne de la mythique ville d’Ys, capitale du royaume de Cornouaille, engloutie vers le VIe siĂšcle de notre Ăšre, au large de Douarnenez, une d’Atlantide du nord en somme. Les tempĂȘtes terribles qui se sont abattues cet hiver sur les cĂŽtes atlantiques, qui ont dĂ» exister aussi autrefois, disent assez la possibilitĂ© tragique de tel Ă©vĂ©nements grossis par l’imaginaire populaire et sa terreur de tels cataclysmes.
L’action de dĂ©roule dans un Moyen-Âge mythifiĂ© ou mystifiĂ©, poĂ©tisĂ©, en tous cas, dans la ville d’Ys situĂ©e sur les cĂŽtes de Bretagne, protĂ©gĂ©es des fureurs envahissantes de l’ocĂ©an par une digue. Mais il n’y a pas d’opĂ©ra sans histoire d’amour, d’amour contrariĂ©, naturellement. Et contrariĂ© par qui ? On a pu dire en plaisantant qu’un opĂ©ra, du moins un opĂ©ra romantique, c’est les amours d’une soprano et d’un tĂ©nor contrariĂ©es par un baryton ou une mezzo soprano jaloux des hĂ©ros aux voix les plus hautes. Si, aux XVIIe et XVIIIe siĂšcles les voix graves sont celles qui caractĂ©risent les personnages nobles par leur caractĂšre et leur Ă©tat, dans un opĂ©ra du XIXe siĂšcle, les rĂŽles sont typĂ©s, aux mĂ©chants et vieillards les voix graves, aux hĂ©ros, les voix aiguĂ«s et claires. Ici, cela ne manque pas puisque le roi d’Ys, trĂšs secondaire dans l’action, a deux filles, la douce Rozenn, soprano et Margared, voix fĂ©minine grave qui se dĂ©couvrent amoureuses du mĂȘme ami d’enfance, le preux chevalier Mylio, tĂ©nor, passant pour mort dans un naufrage. Mais, afin de sceller l’amitiĂ© de deux peuples ennemis, pour des raisons politiques, Margared est promise au prince de Karnac, un baryton : en somme, accord musical des voix graves, mais dĂ©saccord du cƓur. Tout s’apprĂȘte pour leur mariage. Mais voici que Mylio, sauvĂ©, revient, et avoue son amour, non Ă  Margared, mais Ă  Rozenn. Margared, apprenant le retour de Mylio qu’elle aime, refuse de se marier Ă  Karnac. Et la guerre est relancĂ©e entre le Prince Karnac ulcĂ©rĂ© et Ys, mais gagnĂ©e par Mylio le sauvĂ© sauveur. VoilĂ  liguĂ©es les deux voix sombres par le dĂ©sir de vengeance, Karnac contre la ville d’Ys et Margared qui prĂ©fĂšre celui qu’elle aime mort plutĂŽt qu’époux de sa sƓur et offre au prince vaincu le moyen d’inonder la ville en ouvrant le dĂ©luge des Ă©cluses.

Réalisation et interprétation
inva mulaLa grande difficultĂ© pour monter aujourd’hui cette Ɠuvre tient sans doute au schĂ©matisme archĂ©typal des situations et des personnages, qui n’ont sans doute pas rĂ©sistĂ© Ă  l’avĂšnement de la tĂ©lĂ© dans les annĂ©es 50 qui virent son Ă©clipse, qui exige, avec l’habitude des gros plans de cinĂ©ma, des sentiments complexes prĂȘtant Ă  l’identification, visibles et lisibles, pratiquement inexistants ici : la bonne, les bons, la mĂ©chante, le mĂ©chant est le rĂ©pertoire limitĂ© des caractĂšres. Tout sauf des personnes, les personnages ont la linĂ©aritĂ© hiĂ©ratique de figures de vitrail sans Ă©paisseur et n’ont pas plus de consistance que la statue de Saint Corentin descendu de son socle ou sorti de sa chĂąsse. Seule Margared a une Ă©volution relative, passant de l’amour Ă  la haine, dont elle avait elle-mĂȘme annoncĂ© d’avance la couleur : « L’amour que rien ne lasse [fera place] / À la haine que rien n’éteint. » Ses remords, son sacrifice, lui redonnent une trouble humanitĂ© qui manque Ă  son entourage figĂ© soit dans l’aurĂ©ole ou la gĂ©latine douceĂątre de la bontĂ©, soit dans l’armure de la seule haine de Karnac. D’autant que les costumes, dans l’acadĂ©misme modernisant inaugurĂ© dans les annĂ©es 70 par Ponnelle et ChĂ©reau, Ă  trop vouloir rapprocher dans le temps les personnages, Ă©loigne dans l’invraisemblance historique ce qu’on aurait sans doute mieux acceptĂ© dans un nĂ©buleux passĂ© lointain de lĂ©gende indĂ©finie.
Il reste que, mĂȘme gratuitement hors contexte, ces costumes de FrĂ©dĂ©ric Pineau sont beaux, dernier tiers du XIXe siĂšcle, longs manteaux raglans, mousse brune, chapeaux haut de forme pour les hommes, d’amazone pour les femmes ; les deux sƓurs ont des robes vert sombre Ă  tournure, Ă  falbalas dorĂ©s, la blonde Rozenn cheveux sagement nouĂ©s et dĂ©chaĂźnĂ©s pour la passionnĂ©e et brune Margared. Dans ce chromatisme d’ombre mousseuse baignĂ© des lumiĂšres humides ou brumeuses de Michel Theuil, l’apparition soudaine des soldats du soudard Karnac, en uniforme de lĂ©gionnaires romains rouge vermillon, Ă©tonne et dĂ©tonne comme une inclusion humoristique de bande dessinĂ©e dans un sombre drame moyenĂągeux qui a oubliĂ© la mode troubadour, mĂ©diĂ©vale, du temps.
Les dĂ©cors d’Alexandre Heyraud, avec deux falaises grises de granit latĂ©rales, barrĂ©es horizontalement d’un fond d’écluse, et une verticale façade ogivale, Ă©glise et palais, descendant des cintres, est simple mais efficace et, Ă  dĂ©faut de traitement psychologique de personnages vides, cela permet au metteur en scĂšne Jean-Louis Pichon une superbe mise en images, de trĂšs beaux effet de la masse onduleuse de ces manteaux dans la brume sur ces dalles inĂ©gales du sol, et le tableau saisissant de la victoire Ă©mergeant de la fumĂ©e ou du brouillard avec, sur la grisaille, les trois drapeaux rouge vif arrachĂ©s Ă  l’ennemi (mais l’on ne pense pas Ă  la Commune malgrĂ© ces costumes contemporains
).
Lalo, cherchant l’inspiration dans des lĂ©gendes celtiques, voulait rivaliser avec, celles, nordiques et germaniques, de Wagner. Mais, cependant, Wagner peint des dieux humains, trop humains comme dirait Nietzsche et Lalo offre des humains dĂ©shumanisĂ©s par le simplisme des sentiments.
Fort heureusement, cette humanitĂ© absente des personnages, nous la retrouvons dans la beautĂ© sensible des voix des chanteurs, d’un plateau d’uniformĂ©ment belle qualitĂ©. De Marc Scoffoni en Jahel au Saint Corentin de Patrick Delcour, en passant par les chƓurs, tout le monde est Ă  louer. Philippe Rouillon prĂȘte sa grande et sonore voix de baryton, sa stature, Ă  Karnak. Il suffit Ă  Nicolas Courjal, basse, de quelques phrases, nuancĂ©es, comme venues des profondeurs de l’humain, pour mĂ©riter le titre de l’opĂ©ra que lui dĂ©nie cependant l’action oĂč il est presque inexistant, mĂȘme au mariage de sa fille. On goĂ»te le charme Ă©lĂ©giaque de Florent Laconi, son art des demi-teintes en voix de tĂȘte du tĂ©nor français de cette tradition aprĂšs l’avoir vu camper un chevalier vaillant, hĂ©roĂŻque, aux aigus puissants puis plein de dĂ©licatesse dans la fameuse aubade Ă  la fiancĂ©e, tel non un troubadour du sud, mais un trouvĂšre du nord chantant tendrement l’amour Ă  sa dame. Et quelle dame ! ici Inva Mula, toute dĂ©licate et fragile, beautĂ© de chant nuancĂ© pour donner vie Ă  la trop simple image de Rozenn, rondeur et douceur de miel opposĂ©e Ă  l’amertume anguleuse des sombres dĂ©chirements de la Margared de BĂ©atrice Uria-Monzon, sautant du grave Ă  l’aigu dans un dĂ©chaĂźnement passionnel de fauve blessĂ© qu’elle traduit avec son tempĂ©rament de tragĂ©dienne, dans la seule vraie grande scĂšne dramatique de l’ouvrage qu’elle porte sur ses Ă©paules, et qui mĂ©riterait le nom de Margared et non de Roi d’Ys.
Les scĂšnes d’amour tendre ou celles inspirĂ©es du folklore breton, pĂšchent sans doute d’un texte kitsch dans le goĂ»t du temps et certainement des spectateurs de cet OpĂ©ra comique qui avait Ă©tĂ© suffoquĂ© par les audaces de Carmen.
InĂ©gal, l’ouvrage possĂšde cependant des pages musicales remarquables, dont la longue ouverture, vrai poĂšme symphonique qui cite TannhĂ€user, explicite clin d’Ɠil et dĂ©fi, mais ne dĂ©mĂ©rite en rien du maĂźtre de Bayreuth, la scĂšne au motif obsĂ©dant de houle de Margared, la gentille mais un peu miĂšvre aubade, et le tableau impressionnant du dĂ©chaĂźnement des flots, d’un cataclysmique effet dĂ©jĂ  de cinĂ©ma. À la tĂȘte de l’Orchestre et ChƓur de l’OpĂ©ra de Marseille au mieux, Lawrence Foster dirige, dĂ©roule et dĂ©plie magistralement et minutieusement cette partition aux superbes couleurs, oĂč l’on sent dĂ©jĂ  le colorisme orchestral de compositeurs postĂ©rieurs, tel Dukas et mĂȘme, en plus dĂ©licat, Ravel.

OpĂ©ra de Marseille, les 10, 13, 15 et 18 mai. Lalo : Le Roi d’Ys. Production OpĂ©ra de Saint-Étienne / OpĂ©ra Royal de Wallonie, Le Roi d’Ys d’Édouard Lalo. Orchestre et ChƓur de l’OpĂ©ra de Marseille. Direction musicale : Lawrence Foster. Mise en scĂšne : Jean-Louis Pichon. DĂ©cors : Alexandre Heyraud. Costumes : FrĂ©dĂ©ric Pineau. LumiĂšres : Michel Theuil. Distribution : Rozenn : Inva Mula ; Margared : BĂ©atrice Uria-Monzon ; Mylio : Florian Laconi ; Karnak : Philippe Rouillon ; Le Roi : Nicolas Courjal ; Saint Corentin : Patrick Delcour; Jahel : Marc Scoffoni.

Photos : © Christian Dresse