CD, compte rendu critique. Lalo / Coquard : La Jacquerie. Patrick Davin, direction (2 cd Palazzetto Bru Zane)

LALO edouardCD, compte rendu critique. Lalo / Coquard : La Jacquerie. Patrick Davin, direction (2 cd Palazzetto Bru Zane). EnregistrĂ© sur le vif lors d’un concert Ă  Montpellier en juillet 2015, cette rĂ©surrection attendue confirme l’excellent tempĂ©rament dramatique de Lalo dont on apprend depuis quelques temps, les autres aspects du gène musical, outre sa virtuositĂ© concertante, les mĂ©lodies (LIRE notre compte rendu des mĂ©lodies par Tassis Christoyannis), et donc ses opĂ©ras : Le Roi d’Ys (1888) plus connu, ou Fiesque (1868) enregistrĂ© en première mondiale par Roberto Alagna en 2011 chez Deutsche Grammophon : excellente gravure dĂ©jĂ  visionnaire), et cette Jacquerie, perle retrouvĂ©e, rĂ©Ă©valuĂ©e par le Palazzetto BZ Ă  Venise, soit une fresque, inspirĂ©e du texte originel de MĂ©rimĂ©e de 1828, – passionnĂ©e et rĂ©voltĂ©e dans la France fĂ©odale du XIVè. L’intĂ©rĂŞt est triple ici : superbe prestation de certains solistes qui affirment la subtilitĂ© dramatique de Lalo vis Ă  vis de ses personnages ; nouvelle Ă©valuation sur un ouvrage peu connu du compositeur ; rĂ©vĂ©lation d’une Ă©criture d’un compositeur de l’ombre, pourtant appelĂ© Ă  reconstruire l’opĂ©ra laissĂ© inachevĂ© : Arthur Coquard dont il serait opportun de recrĂ©er et produire demain, ses propres compositions…

eess_15_12_La_jacquerie_cov_af_ccPaysan exsangues, Seigneurs rĂ©pressifs exploiteurs, mais amour pur entre Blanche l’aristocrate et Robert le « Jacques », meneur des rĂ©voltĂ©s… tout est lĂ  (grâce Ă  l’intelligence du librettiste Edouard Blau) pour une fresque contrastĂ©e, riche en rebondissements jusqu’à la mort du paysan enivrĂ©, et le retrait au couvent de l’hĂ©roĂŻne, pourtant prĂŞte Ă  le suivre… On sait que le premier acte est encore (trop?) marquĂ© par les emprunts Ă  Fiesque justement, opĂ©ra prĂ©alable qui pourtant indique un wagnĂ©risme dĂ©jĂ  très personnel de la part de Lalo. Mais le compositeur meurt trop tĂ´t (avril 1892), laissant les trois actes Ă  suivre incomplets et fragmentaires. C’est Arthur Coquard, fonctionnaire passionnĂ© de composition (en autodidacte complet quoique Ă©lève de Franck) qui rĂ©ussit Ă  rĂ©aliser l’achèvement de l’opĂ©ra. Grâce Ă  ce travail de reconstruction, Coquard s’affirme dans les pas du symphoniste Lalo, auteur de la Symphonie espagnole, cisèlant en particulier dans les actes suivants de nombreux intermèdes orchestraux, prĂ©ludes Ă  l’action oĂą brillent Ă©trangement, le chant intĂ©rieur, suggestif des instruments solistes (cor anglais surtout et cor, Ă  la fois majestueux et vaporeux : filiation franckiste manifeste). La duretĂ© dramatique de Lalo, – sa fugacitĂ© Ă©lectrisante : 4 actes autour de 20 mn chacun-, se reconnaĂ®t immĂ©diatement tandis que la manière de Coquard plus onctueux relève d’un souci d’accorder avec rĂ©ussite, des parties disparates : l’unitĂ© dĂ©fendue souhaite pourtant inscrire la partition lĂ©guĂ©e par Lalo dans le droit fil du Prophète de Meyerbeer soit dans le genre du grand opĂ©ra français des annĂ©es 1830, oĂą le profil Ă©prouvĂ© des amants, se dressent sur fond de tableaux spectaculaires, dignes de la peinture d’histoire contemporaine (voir la fin de Robert et de Blanche dans la chapelle en ruines, avant d’être rattrapĂ©s par les seigneurs…). Mais fidèle Ă  la conception de Lalo, l’oeuvre file sans artifice ni dilution, et de façon courte voire prĂ©cipitĂ©e, quand Meyerbeer aimait prendre son temps, parfois dans l’emphase. On note la mĂŞme efficacitĂ© dans ThĂ©rèse de Massenet (crĂ©Ă© en 1907, autre rĂ©surrection du Palazzetto Ă  Montpellier, 2012). Si le premier acte de La Jacquerie trahit l’esthĂ©tique des annĂ©es 1860 (inspirĂ© de facto de l’opĂ©ra-source Fiesque), l’écriture des parties vocales rĂ©alise un intĂ©ressant Ă©clectisme entre Verdi (mezzo, baryton) et Wagner (soprano, tĂ©nor).

 

 

 

Complété, achevé par Coquard, La Jacquerie de Lalo faisait l’événement du Festival de Montpellier en juillet 2015…

La relation mère / fils confirme la finesse dramatique du ténor Charles Castronovo

 

 

Charles Castronovo chante LaloPlus finement, on distinguera dans une action opposant classiquement, les jeunes amants au contexte politique qui les Ă©prouve, la relation très subtile et magnifiquement approfondie entre la mère et le fils, soit Jeanne et Robert : cette dernière craignant non sans raison pour la vie du meneur des rĂ©voltĂ©s (la fin du II est en cela très juste : quand tous se prosternent devant la Vierge, entonnant le Stabat Mater car Robert inspirĂ©, convainc sa mère de le suivre : si la Vierge a laissĂ© son fils ĂŞtre crucifiĂ©, elle peut bien le laisser mener la rĂ©volte au pĂ©ril de sa vie)… Le chef imprime au Philharmonique de Radio France une belle fièvre instrumentale, qui va crescendo, soulignant sans appui, la couleur moderne de l’orchestration, rĂ©vĂ©lant ce que nous venons d’identifier : le wagnĂ©risme de Lalo, la sensibilitĂ© originale de Coquard. VĂ©ronique Gens Ă©claire en Blanche, sa nature de plus en plus passionnĂ©e, mais sans jamais sacrifier l’intelligibilitĂ© du texte : admirable diseuse,  actrice nuancĂ©e. Nora Gubisch peine a contrario dans une partie qui recèle pourtant des perles Ă©motionnelles celle de la mère dont nous avons parlĂ©e prĂ©cĂ©demment, en particulier dans le II. Dommage : sa prĂ©cision comme sa diction faiblissent considĂ©rablement face Ă  une Gens, maĂ®tresse totale de son instrument. Le Guillaume de Boris Pinkhasovich Ă©lectrise ; et le Robert de Charles Castronovo (notre photo ci dessus) dĂ©jĂ  applaudi Ă  Montpellier dans d’autres rĂ©surrections dramatiquement fortes (dont un Armand sincère, juvĂ©nile d’une mâle intensitĂ© dans ThĂ©rèse de Massenet dĂ©jĂ  citĂ©), emporte tous les suffrages : virilitĂ© ardente et Ă©quilibrĂ©e, jamais dĂ©monstratif, le tĂ©nor sculpte son français avec une vĂ©ritĂ© qui sĂ©duit immĂ©diatement. Ses affrontements – millimĂ©trĂ©s, avec sa mère, avec Blanche, contre le Comte rĂ©vèlent la force et la richesse du personnage et de son interprète, prĂŞt Ă  fouiller chaque facette d’un rĂ´le central. Comme est cruciale, la place du choeur (des paysans de cette Jacquerie fatale) : saluons lĂ  aussi l’assise et l’autoritĂ© dramatique des choeurs de Radio France (profond, grave, sincère Stabat Mater du II). Lalo, complĂ©tĂ©, recousu par un Coquard, maĂ®tre compositeur, s’impose Ă  nous, du haut de sa virtuose, hĂ©tĂ©roclite et pourtant tĂ©nĂ©breuse modernitĂ©. Belle recrĂ©ation Ă  Montpellier.

Pour une présentation détaillée de la partition, se reporter à l’article synthèse de notre consoeur Elvire James : Edouard Lalo : La Jacquerie, 1895, édité lors de l’annonce du concert de Montpellier en juillet 2015.

 

 

 

CD, compte rendu critique. Lalo : La Jacquerie (1895, version Coquard). OpĂ©ra en quatre actes, achevĂ© par Arthur Coquard (actes II, III, IV). Livret d’Edouard Blau et Simone Arnaud, d’après une pièce de Prosper MĂ©rimĂ©e (1828). avec Blanche de Sainte-Croix : VĂ©ronique Gens. Jeanne : Nora Gubisch. Robert : Charles Castronovo. Guillaume : Boris Pinkhasovich. Choeur de Radio-France / Orchestre Philharmonique de Radio France. Patrick Davin, direction. Enregistrement rĂ©alisĂ© le vendredi 24 juillet 2015. 2 cd Palazzetto Bru Zane. Parution annoncĂ©e:  le 6 septembre 2016.