Livres. Philippe Godefroid. Wagner et le juif errant : une hontologie (L’Harmattan)

godefroid_wagner_juif-errant-hontologie-donner-la-mort--l-harmattan-livre-mars-2014Livres. Philippe Godefroid. Wagner et le juif errant : une hontologie (L’Harmattan). Voici le troisième volet de la tĂ©tralogie dramaturgique (et critique) entreprise par l’auteur aux Editions l’Harmattan. Au centre de l’esthĂ©tique wagnĂ©rienne ici analysĂ©e et mĂ©ticuleusement passĂ©e au crible, l’auteur met en lumière l’obsession du crĂ©ateur de Bayreuth vis Ă  vis de la corruption de l’art allemand par les tenants de la judĂ©itĂ©. IdĂ©alement documentĂ© chaque entrĂ©e permet une immersion passionnante dans l’atelier et la pensĂ©e de Wagner, dans le fonctionnement du couple Richard-Cosima, dont le cerveau partagĂ© exprime toujours et dans toutes les situations, une haine du juif assez terrifiante ; car ici, la posture tient d’un système politique tout Ă  fait conscient de ses enjeux et de ses consĂ©quences. L’auteur explique l’origine de ce phĂ©nomène, en particulier Ă  travers le thème de l’errance et de la judĂ©itĂ© : ont comprend ainsi que la pensĂ©e wagnĂ©rienne n’est pas nĂ©e de rien mais synthĂ©tise et rĂ©capitule tout un pan de la conscience artistique et culturelle allemande, soucieuse d’affirmer sa prĂ©Ă©minence et sa « pureté » sur l’ennemi français, face Ă  toute l’Europe romantique.

Il est des chapitres qui pris séparément se révèlent passionnants dont l’exception dans la vie et la carrière de Wagner, pied de nez à son système si méticuleusement formaté, conduit et piloté : le « cas » Hermann Levi, maestro virtuose qui se révéla interprète de Parsifal (après Lohengrin et Tannhäuser) comme personne avant lui et dont le seul défaut fut d’être… juif. Nonobstant ses origines, Wagner l’a bel et bien adoubé en 1881 le choisissant parmi tous les autres possibles, pour diriger la création de son dernier ouvrage à Bayreuth.

Wagner, artiste chrĂ©tien, nationaliste et antisĂ©mite allemand, a le souci de la puretĂ©, le soupçon de la corruption des ĂŞtres et de la perversion du monde ; il est obsĂ©dĂ© par la fin de l’Histoire (Le CrĂ©puscule des dieux tout en mĂ©nageant une issue bien peu prĂ©cise en dĂ©finitive : quel sens donner au dernier monologue de Brunnhilde pour conclure le Ring ?) ; sous une plume qui dĂ©montre sa connaissance dĂ©taillĂ©e des opĂ©ras de Wagner, l’auteur dĂ©voile des regards transversaux, analyse sous tous ses aspects l’identitĂ© profonde de chaque personnages et prĂ©cise en consĂ©quence, la relation qu’ils ont Ă  l’autre. Le regard est prioritairement psychanalytique et s’il se perd parfois en conjectures obscures, les connections qu’il Ă©tablit d’ouvrages en ouvrages, de personnages en personnages, dĂ©voile in fine, la cohĂ©rence organique et souterraine d’une oeuvre universelle.

La place du père, la filiation père et fils, le questionnement des origines plongent au coeur du doute wagnĂ©rien : qui suis-je ? D’autant plus que le compositeur serait en dĂ©finitive nĂ© d’un père juif… Principale est aussi le rĂ´le de la Femme en ces affaires, Ă©nigmatique et angoissant , catalyseur et castrateur (le «  cas Kundry » concentre ici toutes les contradictions d’une problĂ©matique constante).

L’auteur analyse et problématise tous les livrets de Wagner comme une source essentielle dont la cohérence n’est plus à débattre : chaque personnage y détient la clé d’une compréhension plus vaste. Mais en dehors des considérations purement psychanalytiques, le texte fourmillant d’innombrables digressions et développements sur tel thème répondant à un autre, souligne l’importance de la question wagnérienne : si le monde des hommes est corruptible, comment puis-je être sauvé ?

Philippe Godefroid: Wagner et le juif errant : une hontologie. Qui est ce qui est allemand ? – Donner la mort.  ISBN : 978-2-343-02761-6 • Parution : fĂ©vrier 2014 • 500 pages. Édition L’Harmattan.