DVD. Music lovers (Tchaïkovski revisité par Ken Russel, 1971)

DVD. Ken Russel: Music lovers (Bel Air classiques)

DVD russell music-lovers bel-air_classiquenews_Russel_tchaikovski_symphonie_pathetiqueKen Russell : The music lovers (1971, rĂ©Ă©dition). En 1971, le rĂ©alisateur provocateur Ken Russel (1927-2011) auteur des Diables (fantaisie baroque tout aussi dĂ©jantĂ©e), futur auteur de Mahler, Lisztomania et de Valentino (avec Noureev), s’empare ici de la vie de TchaĂŻkovski pour en faire un biopic psychĂ©dĂ©lique, souvent hystĂ©rique mais aussi façonnĂ© dans ses dĂ©lires exacerbĂ©s comme une comĂ©die musicale qui dĂ©borde de son propos classique vers la pure fiction dĂ©bridĂ©e version Terry Gilliam. Aujourd’hui, c’est moins l’histoire traitant d’un mythe homosexuel qui heurte que la forme dĂ©jantĂ©e de l’objet cinĂ©matographique dont bon nombre d’effets et de sĂ©quences confinent Ă  l’opĂ©ra, empruntant au genre musical des poses et des situations plutĂ´t artificielles, excessives voire parodiques : Russel semble donc pleinement assumer ses emprunts au genre parfois larmoyant d’un surromantisme sirupeux (pas une scène sans ses cris, ses Ă©lans passionnĂ©s, ses dĂ©chaĂ®nements en tout genre).

biopic psychédélique

Comme souvent chez Russel, l’homme y passe un scanner complet, dĂ©voilant ses tares, ses faiblesses, ses vertiges non analysĂ©s qui devant la camĂ©ra produisent la pathologie d’une dĂ©mence individuelle et collective (c’Ă©tait le mĂŞme sujet dans les Diables). Le hĂ©ros Piotr est traitĂ© tel un animal passionnĂ© donc exacerbĂ©, aux sursauts excessifs qui voisinent avec la surenchère la plus dĂ©bridĂ©e. Les puristes et musicologues n’y retrouveront certes pas le compositeur, bourgeois et secret, rĂ©servĂ© et pudibond dans ce portrait au romantisme caricatural, semĂ© de visions dĂ©figurĂ©es oĂą les gros plans sur les visages, les mouvements de camĂ©ras et les nombreux plans sĂ©quences, superbement rĂ©alisĂ©s d’ailleurs, indiquent toutes les obsessions jusqu’Ă  la folie d’un ” hĂ©ros ” plutĂ´t habitĂ© par l’obsession et l’angoisse de l’Ă©chec amoureux. Piotr veut se fondre dans le moule social au risque de se perdre dans un mensonge dangereux: exit son amant fortunĂ© (Chilouski/Christopher Gable), mais mariage expĂ©diĂ© avec Antonia Milioukova (Glenda Jackson) dont Russel fait une nymphomane libĂ©rĂ©e qui après avoir sĂ©duit un officier Ă©thylique, fait l’assaut du compositeur dĂ©jĂ  fragilisĂ© par ses pulsions mal vĂ©cues (Richard Chamberlain)… le professeur au Conservatoire de Moscou croise aussi le chemin de la Comtesse Von Mack (Izabella Telezynska) qui mĂ©lomane nĂ©vrosĂ©e s’Ă©prend elle aussi jusqu’Ă  la folie de la musique du divin Piotr. Toute la matière du film balance entre ses 3 personnages, chacun favorable et protecteur puis sombrant soit dans la haine dĂ©nonciatrice (l’amant Ă©conduit), soit dans le lynchage (la comtesse) ou la … folie (Nina).

Et la musique est omniprĂ©sente, structurant mĂŞme les dĂ©veloppements imagĂ©s, infĂ©odant Ă  la camĂ©ra ses mouvements, sa chorĂ©graphie propre; les cadrages serrant au plus près les protagonistes selon le rythme de chaque partition choisie. A l’Ă©poque oĂą Piotr rencontre et Ă©pouse Nina, il compose l’opĂ©ra Eugène OnĂ©guine dont la fameuse lettre des aveux Ă©crite par Tatiana (Ă  OnĂ©guine) se confond dans le film de Russel, avec celle que lui adresse alors Antonina tombĂ©e amoureuse du musicien… L’air de la lettre (chantĂ© en anglais) inspire une scène parmi les plus kitsch du film confĂ©rant Ă  la sensibilitĂ© du rĂ©alisateur britannique un style proche du musical. L’imagerie de Russel nourrit les visions terrifiantes de Piotr-Chamberlain: quand ses ennemis tirent au canon dans sa direction pour mieux l’abattre… tout cela rĂ©alise une fiction expressionniste, hallucinogène et magistralement dĂ©cadente, dont les tares cachĂ©es du musicien sont outrageusement dĂ©voilĂ©es sous la lorgnette du cinĂ©aste voyeur avec ce goĂ»t assumĂ© pour les envolĂ©es lyriques non dĂ©nuĂ©es d’humour et de dĂ©lire (voir la scène de la nuit dans le train quand les mariĂ©s quittent saint-PĂ©tersbourg pour Moscou: chevauchĂ©e terrifiante pour le musicien confrontĂ© Ă  la nuditĂ© du corps et du sexe fĂ©minin !).

Evidemment tout cela paraĂ®t un rien soit outrancier soit systĂ©matique, mais la rĂ©alisation des plans sĂ©quences, l’imaginaire si fantasque et cynique du Russel sur le motif tchaĂŻkovskien relève d’une forme personnelle qui saisit par son sens du rythme et des passages contrastĂ©s : Milos Forman en fera bon usage dans son Mozart Ă  venir : l’illustration des fantasmes qu’inspirent Ă  Nina la musique de Piotr jouant son Concerto pour piano et cette chevauchĂ©e en calèche qui court selon la digitalitĂ© enfiĂ©vrĂ©e du compositeur est emblĂ©matique de tout le film : dĂ©lirant, dĂ©jantĂ© et finalement souvent comique.

MĂŞme si l’irrĂ©vĂ©rence du cinĂ©aste dĂ©figure l’image de TchaĂŻkovski, par sa libertĂ© formelle et ses audaces d’Ă©criture, le film de Russel reste saisissant, rĂ©ussissant en particulier le choc du cinĂ©ma et de la musique classique en une course Ă©chevelĂ©e aux visions hallucinĂ©es.


Ken Russell : The music lovers. La Symphonie pathétique. Réédition. 1 DVD Bel Air Classiques (2012). BAC 091