CD. Cabanilles : intégrale de la musique vocale (Amystis, 2012)

amystisJoan Baptista Cabanilles : intégrale de la musique vocale (Amystis, 2012). Baroque espagnol. On connaît surtout ses tientos, toccatas, passacailles pour orgue et clavecin… moins sa musique vocale dont voici la première intégrale. Joan Cabanilles né en 1644 mort en 1712, demeure le plus grand compositeur espagnol à l’époque du Grand Siècle. Nommé organiste principal à la Cathédrale de Valence où il effectua toute sa formation musicale (mai 1665), Cabanilles saisit par sa science contrunpatique et sa réelle appétence pour les mélodies enivrantes. Devenu maître de chapelle à Valence de 1675 à 1677, il est aussi régulièrement invité en France pour y jouer pour les grandes cérémonies religieuses. Sur le fil, d’une vocalità fébrile mais ardente qui confère toute sa valeur à cette intégrale sacrée et chorale, les chanteurs de l’ensemble Amystis savent exprimer la brûlante ferveur des motets réunis ici pour la première fois en 2 cd. Leur latinité homogène restitue avec sensibilité tout un pan de la musique sacrée de Cabanilles jusque là réputé essentiellement comme l’organiste de Valence : un double coffret qui dévoile ce que nous tenions jusque là telle une légende musicale, connue sans être vérifiée (le Magnificat est ici une première mondiale). L’art choral de Cabanilles s’en trouve enfin réhabilité. L’apport est majeur. A l’ensemble Amystis revient le courage de cet éclairage bénéfique.

Soulignons en particulier la superbe attention au verbe dans le contrepoint très subtil du Magnificat (cd1,6) ; l’approche d’Amystis se révèle tout aussi remarquable dans la plage qui suit (cd1,7) où des vagues sensuelles langoureuses expriment l’élan mystique fervent du texte attestant ici d’un vrai travail d’orfèvre opéré et réussi sur le verbe en l’accordant avec une musicalité épanouie.  « Mortales que amáis a un Dios immortal »… (Mortels qui aimez un Dieu immortel) : chaque soliste incarne pour sa part le sujet doloriste et affligé de l’impuissance du fervent en proie à une vaine angoisse: Cabanilles déploie des moyens sobres et originaux proches des plus somptueux figuralismes d’un Monteverdi. En langue vernaculaire,  les chanteurs disent leur affliction mortelle en une immersion introspective inédite remarquablement bien comprise par les interprètes…. voici l’un des sommets de toute la littérature poétique sacrée de Cabanilles. Un motet spirituel qui exige précision, finesse, tempérament, incarnation spirituelle… d’ailleurs le motet donne son titre au coffret entier. Une découverte et une révélation comme on aime en vivre à l’écoute des innombrables disques de l’actualité. Tout le mérite en revient aux artisans habités d’un collectif désormais à suivre : Amystis.

Joan Baptista Cabanilles : intégrale de la musique vocale (Amystis, 2012). 2 cd Brilliants classics. Enresgitrement réalisé à Valence (Espagne) en juin et septembre 2012.

 

 

 

 

Entretien avec José Duce Chenoll, directeur artistique d’Amystis.

Comment définir le style de la musique vocale de Cabanilles ?
Le style de Cabanilles s’inscrit parfaitement dans la tradition espagnole de la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle, qu’il s’agisse des œuvres en grand effectif ou du répertoire plus intime des ouvrages consacrés au Saint-Sacrement. Le compositeur démontre son expertise en contrepoint ; l’utilisation de la dissonance le conduit parfois à écrire des passages très audacieux. Mais son esprit expérimental et mobile s’exprime aussi dans l’évolution qu’il faut subir au genre du Villancico, rompant sciemment avec la structure typique du Villancico de Valence, offrant à toutes les voix un caractère désormais indépendant.

Que révèle cette intégrale vocale du compositeur ?
Notre travail révèle une facette peu connue de l’organiste de Valence : le traitement de la voix et le style de composition développée autour des formes inhabituelles dans leur répertoire. Comme organiste, il a composé de nombreuses œuvres, mais la genèse de ce petit groupe de composition chorales reste encore mystérieuse. Ses fonctions ne l’amenait pas à écrire pour le chœur. Le fait que beaucoup  de partitions soient sur papier brouillon, ou sur des feuilles volantes, peut indiquer qu’il s’agit d’un corpus autographe jamais interprété de son vivant. Ce sont certainement des œuvres manuscrites, à la différence de toutes ses œuvres pour orgue qui sont des copies d’étudiants ou de copistes.

Pour vous, est-ce une manière conforme à l’esprit du temps ou plutôt moderne voire visionnaire ?
L’une des vertus qui se détache du style de Cabanilles est l’assimilation de nouveaux éléments italiens intégrant la tradition espagnole. A son tour, Cabanilles affirme une tempérament de synthèse qui est en mesure d’exploiter toutes les ressources musicales à son époque, même en utilisant des archaïsmes, comme renouvelés en un traitement nouveau et moderne. Cabanilles, sans perdre le respect de la tradition, reste ouvert sur le monde et les développements entrés en Espagne. F. Valls le cite en exemple dans la célèbre controverse sur la messe “Scala Aretina ».

En quoi ce programme Cabanilles met-il en avant les qualités de votre ensemble Amystis ?

La capacité à travailler avec une nouvelle édition critique de tout le matériel musical, – réalisée par mes soins-, a constitué un point de départ très intéressant pour l’ensemble. Ensuite, piloter et produire un enregistrement en première mondiale (Magnificat) a été un défi pour Amystis . La complexité du travail de Cabanilles, – l’architecture des grandes formes, son contrepoint dur et la dissonance (plus typique de la musique d’orgue), ainsi que la difficulté de transmettre le texte et le message et l’émotion, ont permis aux chanteurs d’Amystis de repousser leurs limites et d’offrir leur maximum. Le résultat doit beaucoup à l’excellent travail des solistes, en particulier des femmes, le sentiment de gravité comme la cohérence de l’ensemble du chœur. Notre pratique respecte de la manière la plus proche possible les modes d’interprétation en vigueur dans l’Espagne de l’époque. Amystis est un groupe polyvalent qui a le souci de la qualité. En s’appuyant sur le travail des solistes, nous avons a cœur de défendre une musique d’importance et d’une grande difficulté.

José Duce Chenoll, directeur artistique du chœur Amystis. Propos recueillis en avril 2014.