Livres, compte rendu critique. Jill Feldman, soprano incandescente: bien au-delĂ  du Baroque (L’Harmattan, collection Univers musical)

feldman-jill-michel-bosc-l-harmattan-biographie-mai-juin-2015-compte-rendu-critique-classiquenews-livres-d-ete-2015Livres, compte rendu critique. Jill Feldman, soprano incandescente: bien au-delĂ  du Baroque par Michel Bosc (L’Harmattan, collection Univers musical). La voix pure intense et dramatique, Ă  la fois charnue et diamantine des Arts Florissants (qu’elle a rejoint Ă  Paris dĂšs 1981), c’est elle : l’amĂ©ricaine Jill Feldman, nĂ© en Californie en 1951, rĂ©capitule ici un parcours de chanteuse qui a croisĂ© l’aventure des Baroqueux en France et en Europe, Ă  l’Ă©poque oĂč les voix corsĂ©es, les tempĂ©raments caractĂ©risĂ©s (judicieusement repĂ©rĂ©s et mis en valeur par William Christie) consolidaient ce mordant enivrant des enregistrements et des concerts qui entre 1980 et 2000 ont fait le prestige et tout l’attrait des rĂ©alisations dites “baroqueuses”. Par Baroqueux, il faut entendre le choix du risque, de la musicalitĂ©, les notions de dĂ©passement et d’expressivitĂ© nouvelle, guidĂ©s par un style sĂ»r… tout ce qui a contribuĂ© Ă  renouveler de façon dĂ©cisive l’approche des oeuvres, le rĂ©pertoire dĂ©frichĂ© et le mode opĂ©ratoire pour les ressusciter.

La soprano Jill Feldman a amplement contribué à cette révélation musicale qui est passée par une prise de conscience des timbres, une sensualité régénérée grùce à des cantatrices à personnalité (comme Lorraine Hunt qui chanta elle aussi et aprÚs Feldman en 1985, le rÎle de Médée de Marc-Antoine Charpentier, également sous la direction de William Christie).

L’Ă©vocation rĂ©trospective rĂ©digĂ©e par Michel Bosc opĂšre une biographie guidĂ©e par l’admiration et un certain esprit d’hommage ; elle incarne l’apport des amĂ©ricains pour l’explicitation si habitĂ©e du rĂ©pertoire musical europĂ©en, en particulier baroque (français et italien). La trentenaire Feldman participe activement Ă  la rĂ©ussite des premiers dĂ©frichements fondĂ©s sur un important travail de prĂ©paration musicologique ; la soprano rĂ©alise aux cĂŽtĂ©s de William Christie (qui avouera le mauvais caractĂšre de la chanteuse tout en reconnaissant son talent dramatique et son goĂ»t du raffinement vocal, sa prĂ©cision hypnotique…) tous les grands accomplissements esthĂ©tiques qui ont fait la rĂ©putation des Arts Florissants ; d’autan tque “La Feldman” est la partenaire emblĂ©matique alors de sa consƓur AgnĂšs Mellon, de Dominique Visse… autres ambassadeurs des Arts Florissants.

Le texte fait souvent l’Ă©conomie des dates (oubli dommageable dans la discographie commentĂ©e de la diva, au risque de brouiller les pistes et ici, de rendre difficile la restitution d’un parcours comptant pourtant ses prises de rĂŽles fondatrices ; Ă©videmment c’est MĂ©dĂ©e en 1985 qui reste son rĂŽle axial) ; pourtant le lecteur sĂ©duit par la prĂ©cision de la construction narrative, oublie ce manque chronologique et dĂ©couvre tout un milieu musical dont la passion des oeuvres nouvelles, l’Ă©quitĂ© et une certaine Ă©thique sont partagĂ©s. De grands moments, accomplissements uniques dans la vie d’un musicien sont exprimĂ©s avec pudeur et justesse : La CrĂ©ation de Haydn par Frans BrĂŒggen (alors condamnĂ© par la maladie), Atys, Rosi, certains Monteverdi de Christie, en font partie. Des rĂ©fĂ©rences aussi, malheureusement non vĂ©cus en live (Tebaldi, Price), mais d’autres consolatrices (Dietrich Fisher-Dieskau)… Feldman aujourd’hui pĂ©dagogue, a servi tous les rĂ©pertoires et pas seulement le baroque : songs de Charles Ives rĂ©cemment, ou les musiques de son compagnon Kees Boecke, flĂ»tiste, violoncelliste et compositeur (rencontrĂ© au sein de Mala Punica), sans omettre le Moyen Age.

 

Cantatrice douĂ©e, c’est surtout la personnalitĂ© d’une artiste passionnĂ©e et dĂ©terminĂ©e qui sĂ©duit au fil des pages ; dans ses choix de rĂ©pertoire, ses aimantations ou ses tensions avec les chefs (dont Christie, Jacobs…), Jill Feldman sait nous Ă©pargner la longue litanies des petits bobos Ă  l’Ăąme des narcissiques maladifs. Enfin de premiĂšre partie (biographique, intitulĂ©e “portrait”), la cantatrice, tĂ©moin politique et sociĂ©tal s’inquiĂšte avec un rare discernement et une justesse lumineuse (comme son timbre) : “ L’une des Ă©volutions qui m’inquiĂštent le plus dans le monde actuel, est que les gouvernements diminuent toujours plus les crĂ©dits de l’Ă©ducation et de la culture. Ils veulent ainsi empĂȘcher les gens de s’Ă©lever pour mieux les contrĂŽler”.

Difficile de ne pas souscrire Ă  une telle Ă©vidence nĂ©e d’une conscience affĂ»tĂ©e : qui s’inquiĂšte aujourd’hui de l’abandon des politiques vis Ă  vis de la culture : or nier les valeurs d’Ă©ducation, de transmission, de rĂ©alisation comme d’accomplissement individuel que permet la culture, en particulier l’expĂ©rience de la musique pour l’essor du vivre ensemble, c’est mieux prĂ©parer la barbarie Ă  venir.

DĂ©cidĂ©ment, Jill Feldmann a tout pour nous plaire. Nous renvoyons le lecteur Ă  l’Ă©coute de plusieurs cd encore disponibles, pour goĂ»ter l’art, le geste, le style Feldman : MĂ©dĂ©e de Charpentier, ArthĂ©buze d’ActĂ©on, Airs de cour de Michel Lambert (Ombre de mon amant), l’Oratorio per la Settimana santa de Luigi Rossi… tous, rĂ©alisations sous la fĂ©rule aiguisĂ©e de l’esthĂšte Christie. Des must.

 

 

 

 

 

 

Livres, compte rendu critique. Jill Feldman, soprano incandescente: bien au-delĂ  du Baroque (L’Harmattan, collection Univers musical). Parution : mai 2015. ISBN : 978-2-343-06285-3. 180 pages.