COMPTE-RENDU, concert. GRANDVILLARS, église Saint-Martin, le 20 juillet 2019. Francisco CORREA de ARAUXO (1584 – 1654). Tientos. Victoria, Morales… Jean-Charles Ablitzer, orgue ibérique de Grandvillars, Vox Luminis.

musique-et-memoire-festival-2019-annonce-programmation-concert-opera-festival-concerts-annonce-critiques-classiquenewsCOMPTE-RENDU, concert. GRANDVILLARS, église Saint-Martin, le 20 juillet 2019. Francisco CORREA de ARAUXO (1584 – 1654). Tientos. Victoria, Morales… Jean-Charles Ablitzer, orgue ibérique de Grandvillars, Vox Luminis. Au mérite du Festival Musique & Mémoire revient l’originalité de ce programme qui dévoile ce qu’ailleurs on écarte pour cause de focus trop « musicologique » : la verve en diable d’un auteur espagnol au carrefour du XVIè et du XVIIè, soit Francisco CORREA de ARAUXO (1584 – 1654) dont l’oeuvre avait été en partie révélée dans le très bon coffret discographique publié par le Festival en mars dernier : coffret 2 cd / EL SIGLO DE ORO. Jean-Charles Ablitzer, orgue espagnol de Grandvillars : Cabezon, Arauxo, Cabanilles… (2 cd Musique & Mémoire, oct 2018) – CLIC de CLASSIQUENEWS printemps 2019. En réalité rien de pontifiant ni de spécialisé : les spectateurs et festivaliers ont pu se délecter d’un exceptionnel récital engageant l’acoustique du lieu, la caractère de l’orgue, en adéquation parfaite avec la musique choisie.

Orgue et spiritualité de l’Espagne baroque

Cet après midi (17h), nous retrouverons l’orgue ibérique de Grandvillars, inauguré l’année dernière, et aussi l’organiste Jean-Charles Ablitzer qui en a piloté le chantier. Au final, l’instrument remarquable vient compléter le riche patrimoine d’orgues sur le territoire des Vosges du Sud, et se montre parfaitement adapté au choix du compositeur et des partitions abordées ; les fameux Tientos dont 9 ici sont issus de son recueil publié en 1626. S’y libère une fantaisie libre qui frappe par son invention, qu’il s’agisse de la main gauche et de la main droite, Arauxo ayant toujours le souci des ruptures, des contrastes ; son écriture fourmille d’idées et de schémas imprévus, où s’affirment les vocalises infinies (pour les 2 claviers) comme ce goût irrépressible des accents harmoniquement dissonants. Après l’atelier vénitien, celui flamboyant, sensuel, majestueux de Giovanni Gabrielli, incarné par La Fenice / Jean Tubéry (concert à Lure, ouverture de ce 26è Festival Musique & Mémoire, la veille au soir : vendredi 19 juillet 2019), voici l’éblouissante virtuosité expérimentale d’Arauxo, prêtre et compositeur, organiste à Séville et Ségovie, probablement d’origine portugaise.
La verve et l’imagination de ce prodigieux conteur indiquent un tempérament hors normes qui permet de mesurer les ressources saisissantes de l’orgue ibérique ainsi magnifié, d’autant que le jeu de Jean-Charles Ablitzer répond aux défis de partitions surprenantes : précis et nuancé, virtuose et détaillé, il sait surtout indiquer le sens et la direction de pièces moins pédagogiques ou démonstratives que l’on veut bien le dire : des pièces de caractère, vrais défis pour l’interprète, dont il faut trouver le liant unificateur, le flux organique naturel pour en résoudre la succession d’épisodes très différents. Rond et percutant, aussi facétieux et inspiré que le compositeur lui-même, Jean-Charles Ablitzer offre l’illusion d’un concert aux épreuves résolues, entre expression et intention, comme si nous assistions à un concert d’improvisations en Espagne au temps d’Arauxo. Eloquente résurrection.

POITIERS, TAP : Vox Luminis réenchante Bach et SchützLe bel écrin de l’église Saint-Martin de Grandvillars assure une acoustique idéale pour ce type de répertoire : orgue et voix. Car les 9 tientos d’Arauxo ponctuent un itinéraire spirituel composé de pièces magistrales signées Victoria et surtout Morales dont on demeure frappé par la piété à la fois austère et majestueuse (dernier épisode extrait de son Officium Defunctorum : Parce mihi, Domine, / Nihil enim sunt dies mei : « Epargne-moi Seigneur, car mes jours ne sont rien »). Si Victoria nous laisse apercevoir la lumière des béatitudes célestes, Morales ne cache rien de la terreur profonde qui réduit l’homme à la poussière et à la vacuité. Il faut absolument lire et approfondir la haute spiritualité de ses vers pour apprécier dans toute leur clarté onctueuse, le verbe articulé, le geste sonore d’une superbe cohérence collective de Vox Luminis.

« Si j’ai péché, que t‘ai je fait, à toi,
l’observateur attentif de l’homme ?
Pourquoi m’as tu pris pour cible,
pourquoi te suis à charge ?
Ne peux-tu tolérer mon offense,
passer sur ma faute ?
Car bientôt je serai couché dans la poussière,
tu me chercheras,
et je ne serai déjà plus. »

La foi baroque espagnole s’impose ainsi par son réalisme cru (vers tirés du Livre de Job), son dénuement, son mysticisme tissé dans l’humilité et la vanité, un souffle qui est touché par la grâce et, déjà, simultanément l’insigne du renoncement (comme pour compenser l’orgueil de la prière). Vox Luminis ferme les interventions chorales par ce sublime énoncé qui renvoie à nos propres expériences intimes : une intonation saisissante de sincérité, et dans la nef du vaisseau de Grandvillars, dans sa résonance idéale, la concrétisation musicale d’une conscience incandescente, presque rasserénée : l’imploration se fait dans la réalisation vocale, acte de tendresse, et déjà volonté d’apaisement. Par la magie des lieux, l’engagement des interprètes, la qualité propre d’un superbe orgue, le concert s’inscrit parmi les grands moments de Musique & Mémoire. Et pourtant, le programme qui suit à 21h dans le même lieu allait franchir un jalon supplémentaire.

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COMPTE-RENDU, concert. GRANDVILLARS, église Saint-Martin, le 20 juillet 2019. Francisco CORREA de ARAUXO (1584 – 1654). Tientos. Victoria, Morales… Jean-Charles Ablitzer, orgue ibérique de Grandvillars, Vox Luminis.

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CD : El Siglo de Oro (Jean-Charles Ablitzer / Festival Musique & Mémoire, 2018)

ablitzer-jean-charles-siglo-de-oro-cd-festival-musique-et-memoire-cd-critique-annonce-cd-orgue-par-classiquenewsCD, événement, critique. El SIGLO DE ORO. Jean-Charles Ablitzer, orgue espagnol de Grandvillars : Cabezon, Cabanilles… (2 cd Musique & Mémoire, oct 2018). En 2 cd, remarquablement édités (livret et illustrations de grande valeur, détaillant les qualités de l’instrument ibérique récemment inauguré à Grandvillars, en oct 2018), le coffret à l’initiative du festival Musique & Mémoire souligne l’œuvre de défricheur de l’organiste Jean-Charles Ablitzer (par ailleurs artiste associé du Festival des Vosges du sud) ; sa recherche sur l’organologie élargit toujours les champs de connaissances comme elle ne cesse de poser des questions sur la manière d’interpréter une très riche littérature musicale. S’agissant de l’orgue ibérique, voici un jalon indiscutable qui lève le voile sur la diversité des écritures comme l’originalité de la facture instrumentale à l’époque de Charles Quint et de ses successeurs… Lire notre critique intégrale du cd El Siglo de oro (Jean-Charles Ablitzer / Festival Musique & Mémoire, 2018)